Celle qui ne pardonnait pas
Chapitre 59
Marc observe Magali à la dérobée tandis qu’elle finit d’habiller Dorian. Elle porte une jupe en jean et un débardeur taille S incrusté de strass qui fait ressortir sa poitrine. Il sait qu’elle a choisi cette tenue exprès. Cela fait plusieurs jours qu’ils ne se sont pas touchés et il pressent qu’elle a la ferme intention de prolonger cette période d’abstinence, peut-être même de ne jamais y mettre fin.
Magali est une belle femme. Il sait qu’elle n’aura aucun mal à trouver un autre homme. À la seconde où elle aura mis ses photos sur un site de rencontres, sa boîte mail s’allumera comme un sapin de Noël. Il aimerait se dire qu’il s’en fout, mais il lui suffit de l’imaginer chevauchant le corps d’un autre que lui pour que ses mâchoires se crispent et que la colère lui fasse battre le sang aux tempes.
Tu n’as à t’en prendre qu’à toi-même…
La mélodie de son portable le détourne à point nommé de ces pensées nauséabondes. Il plonge une main dans la poche de son pantalon pour s’informer de l’identité de son correspondant : Gabrielle. Il lance un bref coup d’œil en direction de Magali et s’éloigne de la salle de bains.
– Oui ?
– C’est moi. Où es-tu ?
– Chez mes beaux-parents…
– Hein ? Magali n’est pas rentrée ?
– C’est… compliqué… Ça va, toi ?
– Oui. Tu peux être chez Abel dans une heure ?
– Quoi ? Chez Abel ?
– Oui, je crois savoir… moi… net… analyse… Marc ?…
– Je ne t’entends pas bien, où es-tu ?
– … route… Cahors… passe pas bien… pu… de réseau… tends ?
– Gabrielle ?
Il examine l’écran et lâche un juron, puis rappelle le numéro à la hâte. Lorsqu’il lève la tête, il croise le regard noir de Magali. Il aura beau lui donner les meilleures explications du monde, il sait qu’il sera difficile de se justifier.
La situation ne va pas aller en s’arrangeant.
Gabrielle lance un regard de biais vers son Smartphone abandonné côté passager, sur l’écran duquel s’affiche le nom de Marc. Elle décroche, active le haut-parleur, puis repose le téléphone sur le siège.
– Marc, tu m’entends ?
– ……… peu près.
– Tu peux y être ?
– ………
– Marc ?
– Oui, je t’entends !
– Chez Abel, dans une heure ?
– Hein ?
Elle jure, saisit son téléphone et approche le micro tout près de ses lèvres.
– Il faut que tu me rejoignes chez Abel ! J’y suis dans moins d’une heure !
– Pourquoi ?
– Je t’entends mal, ça va être compliqué, là. Dans une heure, OK ?
– Une heure ?
– Oui !
– ………
– Marc ?
La communication prend prématurément fin pour la seconde fois. Gabrielle manifeste son mécontentement par un nouveau juron et balance son téléphone sur le siège passager, sur lequel il rebondit avant de finir sa course dans un recoin invisible du plancher de la voiture.
Elle passe le péage de Toulouse juste avant vingt et une heures. Moins d’un quart d’heure plus tard, elle quitte le périphérique en direction de la résidence d’Abel. Elle espère que Marc a bien saisi le message. Il n’y a aucune raison que cela se passe mal, mais si c’est le cas, elle préfère pouvoir dire qu’elle n’était pas seule au moment de l’interpellation d’Abel. L’impression de n’avoir appelé Marc que pour s’en servir de caution lui traverse vaguement l’esprit. Il ne manquerait plus qu’elle l’ait arraché aux bras de Magali dans un grand moment de tendresse retrouvée…
Une silhouette sur le bord de la route attire son attention. Son pied enfonce instinctivement la pédale de frein. Avant que la voiture ne s’immobilise complètement, elle donne un grand coup de volant pour la ranger le long du trottoir, puis jette un coup d’œil dans le rétroviseur intérieur. Peine perdue, une rangée de voitures lui bouche la vue.
Elle a peut-être rêvé, mais si ce n’est pas le cas…
Elle ouvre la portière, descend du véhicule et repère la silhouette à une cinquantaine de mètres. L’homme lui tourne le dos et s’éloigne sans se presser en direction du carrefour qu’elle vient de dépasser. Gabrielle claque la portière et lui emboîte le pas.
