Celle qui ne pardonnait pas

Christophe Vasse · Chapitre 26 sur 67

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Celle qui ne pardonnait pas

Chapitre 25

 

 

Gabrielle est en train d’étudier le rapport d’autopsie de Romane Ballanger quand la tête de Zach fait son apparition dans l’encadrement de la porte.

– Gabrielle, Marc, je crois que vous devriez venir.

Marc, qui s’échine à mettre de l’ordre dans l’organisation informatique des dossiers de l’enquête depuis une bonne demi-heure, lève la tête et remercie intérieurement Zach de le libérer pour un temps de ses obligations administratives.

– Ne me dis pas que c’est une nouvelle carte, s’inquiète Gabrielle qui s’est déjà levée.

– Non, et j’espère bien qu’il n’y en aura pas d’autres. Venez.

Les deux enquêteurs suivent Zach dans le couloir.

– Une fille s’est présentée à l’accueil après avoir vu le message d’alerte. Elle pense avoir été contrôlée par notre faux policier. On a vérifié avec ses premières déclarations : si elle ne s’est pas plantée sur l’endroit et l’heure, ce n’était pas une PR.

– C’était où ?

– Du côté de la fac de pharma.

– Qu’est-ce qu’on a comme vidéosurveillance dans le coin ?

– Thibault est sur le coup, on le saura vite.

La jeune femme est assise sur l’une des chaises inconfortables du bureau de Zach et occupée à scroller sur l’écran de son téléphone portable. Lorsqu’ils font leur apparition, elle relève la tête et la secoue légèrement pour rejeter de côté ses cheveux qui masquaient jusque-là complètement son visage. C’est une jolie brune à l’allure décontractée qui ne manifeste aucun des signes de nervosité habituellement extériorisés par les personnes qui se présentent à la gendarmerie pour être auditionnées : regard inquiet, mouvements fébriles des mains, mordillement anxieux d’une lèvre… Celle-ci les regarde avec intensité, presque arrogance, comme si elle leur faisait l’honneur d’être là. Elle a de très belles jambes largement mises à nu par une minijupe en jean, et qu’elle garde farouchement croisées avec l’intention manifeste de mettre encore un peu plus de distance entre elle et ses interlocuteurs. Elle a du charme, elle le sait, et cela lui donne une assurance qui lui permet de faire face à toutes les situations. Zach fait les présentations, puis Gabrielle prend la parole.

– Bonjour, mademoiselle.

– Bonjour.

– Pourriez-vous me donner votre nom s’il vous plaît ?

– Genesio. Louise Genesio.

– Notre collègue nous a dit que vous pensez avoir été arrêtée par le faux policier dont on parle dans les médias.

– Oui, je pense.

– Qu’est-ce qui vous faire croire cela ?

Louise Genesio se rembrunit un peu, comme si le gendarme était en train d’insinuer qu’elle racontait des bobards.

– Il avait pas une tête de flic, rétorque-t-elle sans se démonter.

La riposte fait naître un sourire sur le visage de Gabrielle qui a bien saisi la méfiance de Louise. Elle tire une chaise à elle et s’assied face à la jeune femme.

– Rassurez-vous, mademoiselle, je ne suis pas là pour mettre en doute vos déclarations. Si je vous pose la question, c’est que votre réponse peut nous aider à identifier l’individu.

Louise se détend un peu.

– Oui, je comprends, mais c’est exactement ça : ce type ne faisait pas policier.

– C’est-à-dire ?

– Il avait la tête de ces flics comme on voyait dans les films des années 1970, vous voyez ? Personne n’a ce genre de look aujourd’hui – le style un peu beauf, lunettes de soleil, moustache fournie et très droite.

– Comme une fausse moustache ?

– Oui, peut-être. Surtout qu’à part cette moustache, il avait le visage très lisse, imberbe. Je sais pas, mais… Quand c’est comme ça, j’ai l’impression qu’il y a toujours – elle porte une main à sa joue, cherche un instant ses mots – quelques poils, même coupés très court, genre barbe mal rasée. Mais là, rien. Ou alors, il a un rasoir vachement bien affûté.

– Et ces lunettes de soleil, elles étaient comment ?

– Un peu rondes, et noires. Plutôt grosses pour son visage, qu’il avait plutôt fin.

– Ses cheveux ?

– Il portait une casquette.

– Il était en uniforme ?

– Oui.

– C’était un policier, pas un gendarme ?

Louise prend un air blasé.

– C’était marqué police en gros sur sa poitrine. Et sur sa casquette, aussi.

– Police ou police municipale ?

La jeune femme lève un sourcil, mais ne pose pas de questions.

– Police tout court, il me semble.

Gabrielle se tourne brièvement vers Marc, qui suit attentivement la discussion debout près de la porte. Zach s’est installé à son bureau et pianote sur le clavier de son ordinateur. Gabrielle reprend le fil de ses questions.

– Et cet uniforme, il était comment ?

– Pantalon bleu marine, chemise à manches courtes avec un gilet pare-balles par-dessus.

– Un gilet pare-balles ?

Louise confirme de la tête.

– Avec police marqué dessus, précise-t-elle.

– Quelle taille faisait cet homme, d’après vous ?

– Je sais pas. Il est resté debout à peu près tout le temps qu’on s’est parlé, mais moi j’étais assise dans la voiture. C’est difficile à dire.

– Grand ? Petit ? persévère Gabrielle.

La jeune fille soupire.

– Pas petit, non. Mais pas si grand que ça. J’en sais rien, répète-elle.

– Auriez-vous noté des signes distinctifs ? Des tatouages, peut-être ? Des marques sur la peau ? Un tic quelconque ?

– J’ai rarement vu des flics avec des tatouages sur la peau.

