Celle qui ne pardonnait pas
Chapitre 3
La fillette est assise en tailleur sur son lit. Dans le creux que forme sa robe entre ses jambes est blotti un petit lapin noir qu’elle caresse avec application. Le nez de l’animal s’agite sans discontinuer comme s’il cherchait à reprendre son souffle après un marathon. Il s’appelle Cyclope, son nom lui vient d’une anomalie génétique qui l’a privé d’un œil à la naissance. Sa jeune maîtresse, c’est Morgane, fille unique de Claire et d’Axel. Lorsqu’on la regarde comme ça, elle semble observer son lapin avec attention, mais en réalité son esprit s’est enfui très loin, en des lieux où personne n’est en mesure de le rejoindre.
À sept ans, Morgane n’a plus de papa.
Et cette injustice-là, Gabrielle ne l’accepte pas. Elle connaissait très bien Axel, sa femme et sa fille ; tous trois formaient une famille discrète et heureuse. Elle se fait un devoir de venir voir Morgane au moins une fois par semaine. Elle n’est pas complètement convaincue de l’utilité de ses visites, mais Claire n’arrête pas de lui dire qu’elles font du bien à sa fille, même si elle n’en montre rien.
Gabrielle ne sait jamais quelle Morgane elle va avoir en face d’elle. Certaines fois, elle est souriante, volubile, accepte volontiers de jouer ou de regarder un dessin animé en sa compagnie, d’autres fois, elle est triste, ailleurs, ne semble avoir envie de rien ni de personne, sauf peut-être de Cyclope. Comme aujourd’hui. Assise au bord du lit, Gabrielle observe le lapin tout en songeant à un moyen d’entrer en communication avec l’enfant.
– Tu sais qu’un jour un lapin a attaqué le Président américain ?
Morgane lève la tête et adresse un regard perplexe au gendarme.
– Il pêchait tranquillement dans une barque quand un lapin a nagé vers lui en montrant les dents et en sifflant, puis il a essayé de monter à bord du bateau.
– Ils nagent pas, les lapins.
– Celui-là, si. Et il n’avait pas l’air marrant. Le Président a eu tellement peur qu’il a sauté dans l’eau et s’est enfui à la nage. Et du coup, c’est le lapin qui est rentré avec la barque. Je te dis pas la tête des conseillers du Président quand ils ont vu débarquer le lapin dans le bateau.
Un sourire apparaît sur le visage de Morgane. Gabrielle ne regrette pas d’être tombée par hasard sur l’anecdote en surfant sur le Web ; elle a pris un peu de liberté avec son épilogue, mais elle a fait mouche. La fillette baisse les yeux sur son lapin qui commence à s’agiter entre ses jambes.
– Tu crois que Cyclope, il sait nager ?
– Je ne crois pas, non.
– Je pourrais peut-être lui apprendre ? Je pourrais essayer dans la baignoire.
– Je ne suis pas sûre qu’il aimerait ça. Il vaut mieux qu’il reste sur la terre ferme.
– Papa, il a dit qu’on allait mettre une piscine dans le jardin. J’aurais bien aimé que Cyclope, il nage avec moi.
Le sourire sur le visage de Morgane a disparu. Gabrielle serre les mâchoires. La vie peut décidément se montrer effroyablement injuste. Non, se corrige-t-elle aussitôt, la vie ne décide pas subitement de devenir injuste, ce sont les autres qui la rendent ainsi ; il suffit, par exemple, d’un salopard entre les mains duquel on a mis une arme à feu pour faire basculer la vie d’une gamine de sept ans et de sa maman.
– Je suis sûre que tu auras ta piscine, Morgane. Et tu auras plein de copines et de copains qui voudront nager avec toi.
– Tu viendras, toi aussi ?
– Oui, si tu veux que je vienne, je viendrai, je te le promets.
Une larme glisse le long de la joue de la petite fille. Cyclope a un petit mouvement de panique quand elle s’écrase sur sa fourrure.
Gabrielle loue un deux pièces au quatrième étage d’un vieil immeuble du centre-ville de Toulouse – elle est à l’étroit dans la chambre, mais le séjour est immense et la cuisine américaine hyper fonctionnelle. Mais c’est surtout pour sa terrasse qu’elle a choisi cet appartement. Pas très grande, mais suffisamment large pour y caser une petite table et deux chaises. De là, elle a une vue imprenable sur les toits de la ville. Quand elle n’est pas d’astreinte et que le temps le lui permet, elle se fait un devoir d’y prendre tous ses repas. La nuit, la mosaïque d’ombres et de lumières est un spectacle à couper le souffle. Autre avantage de son repaire : le magasin Picard situé à deux minutes à pied. Gabrielle n’a aucun talent de cuisinière et n’a pas la moindre envie d’en acquérir. Elle n’aime pas cuisiner pour elle-même, encore moins pour les autres, et elle bénit chaque jour l’inventeur du plat surgelé.