Elle le rejoint alors qu’il s’apprête à monter dans sa voiture. Le doute n’est alors plus permis.
– Bonsoir, Abel.
Elle a à peine le temps de surprendre l’étonnement sur son visage. Lorsqu’Abel la salue à son tour, il a déjà retrouvé toute son assurance et la gratifie d’un large sourire dont elle pourrait presque croire qu’il est sincère.
– Eh bien pour une surprise… Vous passiez dans le coin ?
Gabrielle ne peut réprimer un sourire à l’évocation de cette petite phrase qu’elle lui a adressée lors de leur dernière rencontre.
– Quelque chose me dit que j’arriverai difficilement à vous convaincre, cette fois-ci.
– Pour être tout à fait honnête, vous n’y êtes pas tout à fait parvenue la première fois.
Le sourire de Gabrielle s’élargit. Elle admire l’aplomb d’Abel. Elle baisse la tête vers le petit sac plastique qu’il tient en main.
– Vous revenez de courses ?
Il désigne le bout de la rue du menton.
– Il y a une petite épicerie à cent mètres, ouverte tous les jours jusqu’à vingt-deux heures. Idéal quand vous vous apercevez que votre frigo est vide à la tombée de la nuit.
– J’ai connu ça, oui…
– Mais j’imagine que vous n’êtes pas là pour me demander le menu de mon repas de ce soir, n’est-ce pas ?
– Non, en effet.
Gabrielle prend délibérément appui sur la portière qu’Abel a entrebâillée. Celui-ci, beau joueur, lâche la poignée sans se départir de son sourire et la laisse se refermer sans protester.
– Savez-vous ce qu’est une chimère, Abel ?
Il lève un sourcil.
– Une chimère ?
– Une chimère, oui.
Il la fixe durant quelques secondes, espérant peut-être que son silence l’incite à s’expliquer sur cette étrange question. Mais le capitaine reste elle aussi obstinément muette.
– Eh bien je crois me souvenir qu’il s’agit d’une espèce de créature mythologique, répond-il enfin.
– Exact, mais je ne pensais pas à la chimère de la mythologie. Celle dont je veux parler existe bel et bien. Elle est rare, mais elle existe.
Abel penche la tête de côté.
– Hum… Je dois vous avouer que je ne vous suis pas…
– Parfois, au cours d’une grossesse gémellaire dizygote – vous voyez ce dont il s’agit ?
– Les sciences de la vie n’ont jamais été mon fort…
– « Di » pour « deux », « zygote » pour « œuf », c’est une grossesse due à la fécondation de deux ovules et qui produit deux œufs – des faux jumeaux donc – par opposition à une grossesse monozygote qui produit un seul œuf et donne naissance à des vrais jumeaux, explique Gabrielle sur un ton professoral.
– Ma parole, vous êtes également médecin ?
Gabrielle sourit à la petite pique d’Abel.
– Non, mais des circonstances anciennes ont fait que je me suis intéressée de très près aux jumeaux. Aux jumelles, plus précisément… Parfois donc il arrive que les deux embryons dizygotes fusionnent à un stade précoce de la grossesse pour ne plus en former qu’un qui continue d’évoluer normalement. Certains parlent de « jumeau fantôme » pour désigner celui des deux qui n’a pas, en quelque sorte, survécu. Là où cela commence à devenir très intéressant, c’est que la fusion des deux embryons fait que le jumeau survivant porte des cellules issues de l’un des œufs, mais également des cellules issues de l’autre, celui qui a disparu, et la grossesse étant dizygote, ces cellules ne portent pas le même ADN.
Elle s’autorise une pause pour observer la réaction d’Abel, mais le visage de son élève reste de marbre.
– À l’âge adulte, nous nous retrouvons alors avec un individu dont certaines parties du corps portent un ADN, et d’autres… un autre ADN.
– Fascinant. Je vous remercie sincèrement pour ce cours, mais je dois vraiment rentrer pour préparer mon dîner. Comme je vous l’ai déjà dit, mon boulot n’est pas de tout repos et je préfère démarrer la semaine frais et dispos.
