Celle qui ne pardonnait pas

Christophe Vasse · Chapitre 16 sur 67

Pages du PDF

Celle qui ne pardonnait pas

Chapitre 15

 

 

Deux jours ont passé. Au meurtre d’Erika sont venues s’ajouter une défenestration suspecte et une tentative d’homicide à l’arme blanche. L’un après l’autre, les enquêteurs informent le colonel de l’avancée de leurs dossiers. Vient le tour de Marc. Dobey a confié au binôme l’affaire du défenestré sur laquelle la toute nouvelle recrue est chargée de faire le point. Gabrielle l’écoute avec attention. Marc parle d’une voix assurée, son compte rendu est clair et précis. La veille, dans l’appartement par la fenêtre duquel l’homme s’est – ou a été – précipité, il a examiné avec attention chaque centimètre carré de plancher, chaque objet laissé derrière elle par la victime, et c’est lui qui a su poser la bonne question à l’une des voisines qui les a mis sur la piste d’un individu étranger à l’immeuble. Elle a du mal à se l’avouer, mais elle est plutôt impressionnée.

– Une question me brûle les lèvres depuis que je suis arrivé ici, lui dit-il à la fin de la réunion alors que la salle se vide dans le brouhaha des conversations et des raclements de chaises.

– Laquelle ?

Il vérifie que le colonel n’est pas à portée de voix et approche son visage de celui de Gabrielle.

– Pourquoi Dobey ?

Elle sourit et extirpe son portable d’une poche de son jean. Son pouce s’agite un moment sur l’écran, puis le téléphone se tourne dans sa direction.

– Starsky et Hutch, tu connais ?

Il examine l’image affichée à l’écran et ne peut réprimer un sourire.

– Bernie Hamilton, le capitaine Dobey ! Oui, en effet, il y a un petit quelque chose !

– Et pas seulement la ressemblance physique, mais sa façon de parler aussi. C’est bluffant !

Il approuve de la tête. Ils sont à présent seuls dans la pièce. Marc regarde Gabrielle avec intensité, comme s’il était en train d’essayer de lire dans ses pensées.

– J’ai trouvé ! s’écrie-t-il soudain. Noomi Rapace !

– Pardon ?

– Tu as un faux air de Noomi Rapace. J’aime beaucoup cette actrice.

Ils échangent un regard ; Marc flanche le premier : il baisse la tête, émet un bref raclement de gorge et se dirige vers la porte. Gabrielle le suit des yeux un court instant, puis lui emboîte le pas. Elle le rejoint dans le couloir où ils progressent en silence le long des murs décrépits. Noomi Rapace… Elle note dans un coin de son cerveau de faire un tour sur Internet pour se remettre son visage en tête… Les vibrations de son téléphone coupent net le fil de ses pensées. C’est Steve, le dauphin de Niko au palmarès des meilleurs TIC de la SR.

– Salut Gabrielle, je crois que ça pourrait t’intéresser.

– Quoi donc ?

– Un deuxième dessin.

Elle se fige instantanément.

– Tu plaisantes ?

– Il vient d’arriver sur mon bureau.

– J’arrive.

– Tu ne me demandes pas si je suis occupé ?

– Tu l’es ?

– Oui.

– C’est pas grave.

Elle raccroche sans lui laisser le temps de répondre, enfouit le téléphone dans la poche de son jean et rattrape Marc qui l’attend un peu plus loin, intrigué.

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– Suis-moi, lui lance-t-elle en passant sous son nez au pas de course.

Cette fois, la couleur dominante est le bleu, celui de la mer qui occupe les deux tiers inférieurs de la carte. Une diagonale noire trace la frontière entre l’eau et une plage de sable blanc qui couvre le tiers supérieur et que délimite un alignement de dunes à l’arrière-plan. Un mince ruban de ciel gris complète le paysage au-dessus des monticules de sable. Posé au creux de ces derniers, un moulin à vent fait de briques blanches, rouges et bleues, à côté duquel quatre silhouettes sont alignées. Un pan de mur, fait lui aussi de briques, est planté, solitaire et incongru, au beau milieu de la plage, tandis qu’au premier plan, un bateau glisse sur l’eau – l’artiste l’a peinte parfaitement calme, sa surface est lisse et uniforme à l’exception de sillons nuancés qui simulent une légère houle. Parachevant l’étrangeté de la scène, un bouddha en contemplation flotte au-dessus de la mer.

Gabrielle tourne la carte, lit les quelques mots inscrits au dos : « Prenez soin d’elle ». Le même message que la première fois.

Marc tend une main.

– Je peux ?

Il approche le dessin de son visage et l’examine un long moment.

– Tu sais à quoi ça me fait penser ?

– Non ?

– À un jeu.

– Un jeu ?

Il passe une main sur sa barbe naissante et réfléchit encore un instant.

– Oui… Un jeu de société : Mysterium, ça te dit quelque chose ?

– Absolument rien.

– Moi, ça me parle, réagit Steve. C’est un jeu de plateau coopératif. Tu dois démasquer un assassin.

