Celle qui ne pardonnait pas

Christophe Vasse · Chapitre 20 sur 67

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Celle qui ne pardonnait pas

Chapitre 19

 

Gabrielle et Marc attendent dans le couloir le feu vert de leurs deux collègues de la PTS pour pénétrer dans le T2 de Romane Ballanger. Ils sont aussi nombreux que la première fois, crèvent de chaud comme la première fois, même si la nuit est tombée depuis un bon moment déjà. Marc observe sa coéquipière à la dérobée. Il la sent fébrile et contrariée ; toute une panoplie de mouvements d’humeur trahit son impatience, qui se manifeste à intervalles réguliers en expirations bruyantes, premiers sifflements d’une cocotte-minute sur le point d’exploser.

– Tu n’étais pas loin, lui dit-il.

Elle tourne la tête avec brusquerie, comme s’il venait de lui asséner une injure.

– Pas loin ? Deux kilomètres. Et ne me dis surtout pas que ce n’est rien ; même deux cents mètres, ça aurait été deux cents mètres de trop.

– Ton raisonnement était bon.

– Je me suis plantée, Marc, c’est tout ce qui compte.

– Ça n’aurait rien changé, elle était déjà morte quand tu es venue me voir.

– Tu cherches à me remonter le moral, là ?

Il soupire.

– Je suis juste en train de te dire de ne pas te jeter la pierre inutilement. On ne pouvait rien faire de plus.

Elle ouvre la bouche pour répondre lorsque le colonel apparaît en haut des marches au bout du couloir. Les gendarmes s’écartent devant l’imposant personnage, comme les flots devant Moïse. Gabrielle laisse tomber ses bras le long de son corps, réajuste vaguement sa tenue et se redresse.

– Mes respects, mon colonel.

Marc salue à son tour son supérieur qui leur répond par un hochement de tête. Le colonel n’a pas l’embonpoint du personnage qui lui vaut son sobriquet, mais il est grand et puissant. Il a une bouille ronde, mais un air renfrogné, des lèvres charnues qu’il garde toujours pincées, de grands yeux noisette, mais un regard perçant et antipathique. Son visage est le fruit de la contradiction.

– Vous n’êtes pas encore rentrés ?

– On attend le feu vert de Niko, l’informe Gabrielle.

Dobey émet un grognement et s’avance vers la porte de l’appartement. Gabrielle se retient de sourire : même s’agissant du colonel, Niko ne se privera pas de l’envoyer balader s’il ne veut pas de lui sur la scène de crime. Dobey se manifeste d’une voix autoritaire. Les secondes passent, puis Niko apparaît dans sa tenue immaculée et, contre toute attente, invite le colonel à entrer. Les deux enquêteurs et leur supérieur s’équipent et passent la porte du T2.

Ils entrent dans une grande pièce à vivre qui fait office de cuisine et de salon. Une porte-fenêtre dans le fond permet d’accéder à une terrasse côté canal du Midi. Dans la cuisine, le second technicien est en train de badigeonner un verre de poudre dactyloscopique. La première impression de Gabrielle est celle d’un appartement moderne et bien équipé, dont le mobilier n’est pas à la portée de toutes les bourses. Romane avait trouvé un boulot d’étudiante très bien payé ou bénéficiait de l’aide très généreuse de parents aisés.

– La victime se trouve dans la chambre, leur indique Niko.

Gabrielle emboîte le pas du technicien. Ils accèdent à un petit corridor sur lequel donnent trois portes laissées grandes ouvertes. Elle aperçoit les toilettes à droite, la salle de bains en face. La chambre se trouve sur la gauche ; le légiste qui a officié chez Erika – Mister Fantastic – les y attend.

L’odeur surprend Marc qui songe immédiatement au baume prêté par Gabrielle au studio d’Erika. Un coup d’œil à sa coéquipière suffit à lui faire comprendre qu’elle n’y a pas pensé non plus – son irritation lui aura fait oublier cette précaution qui se révèle indispensable ici. Une brève grimace lui a échappé, mais son visage est à présent impassible : elle en a vu d’autres et elle encaisse.

La pièce est petite et ses dimensions semblent encore rétrécir à mesure que les visiteurs en franchissent le seuil. Un lit double, une armoire massive d’un côté, un buffet de l’autre ; il reste à peine la place pour qu’une personne se tienne debout entre les meubles.