– Je n’en ai plus pour très longtemps. Une chimère n’est pas repérable au premier coup d’œil, mais certaines « marques » sont révélatrices, comme les lignes de Blaschko. On les trouve aussi chez certaines espèces animales, chez les boxers par exemple. C’est cette bande de couleur qui s’étend sur leur poitrine au-dessous du cou. J’en avais justement un en face de moi ce matin même.
– Écoutez capitaine, tout ça est en effet vraiment passionnant, mais…
– Chez l’homme, l’interrompt Gabrielle, elles peuvent prendre la forme d’un réseau de taches brunâtres sur le corps, la poitrine ou le dos notamment. Cela vous évoque-t-il quelque chose ?
L’expression d’Abel s’est légèrement modifiée. Pour quelqu’un qui ne serait pas entraîné à détecter ces subtiles altérations du visage, la métamorphose serait passée inaperçue, mais elle n’a pas échappé à l’œil entraîné de Gabrielle.
– Absolument rien.
– Allons Abel, vous ne me ferez pas croire que vous ne vous êtes jamais posé de questions sur ces étranges marques sur votre corps.
– Bien sûr que je m’en suis posé, mais je n’ai jamais entendu parler de ces lignes de…
– Blaschko.
– Blaschko, oui. Si vous êtes convaincue qu’il s’agit bien de cela, grand bien vous fasse, mais franchement, moi, ça ne m’intéresse pas plus que ça.
Il tend une main vers la poignée de la porte. Gabrielle appuie aussitôt le plat de la sienne sur la carrosserie.
– Comme beaucoup, il m’arrive de courir après des chimères, lui confie-t-elle, mais moi, je n’ai pas couru en pure perte. Vous portez deux ADN, Abel, et celui que nous sommes allés chercher dans votre bouche n’était pas le bon. S’il le faut, nous prélèverons chaque cellule de votre corps, mais cette fois, nous aurons le bon ADN, exactement le même que celui trouvé sur le pull de Geoffrey.
– Celui trouvé sur le pull de Geoffrey ?
Gabrielle réalise aussitôt son erreur. Livrer ce genre d’information à Abel est une très mauvaise idée.
– Et vous êtes persuadée que c’est le mien ?
– C’est bien ce que j’ai l’intention de vérifier.
Il tend un bras au-dessus de l’épaule de Gabrielle, dans la direction où il devine que sa voiture est garée.
– Eh bien, allons-y. Je n’ai rien à cacher. Tant pis, je dînerai plus tard. Je vous suis.
Oh oui, tu vas me suivre, mais certainement pas libre de tes mouvements…
Lorsqu’Abel capte l’éclat métallique des menottes, il comprend que le plan qu’il venait tout juste d’imaginer va être difficile à mettre en œuvre.
Heureusement, il excelle dans le domaine de l’improvisation.
Gabrielle ne voit pas le coup venir. Le sac plastique l’atteint à la tempe. Elle s’effondre sur la route et sa conscience vacille dangereusement vers les abîmes. À l’évidence, c’est une boîte de conserve qu’Abel avait prévue pour le dîner… Elle lutte un court instant contre la douleur et parvient à reprendre ses esprits, mais son agresseur est déjà au volant de sa voiture. Le temps qu’elle se remette sur ses jambes, il l’a démarrée et propulsée sur la route dans un crissement de pneus.
Elle a cent mètres à faire jusqu’à son véhicule, et seulement une poignée de secondes pour retrouver toute sa lucidité et se mettre en chasse.
Marc est à moins de deux kilomètres de la résidence d’Abel quand l’écran de son portable s’illumine.
– Changement de plan ! crie la voix de Gabrielle dès qu’il a décroché. Abel s’est fait la malle ! Je lui colle au train en bagnole !
– Hein ?! Mais où es-tu ?
– Route de Narbonne, direction centre-ville !
– Gabrielle, pas de risques inutiles ! Il te faut du renfort !
– Oui, et c’est exactement pour ça que je t’appelle !
Gabrielle porte une main à sa tempe et observe avec résignation la tache de sang qui s’étale sur la pulpe de ses doigts. Ce salopard n’y est pas allé de main morte. Elle lâche un juron et reporte son attention sur la route.
Elle croit avoir définitivement perdu sa cible lorsqu’elle la voit au loin s’engager sur la bretelle d’accès à la rocade. Elle écrase la pédale d’accélérateur et resserre ses mains sur le volant.
