Celle qui ne pardonnait pas

Christophe Vasse · Chapitre 30 sur 67

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Celle qui ne pardonnait pas

Chapitre 29

 

 

Marc aperçoit Magali dans le miroir.

– Eh bien ! Tu te fais tout beau…

– N’importe quoi ! Je me donne juste un coup de rasoir.

– Elle sera là aussi ?

Il jette un coup d’œil dans la glace.

– Qui ça ?

Elle sourit, mais ce sourire-là, il ne le connaît que trop bien.

– D’après toi ? Gabrielle, c’est ça ?

– Oui.

– Oui, c’est comme ça qu’elle s’appelle, ou oui, elle sera là ?

Il retient un soupir.

– Oui et oui, répond-il en s’efforçant de se montrer patient. Elle s’appelle Gabrielle et elle sera là.

Elle s’adosse au chambranle de la porte et garde le silence. Il fait glisser une dernière fois la lame le long de sa joue, pose le rasoir, puis fait disparaître toute trace de mousse de son visage avant de rincer le lavabo. Il saisit le parfum et réalise trop tard qu’il est en train de donner de l’eau au moulin de la jalousie maladive de Magali. Tant pis, le mal est fait. Il vaporise deux bouffées de Black XS au creux de son cou et repose le flacon. Lorsqu’il relève la tête, il croise une nouvelle fois le regard de Magali dans le miroir. Il n’y voit aucune hostilité, ce qui est déjà un bon point.

– À quelle heure tu rentres ? lui demande-t-elle.

– Je ne sais pas, je t’envoie un texto quand je quitte le resto.

– Mais ce sera plutôt dix heures ? Minuit ?

Il se retourne, s’avance vers elle et la prend par la taille.

– Dix heures, non, je ne pense pas, lui répond-il en se forçant à sourire, ça ferait vraiment tôt, là. Mais avant minuit, sûrement. Ne t’inquiète pas, ce ne sont pas des fêtards. La plupart ont largement dépassé la trentaine et ils ont la tête sur les épaules.

– Et elle, quel âge a-t-elle ?

Il soupire.

– Mais pourquoi fais-tu une fixette sur Gabrielle ?

– Quel âge a-t-elle ? insiste-t-elle avec une douceur feinte.

– Je ne sais pas, ment-il. Quarante, un peu moins peut-être.

– Elle est mariée ?

– Arrête…

Il dépose un baiser sur ses lèvres et sort de la salle de bains. Sa veste l’attend sur le lit, ainsi que son téléphone portable. Il doit passer prendre Gabrielle dans une demi-heure. Ça, bien sûr, il s’est bien gardé de le dire à sa femme. Mais ce n’est qu’un mensonge par omission. Elle ne lui a pas posé la question, après tout…

Une pensée fulgure dans son esprit. Le mail… La photo de Gabrielle et lui en train de prendre un verre. Serait-il possible que…

Il enfile sa veste en regardant Magali droit dans les yeux. Ça lui ressemble bien. Ce qui lui ressemble moins, c’est le calme qu’elle parviendrait encore à conserver après l’avoir surpris en si bonne compagnie. Elle n’a rien dit, pas une parole, pas une allusion ; il essaie de déchiffrer son regard : rien.

Qu’est-ce que tu prépares, Magali ?

Elle s’approche, rectifie son col et lui passe les bras autour du cou.

– Tu devrais t’habiller comme ça plus souvent.

Une espèce de dossier ? Pour un avocat… Mais non, ça n’a aucun sens, jamais elle ne lui aurait envoyé ce mail.

Il se force à sourire.

– C’est gentil. Tu n’es pas mal non plus.

Et c’est vrai. Elle est même plus que ça. Elle porte un short en jean et un t-shirt moulant en travers duquel est écrit en lettres argentées, et de façon plutôt appropriée, le mot « Awesome ». Elle est récemment passée chez le coiffeur et en est ressortie avec un carré plongeant qui lui donne un petit air mutin lorsque son regard disparaît derrière les mèches blondes.

– Juste « pas mal » ? minaude-t-elle.

– Tu es très belle.

Elle pose les mains sur sa poitrine, puis entreprend de déboutonner sa chemise.

– Dorian est dans sa chambre…

– On s’en fout, on ferme la porte, réplique-t-elle.

Elle approche son visage et l’embrasse avec application.

– Je vais être à la bourre… lui murmure-t-il.

– Tu n’es pas à dix minutes près…

– Ils vont m’attendre, c’est mon repas de bienvenue…

Elle recule, lui adresse un regard contrarié et se détourne de lui.

– Quand je rentrerai…

– Tu parles, le coupe-t-elle, quand tu rentreras, je dormirai.

– Je te réveillerai. Viens…

Il fait un pas dans sa direction et referme une main autour de son bras, à laquelle elle s’empresse d’échapper.

– Tu perds du temps, là. Tu devrais y aller.

– Hé, doucement. C’est juste qu’on a tout le temps pour ça et tu choisis justement ce moment…

– Il faut que je prenne rendez-vous ?

– C’est ridicule…

Elle s’éloigne d’un pas déterminé.

– Où vas-tu ?

– Je descends. Je dois nourrir nos enfants.

Il a l’habitude de ses tentatives de culpabilisation ; il sait qu’il ne doit pas rentrer dans son jeu, mais il tombe systématiquement dans le panneau. Il ouvre la bouche pour répliquer, mais elle est déjà sortie de la pièce. Il la rattrape en haut des marches et la retient par le bras.

– Tu me fais mal ! proteste-t-elle.

– Moins fort, bon sang, chuchote-t-il en retirant sa main. Tu n’as pas besoin de me dire ça comme ça, je fais ma part du boulot.

– Pas en ce moment, non. Tu travailles jusqu’à pas d’heure et quand tu ne bosses pas, tu vas faire la fête avec tes copains. Et ta copine.

– On ne va pas faire la fête, c’est juste un repas. Et c’est la première fois, la prochaine se présentera peut-être dans six mois.

Elle s’appuie sur la rambarde, croise les jambes et le regarde avec férocité.

– Il y en a qui viennent avec leur femme ?