– Je vous rappelle que ce n’en était vraisemblablement pas un.

– Si vous vouliez vous faire passer pour un flic, vous vous tatoueriez une tête de mort en travers du bras, vous ?

Gabrielle encaisse moyennement la pique. Cette fille sûre d’elle et un peu revêche lui plaisait bien jusqu’à ce qu’elle entreprenne de lui apprendre son métier.

– Un « oui » ou un « non » suffira. Je me passerai de ce genre de réflexions que vous réserverez à vos copines, on est d’accord ?

Louise perd un peu de son assurance. Juste un peu.

– Non, pas de signes distinctifs, lâche-t-elle en dardant un regard hostile sur le gendarme.

Le téléphone sonne sur le bureau de Zach. Il décroche et adresse une série de brèves réponses à son interlocuteur. Gabrielle comprend rapidement qu’il s’agit de Thibault et que la réponse à la question de la présence de caméras de vidéosurveillance est positive. Tandis que Zach précise le lieu et l’heure du faux contrôle à son interlocuteur, Gabrielle reporte son attention sur son témoin.

– Sauriez-vous décrire son véhicule ?

Louise ébauche un sourire.

– Alors là, je suis nulle à ça. J’y connais que dalle en bagnole.

– C’était bien une voiture ?

Le sourire de Louise s’agrandit.

– Ben c’était pas un tank.

Gabrielle ferme brièvement les yeux. Cette jeune femme a un sacré culot et cette impertinence lui en rappelle une autre : la sienne. Elle est tentée de sourire à son tour, mais juge plus raisonnable de remettre l’effrontée à sa place.

– Mademoiselle, moins vous ferez de commentaires de ce type, plus vite vous serez sortie d’ici. Je fais mon boulot, et j’ai toute la journée pour le faire. Vous avez toute la journée pour répondre à mes questions, vous ?

– Non.

– Alors juste un oui ou un non, OK ? Ça aurait très bien pu être une moto, un fourgon…

– C’était bien une voiture.

– De quelle couleur ?

– Blanche.

– Un modèle ? une marque ?

Elle secoue la tête.

– J’y connais rien.

– Y avait-il l’inscription police sur le véhicule ? enchaîne Gabrielle, un gyrophare ?

– Non, rien de tout ça.

– Y avait-il quelqu’un d’autre dans ce véhicule ?

– Non.

– Vous confirmez qu’il n’y avait qu’un seul policier, alors.

– Oui.

Gabrielle suspend son interrogatoire et se tourne vers Zach qui est en train de fournir un bref descriptif de l’homme recherché à Thibault.

– Véhicule blanc banalisé, dit-elle à son attention. On a une caméra sur place ?

– Pas sur les lieux même, non, mais on en a une demi-douzaine autour de la fac. Ça va prendre un peu de temps.

– Il faut mettre d’autres gars dessus. Dis à Thibault que je passe le voir d’ici dix minutes.

– OK.

Puis, se tournant de nouveau vers Louise qui semble s’impatienter et a récupéré son téléphone portable dans son sac :

– Que vous a-t-il dit exactement ?

– Il a voulu voir mes papiers, m’a demandé si c’était bien mon adresse. Je lui ai dit que oui. Puis il m’a posé tout un tas de questions : d’où je venais, où j’allais, si j’avais bu, si j’avais pris des trucs – comme si j’allais lui dire que j’avais fumé de la beuh avant de prendre le volant.

– Vous vous souvenez d’une question en particulier ? Quelque chose qui sortirait de l’ordinaire ?

– Pas vraiment, non. Ça a duré moins de cinq minutes.

– Il ne vous a posé aucune question d’ordre personnel ? A-t-il essayé de… vous faire du charme ?

Nouveau sourire de Louise, aucune provocation dans celui-ci, juste de l’amusement.

– Non, mais c’est vrai qu’il était très souriant.

– Pas de gestes… singuliers ? Il vous semblait inquiet ? Nerveux ? Rien de notable dans sa façon de se comporter ? De vous regarder ? De regarder autour de lui ?

– Comme je vous l’ai dit, il était souriant, calme, détendu. Et professionnel. Rien de notable, non.

Gabrielle se redresse sur sa chaise pour réfléchir. Le type était déguisé, c’est une certitude, mais à part ça, Louise ne lui a donné aucune information déterminante. Reste à espérer que les images de la vidéosurveillance seront plus bavardes.

– C’est votre couleur de cheveux naturelle ?

Les deux femmes se tournent vers Marc qui est sorti de son silence pour poser cette question.

– Plus ou moins, répond Louise.

Le regard de Gabrielle se pose sur les cheveux de la jeune femme. Ils sont soyeux et impeccablement lissés, comme si elle sortait tout juste d’un salon de coiffure.

– Plus ou moins ? relève Marc.

– Si cela vous intéresse tant que ça, je sors du coiffeur. J’ai fait une décoloration il y a quelque temps, mais j’en ai eu marre. Je lui ai demandé de me refaire ma couleur naturelle.

– Donc vous n’aviez pas cette couleur de cheveux la semaine dernière ?

– Non.

– Ils étaient de quelle couleur ?

– Blonds.

Elle soulève une mèche de cheveux entre deux doigts.

– Ça vous plaît ? minaude-t-elle.

Marc, qui peine à réprimer un sourire, donne le change avec une nouvelle question :

– Une dernière chose, mademoiselle : vous vivez seule ?

– Non, je vis avec mon petit ami.

Il enregistre l’information avec un hochement de tête puis retombe dans le silence.

– Merci, mademoiselle Genesio, intervient Gabrielle. Mon collègue va finir de prendre votre déposition et vous pourrez retourner à vos occupations.

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