La fluidité de la circulation joue en faveur d’Abel, mais les compétences de Gabrielle en matière de conduite sportive sont largement au-dessus des siennes. En revanche, le moteur de sa C3 montre rapidement ses limites. Malgré un gymkhana d’une redoutable précision, elle ne gagne pas un seul centimètre sur l’Audi d’Abel. Celui-ci fait un soudain écart vers la droite qui oblige le conducteur de la voiture qu’il vient de doubler à piler.
– Putain !
La gomme des pneus de la C3 tartine le bitume. Gabrielle donne à son tour un violent coup de volant vers la droite, puis un autre vers la gauche pour rétablir le véhicule qui oscille dangereusement sur ses appuis, avant d’aborder le virage qui s’écarte du périphérique. Une fois de nouveau en ligne droite avec Abel en point de mire, Gabrielle retire une main du volant pour déverrouiller son téléphone et rappelle le numéro de Marc.
– Il a quitté le périph, il se dirige vers Pech-David, t’es où ?
– J’arrive sur la rocade, je fais aussi vite que je peux, figure-toi !
– Reste en ligne !
Elle dépose le portable sur le siège passager et reprend le volant à deux mains. L’aiguille du compteur de vitesse s’approche du cent vingt. Deux cents mètres devant elle, elle voit les feux arrière d’Abel passer au rouge lorsqu’une camionnette le contraint à freiner. Une fois la voie opposée libre, il bondit sur la gauche puis disparaît devant l’utilitaire. Gabrielle, pied au plancher, fend sur la camionnette et la dépasse à son tour.
À la faveur d’un nouveau traînard qui ralentit provisoirement l’Audi, elle refait son retard sur Abel.
– Resto Le Clapotis ! hurle-t-elle en direction du téléphone au moment où elle dépasse ledit restaurant installé sur les berges de la Garonne.
Puis, deux cents mètres plus loin :
– À droite, le long de la Garonne !
Abel n’est plus qu’à une dizaine de mètres. La peur semble avoir repris le dessus sur l’instinct de survie : à près de cent trente kilomètres par heure sur la départementale qui serpente entre fleuve et forêt, il n’ose plus repousser les limites de son intrépidité.
Gabrielle, elle, se sent pousser des ailes. Une ligne droite se présente devant elle ; pas une voiture à l’horizon. Elle fait rugir le moteur, se jette sur la gauche. Elle sait que la manœuvre est dangereuse, mais elle en a assez de ce jeu du chat et de la souris. Le pare-chocs de la C3 vient toucher l’arrière de l’Audi, qui se met de biais et se déporte sur la gauche. Ses feux arrière s’empourprent brièvement, Abel redresse et poursuit sa route ; Gabrielle pousse un juron, accélère encore et percute la berline. L’Audi fait un nouvel écart ; le temps que son conducteur corrige sa trajectoire, Gabrielle l’a dépassée par la droite et d’un coup de volant, l’envoie droit en direction du bas-côté. Un nuage de fumée s’échappe des pneus arrière alors qu’Abel fait une dernière tentative pour maintenir son véhicule sur la route, puis l’Audi s’enfonce avec fracas dans la végétation.
– Gabrielle, où es-tu ?
Marc n’entend que le souffle précipité d’une respiration.
– Gabrielle ?
– Fais chier ! Je l’ai envoyé dans le décor, mais il s’est enfui. Je continue à pied. Je l’aurai, ce fumier !
– Où es-tu, bon sang ?
– Suis la route, tu ne pourras pas nous rater !
Elle zigzague entre les fûts d’un petit bosquet noyé dans la pénombre. La silhouette enténébrée d’Abel sautille une vingtaine de mètres devant elle. Son mètre quatre-vingt-dix lui donne l’avantage d’une longue foulée qu’elle peine à suivre.