– Je ne crois pas, non. Tu aurais voulu venir ? C’est pour ça que tu me fais la gueule ? On aurait fait quoi de Chloé et de Dorian ?

– Mes parents les auraient gardés.

– Ils sont à presque cent bornes, lui fait-il remarquer.

– Ça t’arrange bien, de toute façon. Allez barre-toi et va draguer ta pétasse.

Cette repartie qui vient de nulle part le met pour de bon en colère. Il lui saisit de nouveau l’avant-bras, plus fermement qu’il ne l’aurait voulu ; elle proteste par un petit cri de douleur, qu’elle a cette fois une bonne raison de pousser.

– Tu m’as fait mal, putain !

– Qu’est-ce qui te prend ? C’est quoi cette façon de parler ?

– Papa ?

Ils tournent la tête de concert. Dorian se tient debout sur le seuil de sa chambre, un Batman en plastique entre les mains.

– Tu vas partir ? demande le petit garçon.

Magali émet un petit ricanement et profite de la diversion pour dévaler les marches. Marc la regarde s’éloigner d’un air navré, puis se dirige vers son fils pour le prendre dans ses bras.

– Oui, mais je vais revenir et je te ferai un gros câlin quand tu seras au dodo.

– Mais quand ?

Décidément…

– Tout à l’heure, dans pas très longtemps. Tu voudrais que je te fasse un dessin de Batman ?

Dorian hoche vigoureusement la tête.

– OK, demain je te ferai un énorme dessin avec Batman, et le Joker aussi. Allez, je dois partir. Je crois que ta maman va bientôt t’appeler pour le dîner.

Il embrasse le front de son fils et le repose à terre. L’enfant disparaît dans sa chambre au pas de course. Marc regarde un moment dans le vague, puis s’en va.

Lorsque Gabrielle lui ouvre la porte, le cœur de Marc manque un battement. Elle a échangé son jean et ses t-shirts informes pour une robe noire imprimée qui laisse ses épaules à nu et lui arrive juste au-dessus du genou. Surtout, son indomptable crinière est ce soir impeccablement assemblée en un gros chignon qu’une baguette de bois transperce de part en part. Deux boucles brunes se balancent avec grâce de chaque côté de son visage. Elle est maquillée, mais sans outrance. Elle paraît cinq ans de moins.

Les yeux de Marc font un involontaire aller-retour entre le décolleté et le visage de sa partenaire. Elle surprend le coup d’œil mal placé, mais fait comme si elle n’avait rien vu.

– Je n’allais pas débarquer en tenue de boulot, quand même !

– Ben… non, répond bêtement Marc, pas encore remis de sa surprise.

Elle le regarde de haut en bas et fait une moue appréciative.

– Classe !

– Merci. Tu es prête ? Enfin, je suppose que oui…

Elle sourit.

– Bien joué, Sherlock. Je récupère ma veste et on y va.

Toutes les conditions sont réunies.

Mélissa habite une maison sur deux niveaux un peu à l’écart des autres habitations. Elle en est sortie il y a trois heures environ et vient tout juste d’en repasser la porte. Il n’a capté ni lumière ni mouvement dans la bâtisse pendant toute la durée de son absence. Pour l’instant, ça lui suffit pour faire le pari qu’elle vit seule.

Il est 22 h 47. L’éclairage public laisse à désirer et la lumière des maisons voisines n’arrive pas jusque-là. Mélissa n’a pas éteint la petite lanterne extérieure suspendue au-dessus de sa porte d’entrée, mais elle peine à faire émerger la façade de l’obscurité. Peu de chances qu’on le repère. Et si quelqu’un se trouve dans les parages, il verra une silhouette, mais certainement pas un visage.

Par contre, il y a un portail. Elle l’a fermé et il n’est même pas sûr qu’il y ait une sonnette. Il a peu de temps pour réfléchir, il doit prendre une décision. Habituellement, il prépare minutieusement le terrain, patiente, observe, enregistre. Réfléchit.

Mais l’occasion est trop belle. Il a la sensation confuse que s’il n’agit pas ce soir, Mélissa lui glissera entre les doigts. Et ça, ce n’est pas possible.

Sa tenue de policier est restée dans le coffre. Tout son… (le mot prend difficilement consistance dans son esprit) matériel s’y trouve aussi, y compris son nécessaire de peinture.

Non, ce soir, tu n’en auras pas besoin…

Non, il n’en aura pas besoin, s’efforce-t-il de se dire. Mais le fait de savoir que tout est là le rassure.

Par contre, il n’a pas de bouquet. C’est un problème.

Ses yeux s’illuminent d’un coup.

Pas de bouquet, non. Mais…

Il baisse la tête vers le tableau de bord. Dans l’une des bouches d’aération est accrochée une espèce d’éprouvette en plastique qui fait office de vase miniature ; à l’intérieur, un cosmos qu’il a coupé le matin même.

Il tend la main, fait glisser la fleur hors de son vase et l’examine durant quelques secondes. Une fleur, une seule.

Mais elle est si belle que cela suffira à Mélissa.

– J’étais tout le temps habillée en noir et je portais des godasses qui feraient passer nos Rangers pour des ballerines.

– Genre Lisbeth Salander ? interroge Marc avec un sourire.

– C’est marrant que tu dises ça, dit Gabrielle en trempant ses lèvres dans le vin, je suis une fan de Millenium. J’adore Lisbeth.

Le restaurant est aménagé dans une cave voûtée du e XVII siècle. L’ambiance est festive, et le groupe y apporte une contribution enthousiaste. En arrivant, Gabrielle et Marc ont eu la mauvaise surprise de voir qu’Olivier était là alors qu’il n’était pas censé être invité. Gabrielle a lancé un regard venimeux à Zach, l’organisateur de la soirée, qui lui a répondu en ouvrant de grands yeux et en lui signifiant d’un mouvement de mains qu’il n’y était pour rien. Olivier n’a pas su résister : lorsque Gabrielle s’est approchée, il lui a adressé un sifflement approbateur auquel la jeune femme a répondu en lui présentant son majeur.

