Celle qui ne pardonnait pas
Chapitre 57
Les préparatifs occupent l’esprit de Gabrielle une bonne partie de la journée de dimanche. Un repas est prévu juste après l’enterrement, qui doit rassembler près de cinquante personnes dans le jardin. Les prévisions météorologiques annoncent une journée splendide. Une garden-party sous un grand ciel bleu pour clôturer l’enterrement, la journée s’annonce singulière…
Jean-Marc, le frère de Franck, et sa femme Myriam les ont rejoints pour les aider à tout mettre en place. Geneviève est là aussi. À quatre-vingt-sept ans, la mère de Franck et de Jean-Marc n’a plus la force de leur prêter main-forte, mais elle a la tête encore bien vissée sur les épaules et contrairement à son visage, son entêtement n’a pas pris une ride ; Jean-Marc a tenté de la persuader de se tenir à l’écart de la chaleur extérieure, mais la vieille dame s’est montrée intransigeante : c’est dans le jardin à leurs côtés qu’elle allait passer l’après-midi.
Installée dans un fauteuil en osier à l’ombre d’un tilleul, elle complète sa grille de mots fléchés en jetant de temps en temps un œil sur l’installation du barnum qui protégera les convives du soleil.
Gabrielle prend une pause et la rejoint sous le tilleul. Si la vieille dame qu’elle considère naturellement comme sa grand-mère peut se montrer par moments acariâtre, son indéfectible bonne humeur est d’une redoutable efficacité pour soigner les coups de blues.
Aujourd’hui cependant, son sourire rayonne bien moins que d’ordinaire, et cette nouvelle épreuve a porté un coup de griffe supplémentaire à son visage. Comment surmonte-t-on la mort de son propre fils ? Comment parvient-on à ne pas haïr le destin qui se joue ainsi du cours logique du temps en arrachant un enfant à sa mère ?
Gabrielle débarrasse le second fauteuil d’une pile de magazines et s’assied près de Geneviève.
– Tu t’en sors avec ces mots fléchés ?
– Tu viens me donner un coup de main ?
– Non, je suis nulle à ces trucs-là.
– On ne peut pas être bonne partout.
– Il faudrait déjà que je sois bonne quelque part.
Geneviève lui assène une petite tape sur la cuisse.
– Eh !
– Depuis que je te connais, tu n’arrêtes pas de dire ce genre de conneries.
– Une dame respectable comme tu l’es ne devrait pas employer un tel langage, se moque Gabrielle.
– J’ai passé l’âge de me soucier de mon langage et toi celui de jouer à la jeune fille effarouchée. Et ne détourne pas la conversation. Ce n’est pas parce que Franck n’est plus là que tu dois te croire permise de déblatérer ce genre d’inepties. Désormais, c’est moi qui te rappellerai à l’ordre.
Sur ces paroles, elle baisse la tête et tourne une page pour entamer une nouvelle grille.
– Tu étais au courant, toi ?
Le crayon de Geneviève se fige.
– De quoi ?
– Que Franck était malade, bien sûr.
L’aïeule repose la main sur la cuisse de la jeune femme, avec une infinie douceur cette fois.
– Laura m’a expliqué. Tu ne dois pas te sentir exclue, Gabrielle. Tu fais partie de cette famille, tu es la seule petite fille que j’ai et que j’aurai sûrement jamais, et si Franck ne t’a rien dit, c’est parce qu’il voulait que tu sois heureuse à ses côtés jusqu’au bout.
– À Eliott et Valentin, il leur a dit, à eux…
– Parce qu’il savait qu’ils ne réagiraient pas comme toi. Tu as beaucoup de qualités, Gabrielle, mais tu es une vraie éponge à émotions. Tu ne t’en serais pas remise et la dernière chose qu’il voulait, c’est partir en te voyant malheureuse.
– Je le suis, à présent…
– Comme je le suis aussi, mais ça ne durera pas. Tu seras à nouveau heureuse, peut-être plus que tu ne l’as jamais été.
Le visage de Gabrielle se fend d’un sourire maussade.
– J’aimerais être aussi philosophe que toi.