Ils sortent du sous-bois, traversent un sentier au pied duquel s’amorce un petit dévers, qu’Abel commence à gravir après avoir risqué un bref coup d’œil en arrière. Il n’a pas souffert de sa sortie de route et ne montre aucun signe de fatigue – à l’évidence, la profession de barman exige une sacrée condition physique. Un autre sentier les attend au sommet, qui conduit à un ensemble de bâtiments dont les murs sont couverts de graffitis. Abel, à présent ombre parmi les ombres, a déjà rejoint l’édifice le plus proche. Gabrielle sait exactement où ils se trouvent. À l’origine un établissement médico-social, ce complexe abandonné est aujourd’hui l’un des terrains de
jeu des urbexeurs 1 toulousains. Elle connaît bien l’endroit : le corps d’un jeune infirmier y a été retrouvé il y a plusieurs années, lardé de coups de couteau. Mais si elle a l’avantage du terrain, la nuit est à présent tombée et il n’est pas question d’utiliser la lampe torche de son Smartphone qu’Abel n’aurait aucun mal à repérer. Elle ne doit plus compter que sur la lumière de la lune.
Elle doit être rapide et prudente à la fois, car Abel aura vite fait de disparaître dans ce labyrinthe de béton.
Elle se saisit avec réticence de son arme alors qu’elle se jette dans la gueule noire qui vient d’engloutir Abel. Elle est persuadée qu’il n’est pas armé, mais le souvenir de la boîte de conserve lance encore le côté de son crâne.
Le sol est jonché de débris qui crissent sous ses Rangers comme du verre pilé. Elle s’arrête, tend l’oreille et perçoit un son identique à celui qui vient de s’échapper de sous les semelles de ses chaussures. Elle situe la source du bruit droit devant elle, au bout du long couloir qui lui fait face. Elle s’avance avec précaution, aux aguets, mais la peur de perdre la trace de sa proie lui fait mettre un pied devant l’autre plus vite qu’elle ne le souhaiterait. À chaque pas, c’est comme si le silence se faisait cribler de balles. Le corridor l’amène jusqu’à une grande salle dont le plafond est supporté par deux alignements de poutres.
Elle capte un nouvel écho sur sa droite, un crépitement sec à quelques pas seulement de l’endroit où elle s’est figée pour sonder le silence. Oubliant toute prudence, elle se précipite dans une coursive dont elle devine les parois bombées de graffs, saute par-dessus un monceau de décombres et atterrit dans une autre salle baignée d’un faible clair de lune. Les deux fenêtres qui laissent passer la lumière nocturne sont toujours en place, aucune issue de ce côté-là. Un autre passage s’ouvre face à elle et une volée de marches s’enfonce dans le sol sur sa droite. Elle se met à la place d’Abel et se dit qu’elle ne se risquerait pas à trouver refuge dans une cave plongée dans le noir et ne lui laissant aucune échappatoire. La perspective de descendre dans ce coupe-gorge ne l’enchante pas spécialement non plus. Elle se tourne vers l’ouverture cernée de graffitis. Le prénom Lewis s’étale en lettres bleues sur le mur de droite tandis qu’un lapin blanc armé de deux longues incisives semble garder l’accès sur celui de gauche. Au-delà de la béance, il fait noir comme dans un four, comme si la lumière elle-même était effrayée par l’idée de s’aventurer plus profondément dans la bâtisse. Elle aussi hésite ; ce couloir semble plus long que tous les autres qu’elle a empruntés jusque-là, elle n’en distingue même pas la fin.
Un bruit de carreau que l’on brise surgit de la nuit devant elle. Si Abel ressort du bâtiment, les choses vont sérieusement se compliquer. Elle se précipite en avant, sprinte sur quelques mètres, puis le sol se dérobe sous ses pieds.
Elle se réveille dans l’obscurité la plus profonde. Elle tente de se redresser et pousse un cri lorsqu’une douleur aiguë remonte le long de sa colonne vertébrale. Sa tête retombe lourdement au sol. Elle grimace et referme les yeux. Une odeur de moisi flotte dans l’air. Il n’y a pas un bruit. Elle rassemble ses esprits ; son visage se crispe sous l’effort de concentration. Elle courait, puis il y a eu cette impression de tomber dans le vide. Un trou. Il y avait un trou en plein milieu de ce putain de couloir.
Elle essaie de bouger, mais son dos la rappelle une nouvelle fois à l’ordre.
T’as raison, oui, je ne suis finalement pas si mal que ça dans cette position…
Une lumière explose dans le noir. Ses paupières se contractent encore un peu plus.
– Il faut faire attention où vous mettez les pieds, capitaine Berthelot.