Olivier est installé à l’une des extrémités de la table, Gabrielle à l’autre. Marc, assis à ses côtés, voit ses collègues sous un nouveau jour. Niko, le technicien soupe au lait, se révèle d’une incroyable gentillesse ; en bon militaire, il parle avec clarté et concision et n’ouvre la bouche qu’une fois que chaque mot a été patiemment soupesé. Zach confirme sa réputation de moulin à paroles et de grosse tête du groupe. Pour l’heure, il essaie de convaincre Elena, la compagne de Thibault (Marc découvre qu’il pouvait venir accompagné, ce qu’il se gardera bien de dire à Magali), de la beauté de l’art contemporain et de la puissance des messages qu’il transmet. La petite brune aux cheveux noirs coupés très court et aux oreilles bardées de piercings s’interrompt régulièrement pour rappeler à l’ordre son petit copain qui, passablement éméché, enchaîne les plaisanteries, pas toujours du meilleur goût. Sonia, spécialiste des traces technologiques et seule autre fille du groupe présente ce soir, est calme et effacée. Lorsqu’elle trouve le courage d’ouvrir la bouche, elle parle avec douceur et sans jamais se départir de son sourire. En dehors du travail, elle écume les concerts de métal et pratique le judo, discipline qui lui a valu deux titres de championne de France junior. Ramazan, que tout le monde appelle Ram, est né d’un père turc et d’une mère allemande, et élève seul sa fille de dix-huit ans suite à la disparition de sa femme dans le tsunami de 2004.

Enfin, il y a Gwen, amoureux du Japon et de sa culture, du sumo en particulier. Marc soupçonne qu’il l’est aussi secrètement de Gabrielle, à côté de laquelle il est venu s’asseoir dès qu’elle a choisi sa place.

– Et toi ? lui demande Gabrielle en le fixant de ses grands yeux bleus que les feux de l’alcool illuminent d’un éclat singulier.

– Moi ?

– Ben oui, toi. Comment étais-tu, plus jeune ?

Marc sourit et laisse échapper un petit souffle où se devine l’amertume.

– Sage, travailleur, obéissant. Bref, terne et ennuyeux. Le genre de personnage sur lequel un écrivain ne trouverait pas une seule ligne à écrire.

– Oui, je t’imagine bien comme ça, intervient Gabrielle avec un soupçon d’ironie.

– Eh oui, c’est l’histoire de ma vie, confirme Marc que le sarcasme de sa coéquipière n’atteint pas, ou qu’il choisit délibérément d’ignorer. Une vie bien rangée, qui file bien droit sur les rails, sans écart. Pas de cuite, pas de fumette, pas de petite amie jusqu’à ce que je rencontre ma femme.

Thibault le regarde avec suspicion.

– T’as jamais pris de cuite ? Arrête tes conneries, je te crois pas une seule seconde.

– Parce que c’est plus intelligent de gerber dans le caniveau à trois heures du mat’ ? lui assène Elena.

– C’est pas la question, à vingt ans, tu sors entre potes, tu bois, tu t’en colles une, au moins une dans ta vie, c’est forcé.

– Je sortais pas beaucoup, en fait, explique Marc.

Gabrielle, dépitée, manifeste sa désapprobation en laissant tomber sa tête entre ses épaules.

– C’est pas possible…

Elle s’empare de la bouteille de vin.

– On va remédier à ça, dit-elle en remplissant le verre de Marc.

– Oh doucement, je te rappelle que c’est moi qui te ramène.

– Je prendrai le volant !

– Hors de question, tu as bu deux fois plus que moi.

Elle secoue la tête.

– T’inquiète, je sais par où il faut passer pour pas se faire pincer.

– Non, mais je rêve, c’est un capitaine de gendarmerie qui me dit ça.

Le visage de Gabrielle s’illumine brusquement.

– Hé ! Avec un peu de chance, on se fera contrôler par notre faux flic…

Il y a bel et bien une sonnette juste à côté du portail, sur laquelle il a appuyé une première fois. Elle fonctionne puisqu’un bruit de carillon a retenti à l’intérieur de la maison. Presque une minute a passé. Elle hésite à répondre bien sûr, n’en a peut-être même pas du tout l’intention. Une allée d’une dizaine de mètres le sépare de l’entrée de la maison proprement dite. Elle file droit entre deux parcelles de jardin où poussent des massifs de fleurs et de petits arbustes. S’il prend l’envie à Mélissa de s’enquérir de l’identité de son visiteur par l’une des deux fenêtres qui encadrent la porte d’entrée, elle ne verra qu’une ombre. Il tourne le dos au portail et met tous ses espoirs sur la bande réfléchissante cousue sur son gilet et qui atteste de son appartenance à la police.

Il sonne une deuxième fois. Il essaie de maîtriser sa respiration, mais son rythme cardiaque se maintient à un niveau anormalement élevé. Il y a un plan d’eau à proximité car à la stridulation des grillons se superpose le chant de crapauds qui coassent avec obstination. Il tourne la tête à droite, puis à gauche. La rue est déserte.

La maison de Mélissa est d’un côté mitoyenne d’un magasin de peintures, fermé à cette heure-ci ; de l’autre côté, une rue perpendiculaire à celle où il se trouve sépare la bâtisse d’un long bâtiment couleur cendre dont la façade est percée d’une rangée de fenêtres obturées par des volets de bois. Un graffiti court sur le côté du bâtiment. Pas le genre fait à l’arrache entre deux patrouilles de police, mais une fresque d’une très grande qualité. Il y a un visage à chaque extrémité de la scène, bouche grande ouverte. De celle de gauche s’échappe un entremêlement de mots à la connotation négative – colère, haine, guerre, pollution et bien d’autres encore – que le talent de l’artiste métamorphose habilement en silhouettes casquées et armées à mesure qu’ils se propagent vers l’autre visage. De la bouche de celui-ci émergent des mots doux – amour, paix, générosité – qui se changent petit à petit en colombes à l’approche des militaires qu’ils finissent par engloutir entre leurs ailes déployées. En connaisseur, il admire l’ingéniosité et la virtuosité de l’artiste. Toute la scène est peinte dans des couleurs très vives, à l’exception du blanc du plumage des oiseaux.

Le blanc, la pureté. La perfection.