Elle se laisse tomber dans le canapé et pose les pieds sur la table en verre. Aujourd’hui, pas de cours de Systema, ce sera donc plateau-repas devant Netflix. Avant ça, un petit tour par Meetic, plus histoire de s’occuper quelques minutes avant le dîner que par réelle envie de trouver l’homme de sa vie. Elle n’est pas sûre de vouloir renoncer à son indépendance. Elle n’a de compte à rendre à personne, fait ce que bon lui semble de son temps libre et met autant de bordel qu’elle veut dans son appartement. La discipline de la caserne est bien suffisante. Elle a tout de même fait quelques rencontres… intéressantes. Puis c’est une bonne occasion de se marrer. Bien sûr, son profil est presque totalement bidon – faux nom, fausse profession, seules les photos sont authentiques. De toute façon, il n’y a que ça qui intéresse les hommes. Ce soir, c’est le message de TeddyBear31 qui la fait bien rigoler. Elle n’est pas spécialement bonne en orthographe, mais a déjà relevé six fautes dans les deux premières phrases du charabia qu’il lui a adressé. Sur l’une des photos, il est en train de soulever de la fonte – un gros paquet de muscles avec une noix de cajou entre les deux oreilles. Elle fait la moitié de son poids, mais elle est persuadée qu’elle l’étalerait en deux temps trois mouvements. Inutile de s’attarder, elle sait ce qu’il veut, mais ce qu’il lui écrit est à se tordre de rire. Elle hésite un instant à lui répondre puis se dit qu’il serait capable de croire qu’il l’a « branchée ». Elle ferme l’application, balance son portable sur le canapé et bascule la tête en arrière.
Voici venue l’heure de l’introspection. Elle sait qu’elle ne devrait pas laisser son esprit vagabonder ainsi, elle se pose trop de questions (et pas toujours les bonnes), mais il n’y a rien à faire : le rituel de l’autopsychanalyse est quotidien. Pourquoi se prend-elle autant la tête avec toutes ces réflexions (Pourquoi suis-je comme ci et pas comme ça ? Est-ce que je me comporte bien envers les autres ? Pourquoi j’attache autant d’importance à toutes ces conneries qui n’en méritent aucune ? Quel est le but de ma vie, suis-je même censée en avoir un ?) ? Est-elle la seule sur Terre à s’interroger ainsi sur son existence ? Axel n’arrêtait pas de tourner en dérision ces tortures mentales qu’elle s’infligeait. Lui ne se posait jamais de questions.
Il avait bien raison, cela n’aurait rien changé à ce qui lui est arrivé.
Ses pensées glissent d’Axel vers Marc, le petit nouveau venu lui prendre sa place. Elle ne le sent pas. Sa façon de parler, la négligence savamment calculée de sa barbe, genre gueule de pub pour parfum, ses cheveux trop noirs, qui partent dans tous les sens (mais qu’est-ce qui a donc pris à Dobey – il recrute des beatniks à présent ?), tout en ce type lui hérisse le poil. Elle pressent que ça ne va pas être simple. Mais elle doit prendre sur elle et ne pas s’arrêter à cette première impression.
Sa gorge, soudain, se serre. Elle vient de se rappeler que le jour où Axel a débarqué, elle l’a aussitôt pris en grippe. Quelques mois plus tard, ils étaient les meilleurs amis du monde.
Hum… Après tout, peut-être devrait-elle lui laisser sa chance.
Elle démarre son second épisode de la soirée quand « Hobo » gratte au carreau. Elle jette un coup d’œil à l’écran de son téléphone : vingt et une heures dix-sept. À quelques minutes près, il se présente toujours à la même heure. Ce chat a une horloge dans le bide. Elle met sa série sur pause, se lève et fait coulisser la porte-fenêtre – même par cette chaleur, elle refuse de la laisser ouverte à cause des moustiques dont elle a une sainte horreur. Hobo entre dans un petit saut, laisse échapper un bref miaulement et emboîte le pas de Gabrielle qui a déjà pris la direction de la cuisine. Elle ne sait pas d’où il vient, ni où il passe son temps quand il ne vient pas la voir pour réclamer sa pitance, si même il a un maître. La première fois, il est resté se plaindre sur sa terrasse pendant dix bonnes minutes. Elle ne lui a pas ouvert. Il est revenu le lendemain, et le surlendemain encore. C’est un beau chat tigré, il doit avoir un an, peut-être deux – elle ne s’y connaît pas bien question félins. Elle a cédé parce qu’il n’avait que la peau sur les os. Elle a acheté un paquet de croquettes qu’elle lui verse dans une gamelle dans la cuisine. Sitôt qu’il s’est nourri, elle le met dehors. Pas question de pousser leur relation au-delà du remplissage de son estomac. Les chats, elle les aime bien, mais elle n’en veut certainement pas dans cet appartement. Ici, c’est elle la patronne et lui l’invité, hors de question d’inverser les rôles.