La voix d’Abel résonne comme dans une grotte. Il y a un silence, puis un écho de pas et le bruit d’un objet que l’on racle contre un sol dur.
– Avez-vous une idée de l’endroit où nous nous trouvons ?
Elle ne répond pas, s’efforce de combattre cette lueur aveuglante derrière laquelle se cache son adversaire. Sa tête tourne, exactement comme tout à l’heure, après que la boîte de conserve à l’intérieur du sac plastique s’est écrasée contre sa tempe.
– C’est un ancien établissement de soins qui accueillait des enfants souffrant de handicaps intellectuels.
Elle grogne une réponse inaudible.
– Pardon ?
– Je… sais…
– Ah, bien. Mais savez-vous comment il s’appelait ?
Elle déplace légèrement son bras gauche qui s’ankylose sous son poids, laisse échapper un petit gémissement de douleur. Elle parvient à présent à distinguer les jambes de celui qui la harcèle de questions inutiles. Elle a froid et elle est fatiguée, mais elle trouve la force d’ouvrir la bouche dans un sursaut d’énergie.
– Allez vous faire foutre…
– Non, vous n’y êtes pas du tout. Il s’appelait Le lapin d’Alice. Amusant, non ? Vous êtes Alice, je suis votre lapin, et vous êtes tombée dans mon trou…
Le genou d’Abel émet un bref craquement lorsqu’il s’accroupit à ses côtés. Il tient un pistolet entre les mains. Elle commence par se dire qu’elle s’est trompée en ne le pensant pas armé, puis reconnaît son Sig Sauer. Une immense torpeur l’envahit. Cela se présente décidément très mal.
– Vous aviez raison, capitaine. Enfin, presque. Mon jumeau n’est pas tout à fait mort, il est là, quelque part en moi. Et à cet instant précis, il me dit que vous l’avez déçu.
C’est maintenant que tu dois débarquer, Marc. Dans les films, c’est à ce moment-là que tu surgis et que tu te jettes sur le meurtrier qui perd son temps à déblatérer sur lui-même au lieu d’en finir définitivement avec l’héroïne.
– Abel aurait pu avoir de la miséricorde pour vous. Mais à moi, vous ne m’inspirez que de la pitié. La miséricorde et la pitié sont deux choses bien différentes, capitaine.
Où es-tu, Marc ? C’est à toi de jouer, là…
– La miséricorde est le sentiment qu’éprouvent les faibles, la pitié celui qu’ils inspirent. Erika a bien failli faire d’Abel un faible, elle l’a presque convaincu qu’il était quelqu’un de bien.
– C’est pour ça… que vous avez tué Geoffrey, articule-t-elle avec difficulté. Parce qu’il l’a assassinée… Erika…
– C’est pour ça qu’Abel l’a tué, rectifie-t-il. Geoffrey refusait son homosexualité, il voulait se prouver qu’il était un homme en possédant ces femmes. Mais il n’y parvenait pas, et cet abruti essayait de se convaincre que c’était parce qu’elles n’étaient tout simplement pas faites pour lui, qu’il ne les méritait pas ; il était aveugle à sa nature véritable. Et s’il ne les méritait pas, personne d’autre ne les méritait. Peut-être même pensait-il leur faire une faveur en leur ôtant la vie… Par un malheureux coup du sort, Erika a croisé le chemin de Geoffrey. Ce détraqué a payé son crime de sa vie.
Il penche la tête en avant comme pour lui faire mieux assimiler ses explications.
– Et vous savez quoi ? Geoffrey a prétendu que c’était de ma faute. Que s’il était incapable d’aimer une femme, c’était à cause de moi et de ce que je lui avais fait subir quand nous étions plus jeunes.
– Les attouchements sexuels… Vous êtes un monstre…
– Il est allé jusqu’à m’accuser d’avoir poussé ma propre sœur au suicide, ajoute-t-il sans prêter attention aux paroles de Gabrielle.
Son regard se perd dans le vague ; il ne dit plus un mot. Sur son visage, des frémissements subtils trahissent des émotions contraires ; la colère d’abord, puis la tristesse, et aussitôt après une douleur intense.
Les traits se métamorphosent ensuite pour ne plus rien laisser soupçonner des sentiments qui se bousculent dans cet esprit déséquilibré.
