Celle qui ne pardonnait pas
Chapitre 56
C’est Laura qui vient lui ouvrir le portail. Gabrielle ne lui laisse pas le temps de se remettre de sa surprise.
– Je suis désolée, j’ai été stupide. C’était son choix de ne rien me dire de sa maladie et je n’ai pas le droit de le lui reprocher, pas plus que je n’ai celui de vous en vouloir pour avoir respecté sa volonté. C’est pas la grande forme en ce moment, tout va de travers, je n’arrive à rien, je suis à cran et je réagis au quart de tour. J’ai l’impression d’être… complètement inutile.
Laura s’approche et pose ses mains sur les joues de la jeune femme.
– Je t’interdis de dire ça, Gabrielle, tu m’entends ? Je t’aime comme ma propre fille, et je suis très fière de ce que tu es devenue ; Eliott et Valentin t’aiment comme leur propre sœur, et eux aussi sont très fiers de ce que tu es devenue. Tu es intelligente, déterminée et respectée, exactement comme l’était Franck. Et s’il t’entendait douter ainsi de toi, je te jure qu’il te botterait le cul.
Gabrielle rit et pleure à la fois.
– Il avait horreur de ça, se souvient-elle. Il se mettait dans ces colères quand je disais que je n’y arriverais pas…
– Et il avait raison parce que tu y es arrivée, Gabrielle, tu es la meilleure dans ce que tu fais.
Les deux femmes tombent dans les bras l’une de l’autre, et Laura laisse à son tour couler quelques larmes.
– Rentrons, souffle celle-ci en s’écartant doucement de Gabrielle. On crève de chaud, ici.
Gabrielle referme une main sur son bras.
– Laura, il y a quelque chose que je dois te dire.
Laura pose deux doigts sur sa tempe. Sa mine soucieuse renforce Gabrielle dans l’idée que ses craintes sont partagées. Après avoir l’un après l’autre accueilli Gabrielle avec une chaleur à laquelle elle n’était plus habituée, Eliott et Valentin ont rejoint les deux femmes autour de la table de la salle à manger.
– Je n’aurais pas dû vous parler de cette carte, se fustige Gabrielle en se prenant la tête à deux mains. Ce n’est vraiment pas le moment, je suis en dessous de tout.
Laura la rassure d’un geste de la main.
– Ne dis pas de bêtises, tu as bien fait. Hors de question que tu gardes ça pour toi.
Gabrielle les enveloppe d’un regard fiévreux.
– Nathalie n’est pas du genre à faire des menaces en l’air, on doit la prendre très au sérieux.
– Et tu es sûre que c’est bien elle ?
– Certaine.
– Elle avait une quarantaine d’années à l’époque, réfléchit Eliott tout haut, elle en a soixante aujourd’hui. Elle n’est plus toute jeune…
– Eliott, redescends sur Terre, le sermonne Gabrielle. Nathalie est une psychopathe, tu crois que c’est le genre d’« activité » dont on prend à sa retraite ?
– On n’a pas entendu parler d’elle depuis vingt ans.
– Ce qui ne veut pas dire qu’elle est restée inactive…
– Elle ne t’a donné aucun signe de vie, en tout cas.
– Eh bien, à présent, c’est chose faite.
– Merde, on ne peut pas s’arrêter de vivre ! intervient Valentin.
– Et on ne peut pas faire comme si cette carte n’existait pas, réplique Gabrielle.
– Tu veux poster un de tes collègues jour et nuit devant la porte ?
– Je crains qu’un simple dessin ne suffise pas à justifier une telle mesure, même avec l’historique qui se cache derrière.
– Qu’est-ce que tu suggères alors ?
Gabrielle se met à se ronger le coin d’un ongle avec voracité. Ce qu’elle suggère… Que le loup soit sorti du bois n’est pas une si mauvaise chose. Cette carte est peut-être l’occasion de remonter la piste, reprendre la traque, espérer un faux pas de la part de Nathalie, la débusquer et lui faire payer le prix fort…
Sauf qu’il n’y aura pas de faux pas et que c’est elle qui les trouvera avant qu’ils ne la trouvent.
– Je suggère d’abord qu’on garde bien à l’esprit que Nathalie est revenue et qu’on se tienne sur le qui-vive.
– On se met en mode paranoïa, alors ? raille Valentin.
– Je préfère me mettre en mode paranoïa qu’allonger la liste de ses victimes, riposte sa mère.
Réalisant aussitôt la réaction que ses propos pourraient faire naître chez Gabrielle, elle referme une main sur celle de la jeune femme et la serre fort entre ses doigts.
– Excuse-moi.
– Ce n’est rien, la rassure celle-ci.
Un silence tendu s’installe autour de la table. Gabrielle aimerait croire, tout comme les jumeaux semblent le penser, qu’il existe un moyen de se débarrasser définitivement de cette épée de Damoclès suspendue au-dessus de leurs têtes, mais elle n’entrevoit pour l’heure aucune solution.
– Et si tu en parlais au colonel ? propose Laura. Peut-être pourrait-il relancer l’enquête, mettre du monde dessus ? Il sait ce qui s’est passé, il prendra la mesure du danger et engagera les moyens nécessaires.
Bien sûr, Gabrielle a envisagé cette possibilité, mais elle sait que si l’enquête est relancée, elle en sera écartée pour des raisons évidentes.
– Je lui en parlerai à mon retour, ment-elle tout en mesurant les risques auxquels elle s’exposerait et exposerait Laura et les jumeaux en ne le faisant pas. D’ici là, tout le monde doit être sur ses gardes.
– En mode parano, donc ?
Gabrielle se tourne vers Valentin ; nulle trace de malice dans son regard. L’envie de plaisanter lui est visiblement passée et sur son visage se lit une profonde détermination. Elle hoche la tête.
– En mode parano, oui.
– Tu crois qu’elle serait capable de venir, lundi ?
C’est Laura qui vient d’émettre cette hypothèse effrayante que Gabrielle n’avait même pas envisagée. Ils seront tous rassemblés à l’enterrement de Franck, l’occasion en or pour Nathalie…
– Je ne sais pas, répond Gabrielle en toute sincérité.
Elle est venue accompagnée de son Sig Sauer et l’idée de le dissimuler sous ses vêtements lors de la cérémonie lui effleure l’esprit. Mais elle supporte déjà très mal la compagnie de son arme, et l’imaginer à portée de main de Nathalie lui donne par avance des sueurs froides.
Mais il s’agit de se protéger, et par-dessus tout protéger Laura et les jumeaux.
Les traits de Gabrielle se durcissent.
– Mais si elle s’invite, je l’accueillerai comme il se doit.
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