Gabrielle et Marc jettent un coup d’œil au corps étendu sur le lit, puis échangent un regard entendu.

– C’est la même chose, n’est-ce pas ? les interroge Dobey qui a surpris le coup d’œil échangé par les deux enquêteurs.

Gabrielle acquiesce de la tête. Elle remercierait presque l’assassin d’avoir pris le soin d’envelopper sa victime dans un drap blanc, cela lui épargne la vision des premières manifestations de la putréfaction qu’elle aurait trouvées intolérables sur le corps de cette si jolie fille dont les jours ont été iniquement écourtés. Le blond platine de ses cheveux, associé à l’extrême blancheur de la peau, donne au visage un aspect presque effrayant. Les mains sont jointes à hauteur de la poitrine et une fleur blanche glissée entre deux doigts repose mollement près du cou de la jeune femme. Les cheveux ont été soigneusement coiffés en tresse vestale, exactement comme ceux d’Erika.

Le colonel laisse échapper un soupir.

– Vous savez ce que ça veut dire ?

Que c’est la merde, songe Gabrielle.

– Qu’on a deux crimes mis en scène de façon rituelle, juge-t-elle préférable de répondre, probablement perpétrés par la même personne, et qui en laissent malheureusement présager d’autres.

– Exactement, fait Dobey. Et ça veut dire aussi que vous deux laissez tomber tous vos dossiers pour ne vous concentrer que sur celui-ci. Le procureur sera là d’une minute à l’autre et m’est avis qu’il va s’empresser de demander l’ouverture d’une information judiciaire au juge d’instruction qui me collera alors au train comme le sparadrap au doigt du capitaine Haddock. Cette enquête est la priorité numéro un et c’est toi, Gabrielle, qui en prends la direction. J’y affecte dès demain tout l’effectif nécessaire, la section dans son intégralité s’il le faut. Vous avez la moindre piste, le plus petit pressentiment ? Vous venez me voir, moi, et moi seul. C’est entendu ?

– Entendu, mon colonel.

– Les deux victimes étaient étudiantes, enchaîne Marc qui se résout à cesser de respirer par la bouche pour s’exprimer. Est-ce qu’on lance une alerte ?

– Non, surtout pas ! On n’a ni photo ni portrait-robot à diffuser, il y a des dizaines de milliers d’étudiantes sur Toulouse et on est en plein examen, pas question de toutes les confiner chez elles.

Il prend un air méchant et lève un doigt sous le nez de ses subordonnés. La ressemblance avec le supérieur acariâtre de Starsky et Hutch n’a jamais été aussi frappante.

– On la boucle, pas un seul mot sur cette enquête ne doit arriver à des oreilles autres que celles autorisées à les entendre, c’est compris ?

Les deux enquêteurs opinent du chef. Dobey incline la tête à son tour et quitte la pièce, téléphone en main. Gabrielle se tourne vers le lit et l’étudiante assassinée. Les similitudes sont assurément nombreuses : au-delà de la mise en scène, Erika et Romane étaient toutes deux étudiantes, indéniablement jolies, avaient les cheveux longs et blonds.

– Il n’y avait pas de fleur pour Erika, remarque-t-elle tout haut.

– Son chat l’a peut-être mangée ?

Gabrielle regarde son coéquipier avec consternation.

– Eh bien quoi ? se défend celui-ci, j’en avais un qui mangeait les orchidées de ma mère.

Elle s’approche pour examiner le corps de l’étudiante. Des ecchymoses bien visibles au niveau du cou suggèrent qu’elle a subi le même sort que sa consœur.

– Asphyxie mécanique, annonce le légiste qui semble avoir lu dans les pensées de Gabrielle. C’est l’autopsie qui le confirmera, mais on ne devrait pas avoir de surprise.

Une coloration verdâtre commence à apparaître au niveau des clavicules. Nul besoin d’être expert pour comprendre que l’intervalle post mortem est supérieur à celui estimé pour Erika.

– Vous sauriez dire quand elle a été tuée ? De manière approximative ?

– De manière vraiment approximative, alors. Le décès remonte à au moins quarante-huit heures en raison de la putréfaction, peut-être même trois jours vu l’étendue de la tache abdominale.