– Je l’aide à se débarrasser de cette fille, et il se jette sur moi et prétend que c’est moi qui ai tué Cassandre…
Il émet un petit reniflement, puis un sourire se dessine sur son visage.
– Mais il y a une justice. Sans cet orage, il m’aurait fendu le crâne à coups de pelle.
Il lève la tête et les bras en direction du plafond que la lueur du Smartphone fait jaillir, sinistre, de l’obscurité.
– Une intervention divine ! crie-t-il dans un élan fanatique. Le feu du ciel ! Pile au moment où il brandit la pelle. Vous auriez vu sa tête…
Il repose les yeux sur la jeune femme. Son sourire s’est changé en un rictus démoniaque.
Marc, je t’en prie…
– Mais ça ne l’a pas tué. Pauvre Geoffrey… Je souhaiterais presque qu’il n’ait pas repris conscience sous terre. Presque…
– Abel, Geoffrey était un assassin, cela jouera lors du procès, tente-t-elle en désespoir de cause.
– Abel ? Vous ne comprenez décidément rien, capitaine Berthelot. Vous ne comprenez pas ce que nous sommes, mon frère et moi, vous ne savez rien des grandes choses que nous avons accomplies. Ici même, par exemple. Figurez-vous que moi aussi, je connais très bien ces lieux. J’y suis venu avec un ami. Attendez… Comment s’appelait-il déjà ?
Les traits de son visage se durcissent alors qu’il cherche à se souvenir. Les yeux de Gabrielle se sont à peine accoutumés à la lumière qui jaillit de la lampe torche du Smartphone d’Abel, que déjà ils se referment inexorablement. Elle n’a plus mal, ni dans son corps, ni dans sa tête, elle a juste très envie de dormir.
– Anthony… Oui, c’est ça, Anthony.
L’évocation de ce prénom la tire un instant de son apathie. Cet endroit, Anthony, le meurtre de l’infirmier. Anthony… Son cerveau lui envoie toute une série d’informations qu’elle ne se sent plus en état de traiter.
– C’était une époque merveilleuse. Puis Erika a débarqué. Cette sainte-nitouche a monté la tête d’Abel.
La clarté livide qui émane du Smartphone projette des ombres malfaisantes sur le visage d’Abel.
– Mais heureusement, Geoffrey a remis les choses à leur place.
Elle comprend subitement que Marc n’arrivera pas. Il ne la trouvera jamais, il ne viendra pas la chercher dans ce lieu de désolation, encore moins dans ce caveau sinistre qui empeste l’humidité et la vermine. Le chevalier qui débarque à la dernière seconde sur son destrier blanc, ce sont des conneries que l’on ne voit qu’au cinéma et dans les livres. Elle doit se débrouiller seule, comme elle l’a toujours fait jusque-là.
– Abel, souffle-t-elle, vous pouvez arrêter ça…
La bouche froide du Sig Sauer vient lui caresser le front.
– Laissez mon frère en dehors de tout ça, c’est avec moi et moi seul que vous devez négocier. Et pour tout dire, j’en ai assez de cette discussion.
Le visage démoniaque disparaît de son champ de vision.
– Il s’est écoulé trois jours avant que le corps d’Anthony ne soit retrouvé, capitaine. À votre avis, combien de temps vos collègues mettront-ils pour retrouver le vôtre ?
– Abel…
– Caïn. Je m’appelle Caïn, capitaine.
– Caïn, écoutez-moi…
– Il est trop tard. Ne vous en prenez qu’à vous-même et à votre stupide entêtement.
Abel élève son bras pour pointer le canon du Sig Sauer droit sur la tête de Gabrielle.
– Vous vous accrochez comme une sangsue, capitaine. Parfois, il faut savoir lâcher prise.
Elle ferme les yeux pour ne pas emporter le visage d’Abel dans la mort. Ses toutes dernières pensées vont à ses parents.
1. Néologisme qui désigne les pratiquants de l’exploration urbaine (Urbex, pour Urban
Exploration, en anglais), activité qui consiste à explorer des lieux construits puis abandonnés
par l’homme. Parmi les plus célèbres d’entre eux, la ville de Pripyat, en Ukraine, à trois
kilomètres de la centrale nucléaire de Tchernobyl.
OceanofPDF.com