Il photographie mentalement la composition puis reporte son attention sur la maison de Mélissa dans laquelle rien ne semble bouger. L’angoisse et la déception lui nouent les tripes. Il appuie une nouvelle fois sur le bouton. Une dernière fois, se dit-il.

Quelques secondes passent, puis une fenêtre s’éclaire au rez-de-chaussée. Une brusque sensation de froid lui arrache un frisson. Il se redresse, ajuste sa tenue. La porte s’ouvre, Mélissa sort et lui apparaît dans la lueur de la lanterne. Elle est en jogging, mais même le plus informe des survêtements ne lui enlèverait rien de sa beauté. Elle descend les quelques marches qui séparent le perron de l’allée et s’avance dans sa direction. Elle s’arrête à quelques mètres du portail. D’où elle se tient, elle voit forcément son uniforme.

– Oui ? fait-elle avec la plus grande prudence.

– Bonsoir, mademoiselle, je suis désolé de vous déranger à une heure aussi tardive, mais il y a eu un – il marque volontairement une hésitation – incident chez M. Simpère, votre voisin, et nous procédons à une enquête de voisinage. Auriez-vous quelques minutes à me consacrer ?

Simpère est le nom qui figure sur la boîte aux lettres d’une maison située à une cinquantaine de mètres plus bas dans la rue. Il préférerait qu’elle ait déjà entendu parler de ce monsieur, mais si ce n’est pas le cas, elle connaît au moins sa maison car il a pris le temps de la choisir.

– Simpère ? Ça ne me dit rien.

– Une grande maison flanquée d’une espèce de tour, avec un immense jardin où il y a un bassin et une fontaine avec un petit angelot en pierre.

– Ah cette maison-là ! Oui, elle est gigantesque. Mais je ne connais pas du tout son propriétaire. Il lui est arrivé quelque chose ?

– Je n’ai pas vraiment le droit d’en parler, mais je dois recueillir des renseignements auprès de tout le voisinage.

– Mais je ne connaissais pas ce monsieur, insiste Mélissa.

– Il ne s’agit pas seulement de lui, je prends des renseignements sur le quartier, les personnes qui y vivent.

Il ferme à demi un œil et lui sourit.

– En fait, vous pourriez tout aussi bien être impliquée dans cette affaire…

– Hein ? s’exclame la jeune femme, soudain horrifiée à l’idée qu’on puisse la mêler à un crime sordide. Mais quelle affaire ? Il s’est passé quelque chose de grave ? Je n’étais pas là ce soir, j’étais chez ma sœur.

Il la rassure d’un geste de la main.

– Je ne doute pas une seule seconde que vous n’ayez rien à voir avec ce qui s’est passé, mais si vous me laissez entrer, vous pourrez m’expliquer tout ça. C’est l’histoire de cinq minutes.

Elle hésite. Malgré son uniforme et tout le soin qu’il apporte à son discours, elle se méfie. Il frémit. Et si elle avait entendu parler du faux policier ? Ils parlent de contrôles routiers, mais elle pourrait se mettre en tête de faire le lien.

– Vous ne pouvez pas repasser demain ? J’allais me coucher…

Il se fend de son plus beau sourire.

– Demain, vous pourriez très bien vous être déjà enfuie.

Elle sourit à son tour et secoue la tête.

– Non, je n’ai aucune raison de m’enfuir.

Sa réticence commence à l’ennuyer. Il penche la tête de côté et prend un air désolé.

– J’ai déjà interrogé vos voisins, c’est à votre tour, désolé. Cinq minutes, pas plus, promis.

Une moue charmante, puis un regard en direction de la maison comme si elle allait se mettre à courir pour s’y réfugier. Plusieurs secondes passent.

– OK, cinq minutes.

Elle l’installe à la table de la cuisine et lui propose un café, qu’il accepte volontiers. Elle remplit le réservoir d’eau au robinet, met l’appareil sous tension et patiente sans un mot. Il se débarrasse de sa casquette et met un peu d’ordre dans ses cheveux. La pièce est petite, un peu vieillotte : carrelage ancien, faïence vert pâle sur les murs, meubles sombres. Une radio posée sur un four micro-ondes joue du Johnny Cash ; un chat somnole sur l’une des chaises en respirant bruyamment.

Il a déposé la fleur bien en évidence sur la table, mais elle ne semble pas encore l’avoir remarquée.

– Alors qu’est-il arrivé à ce monsieur…

– Simpère. Je suis désolé, mais je ne suis pas autorisé à vous le dire.

– Mais c’est grave ?

– Assez, oui.

– Oh…

Elle se tourne vers la cafetière et appuie sur un bouton. La machine s’ébroue dans une vibration sonore, puis laisse couler un jus fumant dans une tasse Game of Thrones. Le parfum suave du café arrive rapidement jusqu’à lui et lui apporte un peu d’apaisement. Elle lui fait de nouveau face, croise ses bras sur sa poitrine comme pour réprimer un frisson et lui adresse un sourire gêné. Il se résout à saisir le cosmos entre deux doigts et l’élève de quelques centimètres au-dessus de la table.

– J’ai trouvé ça devant votre portail.

– Ah ?

– Peut-être un admirateur secret ?

Elle laisse échapper un petit rire et baisse la tête.

– Non, je ne pense pas.

– Je ne peux pas croire que vous n’ayez pas d’admirateur secret.

Elle pique un fard, se tasse un peu plus sur elle-même. Il lui tend la fleur.

– Tenez. C’est pour vous.

Elle s’approche et lui prend la fleur des mains.

– Merci.

– C’est un cosmos, il symbolise l’innocence. Le blanc est la couleur de la perfection. Cela vous va à ravir.

Le sourire de la jeune femme s’élargit, mais sur son visage, il devine un certain malaise.

Peut-être fait-il preuve d’un peu trop de précipitation.

– Elle est mal embouchée, exigeante, têtue et vindicative, déclare Sonia. Mais je l’adore…

C’est de sa supérieure, le capitaine Gabrielle Berthelot, dont la jeune femme parle ainsi. Marc éclate de rire. Il n’a pas oublié la petite pique de sa partenaire alors qu’il dressait son propre portrait à ses collègues.

– Oui, c’est exactement ça ! s’esclaffe-t-il. J’ajouterai même : irrespectueuse de la hiérarchie !