– Tu apprendras à le devenir avec l’âge, je te le conseille en tout cas. La vie ne s’embarrasse pas de délicatesse, il faudra que tu choisisses : être philosophe ou malheureuse.
La cruciverbiste se remet à l’ouvrage. Gabrielle regarde la grille par-dessus son épaule.
– « Caténaire », propose-t-elle au bout d’un moment.
– Chut ! souffle Geneviève avec colère.
La sonnerie du téléphone interrompt les réflexions de Gabrielle.
– « Ronchon », dit-elle en mettant un doigt sur la grille avant de se lever pour prendre l’appel.
Elle s’éloigne en souriant tandis que Geneviève donne libre cours à son mécontentement. Son sourire disparaît dès qu’elle voit le nom de Marc affiché sur le petit écran. Elle était presque parvenue à oublier le boulot…
– Bonjour, Marc.
– Bonjour, Gabrielle. Comment ça va ?
– On fait aller.
– C’est demain, c’est ça ?
– Oui.
– J’aurais aimé pouvoir t’accompagner.
– Ne t’inquiète pas, je suis bien entourée. Comment ça se passe là-bas ?
– Abel est libre.
– Merde.
– On n’avait rien. Le juge d’instruction n’a pas prolongé la garde à vue.
– Fais chier.
– On a également reçu les résultats de l’analyse ADN, poursuit Marc. Le prélèvement sur Abel ne correspond pas à la trace trouvée sur le pull de Malmaison. Les deux profils sont inconnus du fichier.
– Impossible.
– Pardon ?
– Je ne peux pas croire qu’il n’ait rien à voir avec tout ça, c’est impossible.
– Que veux-tu que je te dise ? Il n’y a rien qui l’incrimine, mis à part le fait qu’il connaissait Erika et Geoffrey. C’est un étrange hasard, je te l’accorde, mais un hasard tout de même. La piste s’arrête là. On va continuer à fouiller dans le passé de Geoffrey, on va dénicher chacune de ses connaissances, puis chacune des connaissances de ses connaissances, et on continuera comme ça jusqu’à ce qu’on trouve quelque chose. Oublie Abel, on a fait fausse route.
Elle n’en démord pas. Son instinct s’est mis en alerte et continue de lui crier qu’Abel sait quelque chose. Elle ne dit rien car elle sait que Marc ne la suivra pas dans cette voie-là.
– Très bien, on oublie Abel, concède-t-elle pour clore la discussion. On fera un point mardi. Où es-tu, là ?
– Devant la maison des parents de Magali.
– Ah…
Elle entend Marc prendre une longue inspiration à l’autre bout du fil.
– Je verrai vite dans quelles dispositions elle est, confie-t-il avec fatalisme. Comme tu dis, elle ne peut pas m’empêcher de voir mes enfants.
– Qu’est-ce que tu vas lui dire ?
– Je ne sais pas encore. Tu as une suggestion ?
– Ne me demande pas ça, s’il te plaît. La diplomatie et moi, ça fait deux.
– La diplomatie ne marche pas avec Magali.
– Tu la connais mieux que moi. Simplement, ne dis pas des choses que tu pourrais regretter par la suite.
– C’est-à-dire ?
Gabrielle choisit soigneusement ses mots.
– L’honnêteté a ses limites, Marc, et elle peut faire beaucoup de mal. Parfois, un gros mensonge est préférable à une vérité dévastatrice. Vous traversez une mauvaise passe, mais il y aura des jours meilleurs. Vous avez tout pour être heureux, ne gâche pas tout en lui racontant ce qui s’est passé entre nous.
– Qui te dit que c’est ce que j’allais faire ?
– Je crois que tu en es capable, et je te demande de ne pas le faire. Pas pour moi, mais pour Magali, Chloé et Dorian. Ce sont eux qui en souffriraient le plus.
– Tu peux préciser le message, s’il te plaît ?
– Il me semble suffisamment clair.
Un ange passe.
– Il faut que je comprenne qu’on arrête là ?
À nouveau, le silence.
– Oui, c’est préférable.
– Et si je te dis que je tiens à toi ?