Il étend un bras en direction du drap et Gabrielle croit un instant qu’il va le soulever pour faire la démonstration de ses observations, mais il se contente de lui montrer le tissu avec deux doigts.

– J’ai dû la découvrir, mais j’ai fait en sorte de remettre le drap sensiblement comme je l’ai trouvé, en tout cas sur la face supérieure du corps. C’est la première chose qui m’a frappé : la mise en scène, j’ai eu l’impression de revoir l’autre fille.

Il déplace ses doigts à hauteur de ses lèvres.

– Ici aussi, on a les irritations au niveau de la bouche, je suis presque certain qu’on l’a réduite au silence à l’aide d’un gros ruban adhésif. Les poignets portent aussi des traces qui laissent soupçonner une entrave. Il n’y a pas de trace de lutte. Autant de similitudes avec la première étudiante.

– Vous avez trouvé des traces d’Haldol dans son sang, observe Gabrielle, il a sûrement procédé de la même façon avec celle-ci.

– C’est possible, oui, je vous dirai ça après les analyses toxicologiques.

– J’en suis persuadée, insiste Gabrielle.

Le médecin la dévisage avec l’air de celui qui n’aime pas se répéter deux fois, mais devant le regard revêche de l’enquêtrice, garde ses réflexions pour lui.

– Elle a été violée ?

– Vous m’en demandez un peu trop à l’heure actuelle, mais l’examen externe ne va pas dans ce sens.

– Qui l’a trouvée ?

– Sa mère.

Au moins, on n’aura pas à apprendre la nouvelle aux parents, songe Gabrielle, puis elle regrette aussitôt sa pensée. Elle se tourne et cherche Niko du regard, mais celui-ci a déjà quitté la pièce. Elle fait un signe de tête à Marc et s’éclipse sans un mot. Elle retrouve le TIC en travers de la porte-fenêtre, un pied dans le salon, l’autre sur la terrasse. Il est en pleine discussion avec son binôme qui lui montre ce qu’elle suppose être des traces suspectes déposées à la surface du verre.

– Vous avez quelque chose ?

– Des traces de doigts et de paumes assez nettes, mais je te paie un resto si ce sont celles de notre bonhomme.

– L’appartement est nickel ; je ne crois pas que Romane était du genre à laisser des traces de doigts sur la vitre.

– C’est toi qui me paies le resto si ce sont celles de la victime ?

Il fait planer un doigt à quelques millimètres de la vitre. Gabrielle déplace légèrement la tête et aperçoit les marques blanchâtres imprimées sur le verre.

– Vu la taille des traces palmaires et la hauteur à laquelle elles ont été laissées, si c’est notre bonhomme, il n’est pas bien costaud. En plus, il est subitement devenu très con. On n’a rien trouvé au studio, tu crois qu’il aurait dégueulassé comme ça ici ?

Il a raison. Même s’il n’est pas fiché, il n’aurait pas fait preuve d’autant de négligence. Aujourd’hui, tous les malfrats connaissent les bases de la criminalistique ; il faut être stupide pour se pointer devant une caméra de vidéosurveillance à visage découvert ou pour ouvrir une porte sans gant – merci Les Experts et NCIS. Ils ne trouveront rien qui puisse leur donner un début de piste. Elle pose tout de même la question :

– À part ça, qu’est-ce que vous avez trouvé d’intéressant ?

– Rien du tout. Comme tu l’as vu, tout était clean et en ordre. Le gars est entré sans violence, il a tué la fille qui ne lui a opposé aucune résistance, puis il est reparti comme il est venu. À part ceux de la victime, on a pris très peu de clichés ; l’album ne sera pas bien épais.

Gabrielle réfléchit brièvement et plante ses yeux dans ceux de Niko.

– Vous n’auriez pas vu des statuettes égyptiennes dans l’appartement par hasard ?

La perplexité tire les sourcils de Niko vers le bas.

– Quoi ?

– Des statuettes. Ou alors une photo ou une gravure avec des figures égyptiennes ?

Le technicien cherche une poignée de secondes, secoue la tête et se tourne vers son collègue.

– Tu as vu un truc dans ce genre, toi ?