– N’importe quoi ! s’insurge-t-elle. J’ai déjà mal parlé à Dobey ? Je n’ai jamais été sanctionnée, que je sache.

– Dobey est le seul pour qui tu aies un peu d’égards, concède Marc.

– Parce qu’il a beau faire toujours la gueule et se foutre en boule pour un oui ou pour un non, il est juste et il respecte ses subordonnés. Ça ne ferait pas de mal à certains de le prendre en exemple…

– À Dobey alors ! crie Thibault qui lève son verre haut en direction de la voûte en briques ; une gerbe de vin en chaloupe et s’écrase sur la nappe avec un bruit humide.

– Fais gaffe ! le fustige Elena. T’es vraiment lourd !

Thibault s’empare de sa serviette et éponge le liquide rubis sous le regard noir de sa petite amie. Marc, qui se régale des échanges des deux jeunes amoureux, manque d’avaler son vin de travers. Tandis que Gabrielle s’immisce dans une conversation entre Gwen et Sonia au sujet du septième art japonais, Niko se tourne vers Marc et le bombarde de questions.

– Elle se fait à son nouveau boulot ? lui demande-t-il au sujet de Magali.

– On dirait, oui. Ses collègues sont sympas, à part la directrice qui a tendance à administrer son école comme un camp de travail soviétique. Elle s’appelle Agnese Mussola, elle est italienne. Ils l’appellent tous Mussolina…

Niko accueille l’anecdote avec un grand sourire, l’équivalent chez lui d’un fou rire.

– Mais pourquoi Mme Darbanville n’est-elle pas ici avec nous ce soir ?

Marc réfléchit à toute vitesse.

– On ne pouvait pas faire garder les enfants…

– Tu as des enfants ? s’enquiert Ram.

– Deux, s’empresse-t-il de dire. Une fille, Chloé, qui a neuf ans, et un petit garçon de trois ans, Dorian.

Il sort son Smartphone de sa poche, le déverrouille et passe en revue les photos qui y sont stockées.

– Tiens, c’est Dorian.

Ram jette un coup d’œil à la photo du petit garçon qui fronce les sourcils face à l’objectif.

– Ouh là, une vraie terreur ! Et là, c’est ta fille ?

– Oui.

– Elle est belle comme un cœur. Elle ne te ressemble pas, c’est peut-être pour ça…

– Salopard ! réplique Marc avec un large sourire.

Ses yeux se posent sur l’heure affichée dans le coin de l’écran.

– Bon, je suis désolé, mais si je ne veux pas que mon carrosse se transforme en citrouille, il va falloir que je rentre…

 

– Donc, concernant M. Simpère… lui rappelle Mélissa.

– Oui, M. Simpère.

Il récupère un stylo et un bloc-notes dans l’une des poches de son gilet. Mélissa dépose la tasse de café sur la table.

– Merci. Je vous écoute. Vous m’avez dit que vous ne le connaissiez pas.

– Non, je ne sais même pas si je l’ai déjà vu.

– Et vos autres voisins ?

– Eh bien, je connais le couple qui habite juste en face. Ils ont deux enfants et…

Elle s’arrête subitement. Il lève la tête. Elle semble réfléchir à quelque chose.

– Et ?

Elle pose les yeux sur lui. Son visage a la couleur de la cendre. Il capte deux mots à la radio : « faux policier ».

– Heu… Ils… Je…

Elle ferme la bouche, se mord la lèvre inférieure.

– Vous pourriez me montrer votre carte s’il vous plaît ?

Il lève un sourcil.

– Ma carte ?

– De police.

Il ouvre grand les yeux, lui adresse son plus beau sourire.

– Oui, bien sûr ! Où avais-je la tête ?

Il fouille dans sa poche, en sort une carte qu’il exhibe devant ses yeux. Elle tend la main.

– Je pourrais… ?

Sa pomme d’Adam fait un petit bond dans sa gorge. Jusqu’à présent, personne ne lui a demandé sa carte, mais il a pris le soin d’en confectionner une. Il y a passé du temps ; rigide, plastifiée, avec sa photo, le bandeau tricolore, tous les marquages nécessaires… elle est à l’identique de la vraie et fait parfaitement illusion, à condition de ne pas mettre la main dessus. Certains effets sont impossibles à reproduire.

Pas de chance, il est tombé sur une parano. Il hésite une fraction de seconde, une fraction de seconde seulement car une plus longue hésitation serait un très mauvais signal à lui envoyer, et cède à sa demande. Elle prend la carte entre ses mains, fait glisser un doigt à sa surface, puis le regarde et lui rend la carte avec un sourire forcé.

– Merci. Donc ce couple… heu… Vous voulez savoir quoi en fait ?

– Eh bien, pourriez-vous me décrire brièvement ces gens pour commencer ?

– Oui, heu…

Elle se redresse, passe une main derrière sa tête.

– Vous permettez ? Il faut vraiment que j’aille au petit coin. J’en ai pour deux minutes.

Il se lève pour lui barrer le passage.

– Attendez… dit-il d’une voix douce.

– Ne vous approchez pas de moi…

Elle fait un pas en arrière, lève les mains comme pour se protéger d’une attaque.

– Que se passe-t-il, mademoiselle ?

– Vous n’êtes pas de la police.

– Qu’est-ce que vous racontez ?

Elle allonge un bras en arrière et pose la main sur la poignée d’un tiroir. Alors qu’il s’avance vers elle, elle se tourne brusquement et l’ouvre avec violence. Il a juste le temps de se jeter sur elle et de refermer sa main sur la sienne. Il parvient à la tirer en arrière, mais elle s’est déjà armée d’un couteau dont la lame mesure près de vingt centimètres de long. Avec l’élan, les deux corps basculent et s’effondrent sur le carrelage de la cuisine.

– Attends ! s’écrie Gabrielle dont une main est enfouie dans le sac à main. Je ne trouve pas mes clefs.

Elle fouille encore un moment et finit par mettre la main dessus.

– Non, c’est bon. J’ai eu peur, c’est le seul jeu que j’ai, Olivier a encore l’autre. Il me fait chier ce con, ça fait trois fois que je lui demande de me le rendre.