Nouvelle pause.
– Je tiens à toi aussi, Marc. Mais… dans cette vie-là, ce n’est pas possible.
Les secondes s’égrènent, lourdes de regret et de désillusion.
– Très bien.
– Il faut que j’y aille, Marc. Il y a pas mal de boulot ici. Pour demain…
– Oui, je comprends. C’est à quelle heure ?
– Dix heures.
– OK. Je… J’aurai une petite pensée pour toi… Courage.
– Merci. À mardi.
– À mardi.
Elle raccroche et fixe son portable jusqu’à ce que le nom de Marc s’efface de l’écran. Son bras retombe, entraîné par le poids du téléphone qui lui semble soudain peser une tonne. Elle n’avait pas prévu que la conversation prenne une telle tournure. Elle ne sait même pas comment elle a trouvé le courage. Elle vient tout simplement de mettre fin à leur relation. Naturellement, sans aucune émotion.
Une grosse boule est en train de se former au creux de son estomac. Cela aurait pu être une si belle journée… Son refuge d’Auvers, un soleil radieux, la compagnie d’Eliott et de Valentin qu’elle voit si peu, celle de Geneviève dont la mauvaise humeur un brin exagérée l’amuse toujours autant. Ça aurait dû être une journée magnifique, oui, mais c’est l’une des pires de son existence. Elle lève les yeux au ciel. L’immensité bleue envahit son champ de vision, un espace infini dont est absente toute trace de vie qui lui inspire un brusque sentiment de solitude. Sa vue se trouble légèrement. Elle baisse la tête et sursaute lorsqu’elle découvre la présence de Geneviève à ses côtés. Elle se tourne l’air de rien pour essuyer les larmes qui ont coulé sur ses joues.
– Tu m’as fait peur…
Elle sent les doigts de la vieille dame s’engouffrer au creux de sa main. Ce geste d’affection inattendu lui fait monter de nouvelles larmes aux yeux.
– Qu’est-ce qui ne va pas, Gabrielle ?
Elle se retourne pour faire face à sa grand-mère et grimace un sourire.
– Il faut vraiment que tu m’enseignes ta philosophie.
Marc se tient immobile derrière le volant de sa voiture, téléphone en main, regard absent rivé sur la maison de ses beaux-parents. La gifle est douloureuse. Méritée, se dit-il après coup, mais douloureuse. Le plus dur va être maintenant de se convaincre que c’est mieux ainsi, que Gabrielle et lui se sont laissé bercer par l’illusion de trouver dans les bras l’un de l’autre l’affection dont ils avaient si cruellement besoin. Ils se sont fait avoir comme des gamins. Gabrielle l’a compris avant lui et elle a eu la présence d’esprit de l’aider à redescendre sur Terre. Avec délicatesse, mais sans détour.
Qu’avait-il vraiment prévu de dire à Magali ? Il ne sait plus très bien, sa conversation avec Gabrielle lui a passablement embrouillé les idées. Il croit se souvenir qu’il était prêt à tout lui dire, à commencer par cette implacable vérité : il n’y a plus d’amour entre eux. Il lui aurait alors posé cette question : deux êtres peuvent-ils passer le restant de leurs jours ensemble sans affection l’un pour l’autre ? Elle lui aurait ri au nez bien sûr, elle lui aurait dit que l’apparition de Gabrielle coïncidait de façon surprenante avec cette brusque révélation, et elle aurait eu raison.
Cela n’aurait cependant rien enlevé à la justesse du constat.
À présent, il est revenu au point de départ. C’est même pire qu’avant puisque Magali s’est encore un peu plus éloignée de lui après la scène à laquelle elle a assisté. Autant alors s’en tenir à sa première idée et tout avouer à Magali. Il a toujours envisagé le divorce comme un échec terrible auquel seuls les autres étaient exposés, une décision égoïste dont ils imposaient les tragiques conséquences à leurs enfants, mais il doit se rendre à l’évidence : il n’a rien fait de mieux que ses semblables. Quant à Chloé et Dorian, ils sont déjà pris dans la tourmente.