Elle laisse Hobo à ses croquettes et reprend l’épisode là où elle l’a laissé. Peu de temps après, le félin saute sur le canapé et commence à lui grimper dessus en ronronnant. Elle s’en empare d’une main, se lève et le dépose sur la terrasse. Ils restent un moment à s’observer de chaque côté de la vitre, puis elle reprend position devant la télé.
Pendant un long moment, son regard fait des va-et-vient entre l’écran et l’animal qui attend sagement derrière la porte-fenêtre. Comme d’habitude, elle ne lui rouvrira pas et il finira par se lasser. C’est ainsi et ça ne changera pas, même si c’est quand même bête de mettre dehors le seul être vivant qui lui manifeste un tant soit peu d’affection.
Gabrielle dort d’un sommeil agité quand, vers une heure du matin, Erika monte dans sa voiture pour rentrer chez elle. Sur le siège passager, Ombeline manifeste des signes évidents de fatigue auxquels l’alcool n’est pas étranger. Erika, elle, est parfaitement lucide. C’est une jeune femme intelligente et raisonnable qui a conscience des risques qu’elle prendrait et ferait prendre à son passager si elle prenait le volant après avoir bu un verre de trop.
– Ne gerbe pas dans ma bagnole, s’il te plaît, lance-t-elle à Ombeline.
– T’inquiète, j’en suis pas à ce point-là.
Elle ponctue sa phrase d’un bâillement, se cale contre l’appuie-tête et ferme les yeux. Erika démarre. Elle connaît Ombeline depuis quelques heures à peine, c’est une fille très sympa, mais qui manque énormément de confiance en elle. Alors, pour se donner du courage, lui a-t-elle expliqué, elle boit. Et ce soir, elle s’est donné beaucoup de courage. Erika a donc proposé de la raccompagner. C’est tout elle : la bonne Samaritaine (« Mère Teresa », l’appellent régulièrement ses copines pour la chambrer), la chic fille qui ne sait pas dire non.
Elle sera chez Ombeline dans un quart d’heure, chez elle dix minutes plus tard. Ses yeux commencent à la piquer et il lui tarde de se glisser sous les draps.
Elle conduit depuis à peine deux minutes quand une silhouette apparaît dans la lumière de ses phares à un rond-point.
– Merde…
Elle ralentit et range sa voiture sur le côté. L’immobilité réveille Ombeline.
– Qu’est-ce qui se passe ?
Erika, qui a déjà baissé la vitre, ne lui répond pas.
– Bonsoir, monsieur l’agent.
– Bonsoir, mademoiselle. Contrôle routier. Pourriez-vous me montrer vos papiers s’il vous plaît ?
Erika pivote pour récupérer son sac sur la banquette arrière et commence ses recherches – à chaque fois, elle se dit que le prochain sac qu’elle achètera aura la taille d’un portefeuille. En attendant, elle fouille avec fébrilité tandis que le policier attend sagement de l’autre côté de la portière. Ombeline, après avoir brièvement émergé de son sommeil alcoolisé, referme les yeux. Enfin, la jeune femme tend ses papiers à l’agent.
– Vous revenez de la discothèque ? lui demande-t-il.
– Oui.
– Vous avez bu ?
Depuis le début, le flic garde une main derrière le dos. Elle soupçonne qu’il attend le bon moment pour lui présenter l’éthylotest qu’il y garde au chaud. Il peut y aller, elle sait qu’elle est réglo.
– Un mojito.
– C’est tout ?
– Oui monsieur, répond-elle avec assurance et une pointe de provocation, c’est elle qui a bu ma part.
Elle a un petit mouvement de tête en direction d’Ombeline qui ouvre vaguement un œil. Le policier laisse passer quelques secondes puis se redresse.
– Il y a un chiffre qui manque à votre plaque. C’est cent trente-cinq euros en principe.
Erika perd un peu de son assurance. L’agent lui tend ses papiers avec un sourire.
– En principe. Passez voir un garagiste, mes collègues ne seront peut-être pas aussi conciliants.
– Merci.
Elle enfouit les documents dans son sac et redémarre.
– Depuis quand ils sont sympas les flics ? interroge Ombeline d’une voix pâteuse.
– Il suffit de savoir leur parler, répond Erika avec un sourire.
Au rond-point, l’agent de police lève le camp après avoir griffonné une poignée de mots dans un petit calepin.
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