– Tu veux aller le lui réclamer avant de partir ? propose Marc.

Elle lève la tête et réfléchit. Son regard est embrumé par un mélange d’alcool et de fatigue.

– Non, se reprend-il aussitôt, vu ton état et le sien, je ne crois pas que ce soit une bonne idée. On y va ?

– Tu te rends compte ? lui dit-elle alors qu’ils se dirigent vers une volée de marches en pierre, un peu plus et tu devais m’héberger. J’aurais dormi entre Magali et toi…

Il affiche un sourire indulgent et lui emboîte le pas dans les escaliers.

À quelques mètres de là, une silhouette attablée dans un renfoncement de la cave les accompagne du regard jusqu’à ce qu’ils disparaissent en haut des marches.

Le chat a bondi de sa chaise et disparu en quatrième vitesse dans le vestibule. Il plaque une main sur la bouche de Mélissa et de l’autre, serre fort son poignet pour lui faire lâcher prise. Elle l’a fin et fragile, il pourrait en faire deux fois le tour avec ses doigts. Elle tente de se débarrasser de la main qui la muselle et l’étouffe, se révolte, lutte avec force, mais elle ne fait pas le poids ; elle crie, mais ses hurlements ne trouvent aucune issue entre les doigts de son agresseur. Il lui écarte violemment le bras, le couteau s’envole dans les airs et retombe bruyamment dans un angle de la pièce. Il s’arc-boute, roule sur le côté, passe une jambe au-dessus des siennes pour l’immobiliser. Tout en maintenant sa prise, il libère son poignet et plonge sa main dans l’une des poches de son pantalon.

– Je vous en supplie, calmez-vous, lui intime-t-il d’une voix chargée de désespoir.

Mélissa ne cesse de hurler. Il tire avec rage sur le gros rouleau de scotch coincé dans sa poche en même temps qu’il pèse un peu plus sur le corps de la jeune femme qui ne manifeste aucun signe d’apaisement. Enfin, le rouleau se dégage. Il doit convaincre Mélissa de cesser de se débattre car sans son aide, il ne parviendra pas à la bâillonner. Et il ne peut pas atteindre la seringue mise à l’abri dans une poche de son gilet.

La situation est plus compliquée que prévu…

Marc ralentit le long de la file de voitures garées en bas de l’immeuble de Gabrielle et enclenche les warnings.

– Et voilà, madame est arrivée à destination.

– Tu acceptes un verre en remerciement de la course ?

Marc se tourne vers sa partenaire. De façon assez étonnante, il n’y a plus aucune trace de fatigue sur son visage. Son regard brille encore sous l’effet d’une légère ébriété, mais elle semble avoir retrouvé toute sa lucidité et son sérieux.

– Je suis mal garé, lui fait-il remarquer.

– Je sais où il y a de la place. On marchera un peu, ça nous fera une petite promenade digestive. Le temps est idéal.

En effet. Il a plu une bonne partie de la nuit dernière, mais les nuages se sont enfuis au petit matin. Le soleil a brillé toute la journée et à cette heure-ci, il fait encore exceptionnellement doux.

– Tu trouves qu’on n’a pas assez bu ?

– Pas d’alcool, promis, répond-elle avec un sourire.

Il hésite, jette discrètement un coup d’œil à l’heure sur le tableau de bord : 23 h 28.

Avant minuit, a-t-il dit à Magali. Il a encore dix minutes à faire en voiture.

– Vite fait alors, dit-il en enlevant les warnings. Je vais où ?

Marc jette un coup d’œil à travers la porte-fenêtre.

– La fameuse terrasse…

– C’est ça.

Elle fait coulisser la baie sur son rail.

– Ma tour de guet.

Elle s’avance jusqu’au garde-corps et s’accoude sur la rambarde en métal. Marc l’y rejoint, fait glisser son regard sur les toits de la ville puis l’élève en direction des étoiles et de la lune qui lui semble ce soir étonnamment proche ; l’image d’une crêpe que l’on aurait passée à l’eau de Javel lui vient subitement à l’esprit. Le moteur d’une moto de grosse cylindrée vrombit quelque part vers la Garonne, reprend un instant son souffle, puis gronde encore quelques secondes avant de s’éloigner en direction de la rocade. Le silence revient, ponctué par un rire féminin qui s’échappe d’une brèche sombre que dessine entre deux îlots de bâtiments une petite rue plongée dans le noir.

– Je crois que j’aurais du mal à quitter cet appartement, dit Gabrielle au bout d’un moment.

– Pourquoi voudrais-tu le quitter ?

Elle hausse les épaules.

– Je sens que je ne suis pas là pour longtemps. Ne me demande pas pourquoi, c’est juste un pressentiment.

Marc n’insiste pas. Quelques secondes passent, puis elle se tourne vers lui et égrène une liste de boissons.

– Un café, commande-t-il, ça me tiendra éveillé jusqu’à la maison.

Gabrielle disparaît dans l’appartement. Il s’attarde un peu sur la terrasse, puis rentre à son tour. Gabrielle est en train de s’activer autour de la machine à café derrière le comptoir de la cuisine américaine. Il tourne la tête. Une grande bibliothèque est adossée au mur, à droite de la porte-fenêtre. Il s’approche et examine les rayonnages. Il ne s’y trouve pas seulement des romans, mais aussi toutes sortes d’objets qui masquent parfois presque entièrement les tranches des livres : une mappemonde miniature, un gros sablier, un mug, un cactus, une scène de tempête assemblée dans une bouteille en verre, divers cadres dans lesquels sont enfermées des photos en noir et blanc, un ours en peluche. Les lectures sont éclectiques : il y a du Stephen King, du Pancol, du Bussi, Millenium bien sûr, plusieurs romans d’Arto Paasilinna, Le Parfum de Suskind, La Voleuse de livres, et bien d’autres encore. Perdu dans la contemplation des ouvrages, il se rend compte au dernier moment de la présence de Gabrielle à ses côtés.

– J’ai servi le café sur la terrasse.

Il hoche la tête sans vraiment donner l’impression d’avoir enregistré l’information, puis s’intéresse une nouvelle fois aux rangées de livres.