Il est donc peut-être temps de crever l’abcès. Il a perdu Gabrielle, elle l’a presque supplié de ne rien dire de leur liaison, mais il ne peut plus faire semblant. Il souffre trop de cette situation, et même si elle ne se l’avouera jamais, Magali en souffre tout autant que lui.
C’est aujourd’hui ou jamais.
Chloé et Dorian aperçoivent Marc dès qu’il se présente au portail.
– Papa !
La jeune fille accourt pour se pendre au cou de son père tandis que son frère, trop petit pour en faire autant, trépigne d’impatience à ses côtés. Dès que Chloé a relâché son étreinte, Marc passe les bras au-dessus du portail pour soulever Dorian de terre.
– Comment ça va, les Gremlins ?
– Maman a dit que tu voulais rester tout seul à la maison ce week-end.
– Ben tu vois, elle s’est trompée. Qu’est-ce que vous avez fait hier ?
– On a fait les courses avec maman, puis on est allés visiter un château.
– Ah oui ? C’était joli ?
– Oui, il y en avait plein ! s’extasie Dorian. Ce sont les tatares qui les ont construits !
– Les cathares, crapaud. T’as vraiment rien écouté.
– Maman, elle a dit que c’étaient les tatares.
– Non, elle a pas dit tatares, elle a dit cathares, soutient la grande sœur. T’as qu’à mieux te laver les oreilles, t’entendrais pas n’importe quoi.
– C’est toi qui entends n’importe quoi.
Lorsqu’il voit sa femme descendre les marches du perron, Marc repose le garçon à terre et essaie sans grand succès de calmer les esprits. Magali s’arrête à quelques mètres du petit groupe agglutiné au portail et croise les bras sur sa poitrine.
– Ça vous dit un peu de trampoline ? demande Marc aux deux enfants qui stoppent net leur joute verbale pour approuver en chœur. Partez devant, je vous rejoins.
La marmaille s’égaye en direction du jardin.
– Tu peux m’ouvrir s’il te plaît ? demande Marc à sa femme une fois que Chloé et Dorian ont disparu au coin de la maison.
Magali s’approche sans un mot, trousseau en main. Sur le point d’insérer la clef dans la serrure du portail, elle suspend son geste et le regarde droit dans les yeux.
– Tu sais, j’ai réfléchi.
Marc prend un air méfiant.
– Ah oui ? Et à quoi donc ?
– Je crois qu’on devrait faire une pause, tous les deux.
Il s’efforce de cacher sa surprise. Sa désinvolture était suspecte, il y avait forcément quelque chose de louche derrière ce calme de façade.
– Tu as réfléchi ou tu as laissé tes parents le faire à ta place ?
– Tu vois, c’est typiquement ce genre de remarques qui me fait dire que j’ai raison.
Marc laisse échapper un petit rire. Une pause… Il est bien tenté de lui dire qu’il n’y a qu’au cinéma qu’on entend ce genre de conneries, que les couples ne font pas une pause, mais qu’ils restent ensemble et se supportent à leur cœur défendant, ou se séparent définitivement pour continuer leur chemin chacun de leur côté. Quand on en est arrivé au stade de se dire qu’il est temps de faire une pause, il est déjà trop tard pour espérer retomber dans les bras l’un de l’autre après une brève séparation, comme si le temps et la distance allaient miraculeusement guérir les blessures. Au mieux, il y aura une petite rémission, mais les plaies se rouvriront inéluctablement.
Il est tenté de lui dire tout cela, mais il garde ses réflexions pour lui car il sait que Magali les prendrait pour un aveu de sa part, aveu qu’il était bien parti pour lui faire, mais dont il ne voit opportunément plus la nécessité.
Je te demande de ne pas le faire. Pas pour moi, mais pour Magali, Chloé et Dorian. Ce sont eux qui en souffriraient le plus.
Eh bien non, Gabrielle. Tu vois, Magali n’en souffrirait peut-être pas tant que ça…
– Tu en as parlé aux enfants ?
Elle glisse la clef dans la serrure et tire le portail à elle.
– Puisque tu es là, on va pouvoir leur en parler tous les deux.
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