– Ça ne me dit rien.

– De toute façon, vous allez jeter un œil, non ? suppose Niko.

– Oui, bien sûr. C’était juste pour savoir.

– Tu t’intéresses à l’Égypte ?

– Moi ? Pas spécialement, non. Pas autant que le type qui a tué cette fille, en tout cas.

Gabrielle et Marc sortent de l’immeuble, pas fâchés de retrouver un peu d’air frais, même vicié par l’activité humaine. Gabrielle prend une longue inspiration et laisse l’air de la ville emplir ses poumons. Elle préfère encore quelques bouffées de gaz d’échappement à l’odeur de la mort. Les équipes se dispersent, le colonel donne rendez-vous aux deux enquêteurs à la première heure et disparaît dans la nuit. Bientôt, il ne reste plus que les deux enquêteurs sur le pavé. Le boulevard est vide. Des lampadaires donnent çà et là un peu de lumière, mais de l’autre côté des platanes, le canal est plongé dans la nuit. Gabrielle parvient tout de même à distinguer l’ombre d’une péniche stationnée le long de la rive opposée, une péniche semblable à celle que le meurtrier de Romane et d’Erika a représentée sur la carte qu’il leur a envoyée. Elle se retourne et observe le bâtiment qu’ils viennent de quitter. Il est tout en briques, comme le mur dessiné au bord de l’eau sur la carte. Son regard s’assombrit subitement. Elle s’est fourvoyée avec cette saloperie de moulin ; elle a misé sur les moulins du Bazacle et la Garonne alors qu’il n’y a pas de péniche sur la Garonne ! Elle aurait dû tout de suite penser au canal ! La seule chose qu’elle a vue juste, c’est que la victime habitait un bâtiment en briques, tu parles d’une enquêtrice !

– Quelle conne !

Marc, prudent, garde ses distances et observe sa partenaire avec circonspection. À présent, il a hâte de rentrer pour profiter de quelques heures de sommeil. Il pressent qu’il en aura bien besoin avant de se lancer dans une longue traque dont il soupçonne qu’elle laissera des traces. Il se rappelle alors qu’il n’a pas rappelé Magali. Les retrouvailles de demain promettent d’être électriques. Il se tâte pour l’appeler en dépit de l’heure – à tous les coups, elle est encore éveillée et occupée à imaginer il ne sait quoi à propos de Gabrielle et lui.

– Suis-moi, dit subitement celle-ci.

Elle descend du trottoir et se dirige vers le canal. Elle est déjà tout près de la berge lorsqu’il la rejoint. Les mains farouchement agrippées sur un garde-fou de bois, elle sonde l’obscurité.

– Qu’est-ce que tu cherches ?

Elle tend le bras au-dessus de l’eau. Il suit son regard qui s’est posé sur la péniche qu’elle a déjà repérée en sortant de la résidence.

– Qu’est-ce que tu lis ? demande-t-elle.

– Où ?

– Sur la péniche, répond-elle avec énervement. Sur l’enseigne ?

Il déchiffre l’inscription et comprend.

– « Les délices du moulin », dit-il d’une voix morne. Le moulin de la carte.

À droite des lettres est figuré un triangle équipé de quatre ailes, réplique exacte du dessin sur la carte, sans les touches de couleurs que l’assassin a cru bon d’y ajouter.

– Un putain de bateau restaurant ! Comment je pouvais deviner ?

– Je t’ai dit, tu n’as pas à te flageller.

– Ce n’est pas la question ! tonitrue-t-elle. On doit se mettre dans la tête de cet enfoiré !

– Eh, doucement ! s’emporte-t-il. Ta mauvaise humeur, tu la passes sur qui tu veux, mais pas sur moi !

Surprise par ce soudain accès de colère, Gabrielle reste un instant interdite.

– Tout le monde se plante ! ajoute Marc, même les plus grands. Tu n’es pas la première et tu ne seras pas la dernière. Tu as entendu parler du boucher de Cleveland ?

– Non, pourquoi ?

– C’est un psychopathe qui a tué treize personnes à Cleveland dans les années 1930. C’est Eliot Ness qui dirigeait l’enquête – Eliot Ness, tu le connais lui, non ?

Elle émet un petit bruit agacé pour toute réponse.