– Tu les as tous lus ? demande-t-il à Gabrielle.

– Il m’en manque peut-être quelques-uns, mais oui, pas loin.

Marc prend un livre au hasard, Mr. Peanut, d’Adam Ross. Celui-ci, il l’a lu. Il sait qu’il a aimé, mais il ne se souvient pratiquement plus de l’histoire. Sa mémoire est catastrophique.

– Avec les horaires que tu fais, je ne sais pas où tu trouves le temps de lire.

– Je n’ai pas deux enfants à surveiller comme de l’huile sur le feu, ni un mari pour me donner du boulot en plus.

Il sourit.

– Et je ne dors pas beaucoup, complète-t-elle.

– Pourquoi ?

Elle le regarde sans rien dire pendant plusieurs secondes, puis mime l’incertitude par une petite moue.

– Des cauchemars.

– Quel genre ?

– Le genre qui t’empêche de dormir.

– Ah.

Il repose le livre, puis la regarde. Elle porte toujours sa robe imprimée, quelques mèches brunes se sont ajoutées aux deux autres qui encadraient déjà son visage lorsqu’il est venu la chercher. Ses yeux sont incroyablement clairs. Le charme qu’elle dégage lui monte brusquement à la tête. Il se détourne pour cacher son trouble.

Une douleur aiguë se propage soudain dans son crâne. Il pousse un cri et lâche prise. Mélissa rampe vers le couteau. Il ouvre les yeux, voit les croquettes éparpillées au sol, puis le plat en terre cuite brisé en plusieurs morceaux. Mélissa referme ses doigts autour du manche du couteau, se retourne. Et reçoit un puissant coup à la tête.

Le bol du chat, lui, est resté en un seul morceau. Il est fait d’un pyrex épais. Et douloureux. Il se traîne jusqu’à la jeune femme, couvre son corps avec le sien. Ses yeux sont à moitié fermés, son regard est vague. Elle ne saigne pas, mais le choc a été rude. Des larmes ont coulé sur ses joues.

– Je… vous en prie…

– Ce n’est pas comme ça que ça doit se passer… Pas comme ça…

Lui aussi sent les larmes monter. Il parvient à découper une bande de scotch qu’il dépose sur la bouche de Mélissa avec une infinie douceur. Elle semble K-O ; il n’a plus besoin de l’Haldol pour la faire tenir tranquille. Il déchire encore plusieurs bouts de scotch avec lesquels il la ligote. Une fois qu’il s’est assuré qu’elle ne bougera plus, il approche son visage du sien, la regarde avec tendresse, puis passe une main dans ses cheveux.

– Tu es magnifique, murmure-t-il.

– Alors, qu’as-tu pensé de cette soirée ? s’enquiert Gabrielle.

– Très chouette. Ils sont tous vraiment sympas. Enfin, tous ceux avec qui j’ai discuté. Niko, Thibault, Zach, Ram, Sonia, Gwen…

Il s’arrête, lui adresse un sourire.

– Je crois que Gwen a un faible pour toi.

– Je sais, mais je m’en fous. Il ne m’intéresse pas.

La brusquerie avec laquelle elle a prononcé ce verdict le surprend.

– Pas d’enfant, pas d’homme, observe-t-il, juste un chat qui tape de temps en temps au carreau, si tu es heureuse comme ça…

– Non.

Un silence.

– Mais je préfère prendre mon temps, achève-t-elle.

– Quitte à être malheureuse ?

– Je ne suis pas malheureuse.

– Mais tu n’es pas heureuse non plus…

– La vie est bien plus compliquée que ça. Tu es malheureux, toi ?

– Non, pas spécialement.

– Tu es heureux alors ?

Il esquisse un sourire et se garde bien de répondre. Il y a un nouveau silence, pendant lequel ils ne se quittent pas des yeux. Le cœur de Marc s’emballe. Une grosse boule est en train de se former dans sa gorge contre laquelle viennent s’écraser les paroles que son cerveau embrouillé essaie désespérément d’extérioriser.

– On pourrait débattre de ça pendant des heures, parvient-il enfin à dire, mais je n’en ai pas envie.

– De quoi as-tu envie, alors ?

Le feu monte aux joues de Marc. À présent, ce sont ses poumons qui se sont vidés de leur air. Il ouvre la bouche, mais plus pour reprendre sa respiration que pour répondre à Gabrielle, car il sait que les mots ne trouveront pas le chemin jusqu’à ses lèvres. Doucement, il lève une main et la pose sur le visage de la jeune femme, qui ne bronche pas.

– Je ne sais pas.

Elle approche son visage du sien et commence à l’embrasser. Marc déplace sa main derrière la tête de sa partenaire comme s’il avait peur qu’elle ne se dérobe, puis la plaque contre la bibliothèque. Sa main libre s’insinue sous la robe et agrippe fermement la cuisse de la jeune femme, qui pousse un soupir. Les langues avides des deux amants s’entremêlent à présent furieusement dans leurs bouches. Gabrielle sent la main de Marc s’immiscer sous l’élastique de sa culotte et basculer sur ses fesses. Elle pose les mains sur la ceinture de son partenaire et d’un geste expert, la déboucle avec avidité. L’excitation monte encore d’un cran lorsque Marc fait glisser le haut de sa robe, découvrant un sein qu’il couvre aussitôt de sa main. Gabrielle laisse échapper un petit cri de plaisir.

Mélissa s’efforce de maintenir les yeux ouverts. Sa tête la fait horriblement souffrir, encore plus que sous l’effet de ces migraines qui lui gâchent continuellement la vie. Elle veut ouvrir la bouche, mais ses lèvres ne se desserrent pas ; elle veut bouger, mais elle est comme paralysée. Le visage de l’inconnu a disparu de son champ de vision. Où est-il passé ? Que lui veut-il ? Elle se sent stupide et malheureuse. Elle n’aurait jamais dû le faire entrer, elle aurait dû lui demander sa carte avant d’ouvrir le portail.

Elle sent son pantalon de jogging glisser le long de ses jambes. Puis c’est le tour de sa culotte. La prise de conscience la submerge, comme un tsunami qui s’abat avec force sur les premiers bâtiments du rivage.