– C’est ça, confirme Marc. Un joueur joue le rôle du fantôme de la victime censée être revenue d’entre les morts pour aider les autres joueurs à trouver son meurtrier. À chaque tour, il leur donne des indices au travers de cartes, un peu comme celles-là, qui leur permettent d’identifier une personne, un lieu et une arme.

– C’est un Cluedo quoi, conclut Gabrielle.

– Non, c’est un peu plus compliqué que ça. Il y a plusieurs phases : dans la première, chaque joueur doit identifier le triplet – personnage, lieu, arme – qui lui a été secrètement attribué par le fantôme à l’aide des dessins qu’il lui remet à chaque tour, et qui comporte des éléments en lien avec son triplet. Par exemple, admettons que le personnage qui est associé au joueur est jardinier et que sur la carte qui représente ce personnage, on voit un pot de fleurs ; eh bien, le fantôme va lui distribuer une carte sur laquelle sera aussi dessiné un pot de fleurs de façon à le mettre sur la voie. S’il y a une baignoire sur la carte du lieu associé au joueur, alors le fantôme choisira un dessin avec de l’eau dessus, tu vois ?

– À peu près, oui.

Marc regarde tour à tour ses deux collègues en agitant la carte qu’il tient entre ses doigts.

– Le style des dessins est très semblable à celui des cartes de ce jeu. Un peu fantasmagorique, irréel, comme les images d’un rêve.

– Comme une vision ?

– C’est ça ! C’est d’ailleurs comme ça qu’est pensé le jeu : le fantôme envoie des visions aux joueurs.

Gabrielle se renverse dans son siège et rassemble les extrémités de ses doigts devant son visage.

– Donc, si je te suis bien, ces cartes sont là pour nous faire deviner quelque chose.

Il confirme de la tête. Le silence s’installe, lourd d’intenses réflexions.

– Bon les gars, lance subitement Steve en méprisant toute considération de sexe, c’est vous les enquêteurs, moi, j’ai d’autres chats à fouetter. Si vous avez besoin de moi, je suis à côté.

Il se lève et abandonne ses deux collègues en pleine cogitation. Gabrielle a pris le second dessin des mains de son partenaire et l’étudie avec soin. Marc reporte son attention sur la première carte reçue. Après plusieurs minutes d’un silence religieux, il abandonne son examen et pousse un long soupir. Il observe encore quelques secondes le visage de sa partenaire qui garde les yeux rivés sur son dessin.

– Tu vas en parler au colonel ?

Gabrielle ne réagit pas immédiatement.

– Hein ?

– Ces cartes ? Tu mets Dobey au parfum ?

Elle lève enfin la tête et le regarde sans vraiment le voir.

– Je suppose que oui.

– Qu’est-ce que tu vas lui dire pour la première ?

– Ben la vérité : que le courrier est arrivé sur mon bureau par erreur.

– Hum… Et que tu n’as pas jugé bon de le ramener à son secrétariat ?

– On s’en fout, rétorque-t-elle en tendant le bras pour se faire remettre le petit carton qu’il tient entre les mains.

Marc s’exécute. Gabrielle se plonge à son tour dans l’expertise du premier « tableau ».

– Un attrape-rêves…

Il lève la tête.

– Pardon ?

– L’attrape-rêves… répète Gabrielle en tapotant le carton.

Marc s’approche ; elle lui montre l’objet en question sur la carte. Il est représenté en tout petit dans le coin inférieur droit du dessin, mais il est impossible de se méprendre. Elle tourne la tête et croise le regard de son partenaire.

– Chez Erika, suspendu à la bibliothèque, déclare-t-elle, soudain excitée.

Elle déplace son doigt sur le papier :

– Le caducée, l’emblème des médecins. Erika était étudiante en médecine.

– C’est le bâton d’Esculape, pas un caducée, observe Marc.

– Quoi ?

– Sur le caducée, il y a deux serpents alors qu’il n’y en a qu’un sur le bâton d’Esculape, qui est le symbole de la médecine.

Gabrielle, piquée au vif, fait les gros yeux.

– Bref, s’empresse-t-il de dire, je vois où tu veux en venir. Mais le bol ? La clef anglaise ? La couleur rose ?

– Je n’en sais rien, mais il y a un rapport, j’en suis certaine.

Ils examinent plus attentivement la carte.

– Regarde ça, fait Marc après un temps de réflexion.

Gabrielle pose les yeux sur l’endroit indiqué.

– Ces formes derrière la brume, ça ne te rappelle rien ?

– Non.

– Réfléchis bien. Un bloc gris et blanc, avec ces barres horizontales. Des fenêtres ?

Elle comprend.

– L’immeuble d’Erika.

– Exactement.

– Alors, c’est bien ça. Cette carte désigne le studio d’Erika, et c’est son assassin qui nous l’a fait parvenir.

Il confirme de la tête.

– Ce qui veut dire que la seconde…

Elle n’achève pas sa phrase. Marc se charge d’exprimer tout haut ses pensées.

– Il faut la déchiffrer. Et rapidement.

OceanofPDF.com