Oh mon Dieu…

Elle retrouve instantanément ses esprits, oublie la fatigue, la douleur. Le visage reparaît. Ses larmes recommencent à couler. Elle secoue la tête, impuissante. L’homme lui sourit, mais son sourire est comme brisé, douloureux. Elle sent ses jambes contre les siennes, le contact chaud de sa peau. Il a relevé le haut de son jogging, elle sent la chair flasque entre ses cuisses.

Pitié, pas ça…

Elle voudrait crier, supplier, l’adjurer de ne pas faire ça, mais ses lèvres restent désespérément closes. Elle ferme les yeux. Un flot ininterrompu de larmes s’en échappe, qui inonde ses cheveux et le carrelage sous sa tête. Les secondes passent, interminables, insoutenables. Elle rouvre les yeux. Le visage de l’homme s’est affaissé. Il pleure.

– Je n’y arrive pas…

Il ferme les yeux à son tour, abaisse la tête. Son corps secoué de sanglots tremble contre le sien.

– Je ne peux pas, chuchote-t-il d’une voix brisée.

Dans les yeux de Mélissa, l’espoir renaît. Il faut qu’elle lui parle. Il doit retirer ce scotch de sa bouche et elle discutera avec lui. Elle le convaincra qu’elle ne dira rien, qu’elle n’ira pas voir la police, elle le laissera partir sans un mot, et jamais plus il n’entendra parler d’elle. Elle ne sait rien de lui, elle oubliera son visage et le son de sa voix, il n’aura jamais existé.

– Je ne peux pas…

Il hoquette des sanglots bruyants qui agitent son corps de puissants spasmes.

Laissez-moi vous parler…

Comme pour répondre à son injonction muette, l’homme plonge ses yeux dans les siens et la regarde avec intensité. Son visage s’éclaire étrangement, comme si dans son cerveau une émotion venait d’en chasser subitement une autre. Sa bouche dessine un sourire tragique.

– Tu es si belle…

Il ponctue son compliment de cet étrange bruit de gorge avec lequel s’achève chacune de ses phrases. Il lui faisait jusque-là l’effet d’une vocalise un peu irritante, mais inoffensive ; associée à ces mots qu’il vient de prononcer, il sonne comme un glas.

Il lui caresse doucement les cheveux.

– Tu es un ange… Une déesse…

L’homme fait glisser ses mains sur ses joues puis en direction de ses épaules. Son visage change une nouvelle fois d’expression. Mélissa sent les doigts se refermer autour de son cou. Une larme perle un instant sur les cils de son agresseur et s’écrase dans le lobe de son oreille. Une pression horrible lui comprime la gorge. Alors, elle comprend. La terreur lui révulse les yeux. Il ne lui ôtera pas ce scotch de la bouche, il ne lui laissera pas sa chance, il n’aura aucune pitié. Elle pense à son petit ami qu’elle doit rejoindre le mois prochain de l’autre côté de la Manche, elle pense à ses parents, à sa sœur qu’elle a quittée il y a à peine une demi-heure… Elle a mal, elle étouffe et de petites taches noires se sont mises à danser devant ses yeux.

Elle pleure et il pleure avec elle, dans un silence absolu.

Marc bascule subitement en arrière, fait volte-face et s’éloigne de quelques pas. Gabrielle, d’abord surprise, reprend vite ses esprits et rajuste lentement sa robe.

– Mais qu’est-ce que je fais ? murmure Marc pour lui-même, mais pas suffisamment bas pour que ses mots échappent à Gabrielle.

– Ce que tu meurs d’envie de faire.

Lui tournant le dos, il rajuste à son tour sa tenue et se prend la tête à deux mains.

– Non…

Gabrielle, toujours adossée à la bibliothèque, croise les bras sur sa poitrine.

– Tu refuses de te l’avouer, c’est tout.

Il trouve enfin le courage de se retourner, mais pas celui de la regarder dans les yeux.

– Excuse-moi, c’était stupide.

– Stupide ?

Elle comprend que l’occasion est définitivement passée. Elle se redresse d’une brusque poussée des épaules et se dirige vers la porte-fenêtre.

– Ton café va être froid.

– Il faut que je rentre, dit-il.

Elle s’appuie au montant de la porte-fenêtre et lui adresse un regard belliqueux.

– C’est vrai, ta petite femme t’attend…

– Mes enfants aussi.

– Tes enfants sont couchés depuis longtemps.

– C’est possible, oui.

Il ramasse sa veste sur le canapé et s’avance en direction de la porte d’entrée.

– Merci quand même pour le café.

– Ce n’est pas moi qui ai fait le premier pas, lui lance Gabrielle alors qu’il pose une main sur la poignée.

Il s’immobilise et se tourne à demi.

– Je n’ai jamais dit le contraire. Je suis désolé.

– Tu es désolé…

Il hésite un instant, puis abaisse la poignée de la porte.

– M. Darbanville part retrouver sa lady, persifle Gabrielle. Comme c’est touchant…

– Très amusant. Je vois que tu connais tes classiques, c’est bien.

– Je connais mes classiques, oui, et dans tous les domaines. Je connais, par exemple, le coup du mari fidèle qui saute sur la première venue, puis ne sait plus ce qui lui a pris la seconde d’après.

Ils se défient du regard durant plusieurs secondes. Marc, désemparé, baisse les yeux.

– À demain, Gabrielle.

Il ouvre la porte, se faufile hors de l’appartement et referme doucement derrière lui. Gabrielle fixe un instant la porte fermée, puis ramasse l’une des deux tasses sur la table de la terrasse et l’expédie avec violence en direction de l’entrée de l’appartement. Le petit récipient file droit à travers le séjour en se vidant de son contenu sur le parquet, puis explose en mille morceaux contre la porte.

Il se relève enfin, épuisé et vide. Les yeux de Mélissa se sont fermés. Son visage bleui commence déjà à recouvrer une teinte plus claire ; bientôt, sa peau aura retrouvé son blanc parfait, un blanc presque aussi pur que celui du cosmos dont il lui a fait l’offrande. Elle est belle, divine, elle est parfaite et il ne la méritait pas.

Personne ne la méritait.

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