– Eh bien, notre brillant enquêteur, celui qui a contribué à la chute de Capone, se faisait mener par le bout du nez par le boucher et agacé, il a fini par mettre accidentellement le feu à tout un quartier de la ville. Les meurtres cessent, il clame haut et fort qu’il a identifié le tueur, mais officiellement l’enquête n’a jamais été résolue et aujourd’hui encore, on ne sait pas avec certitude qui était le boucher de Cleveland. Et au passage, la cote de Ness en a pris un sacré coup. Quand tu auras foutu le feu à tout un quartier de Toulouse, tu pourras commencer à te mettre des baffes.

Gabrielle, qui a écouté l’histoire de son coéquipier avec attention, tourne la tête et contemple l’eau noire qui s’écoule à ses pieds.

– Mais les meurtres ont cessé…

Marc ne répond pas et observe à son tour les flots.

– Excuse-moi de m’être emportée. Mais j’ai la rage, tu comprends ?

– Je comprends. Mais là, on va mettre le paquet et on va le choper, cet enfoiré.

– Oui…

Ils restent silencieux pendant un long moment. Il n’y a pas un bruit, mis à part l’occasionnel passage d’une voiture sur le boulevard derrière eux. Dans quelques heures, la fourmilière s’éveillera et entrera en frénésie, et la nuée ouvrière reprendra le chemin de son pénible labeur quotidien. Pour l’heure, la cité est comme un gros animal endormi dont le pouls bat au rythme lent des eaux de la Garonne qui irriguent ses veines sous un minuscule croissant de lune.

– J’aimerais que ce soit tout le temps comme ça, dit Gabrielle.

Il tourne la tête et l’interroge du regard.

– La ville, précise-t-elle. Endormie, calme. C’est plongée dans le noir que je la préfère. Mon appartement a une terrasse depuis laquelle je peux voir les toits du centre-ville. Souvent, en plein milieu de la nuit, été comme hiver, je sors et je m’assieds pour profiter de la vue. Je peux rester là une heure, même deux. Parfois, il n’y a presque pas un bruit. Ça peut paraître incroyable, mais c’est vrai. Il y a des nuits où les gens ont décidé de se poser pour recharger les batteries, de s’isoler du reste du monde, de rester au calme, de s’enfermer pour réfléchir peut-être, je ne sais pas. Mais tu pourrais croire qu’il n’y a personne dans les rues. Il n’y a même pas un coup de klaxon, un hurlement de sirène, un éclat de gyrophare, comme si la folie humaine avait fait une pause. De temps en temps, il y a un chien qui aboie, une porte qui claque, deux personnes qui discutent, mais presque à voix basse, comme si elles aussi avaient conscience du silence et ne voulaient pas le briser. J’adore cette ambiance, cette parenthèse dans l’effervescence, l’œil d’un cyclone temporel. Ces nuits sont trop rares – deux, trois par an peut-être – et le jour d’après, la ville s’agite de plus belle comme pour se punir de s’être ainsi laissée aller. Mais à chaque fois, la magie est la même. C’est… surnaturel.

– Je crois que je comprends ce que tu veux dire. Ça doit être une sacrée sensation.

– Ça l’est. Je t’inviterai un de ces quatre.

– Avec plaisir.

Il la fixe avec intensité. Elle lui rend son regard sans ciller. Il ébauche un sourire, puis baisse la tête et se concentre sur les éclats argentés qui apparaissent et disparaissent à la surface de l’eau au gré du courant et de la lumière du réverbère planté dans leur dos entre deux platanes.

– Et qu’est-ce que tu fais debout au beau milieu de la nuit ? lui demande-t-il au bout d’un moment.

Elle le regarde comme s’il avait dit une énorme bêtise, puis a un sourire un peu triste.

– Je ne suis pas une grosse dormeuse.

– J’aimerais être comme toi. Parfois, je me dis que dormir, c’est perdre son temps.

Elle secoue la tête.

– Non, crois-moi, tu n’aimerais pas être comme moi. J’adorerais pouvoir dormir, mais mon cerveau a dû décider que je n’en avais pas le droit.

Il laisse échapper un petit rire et la dévisage sans comprendre.

– Laisse tomber, lui dit-elle.

Elle se redresse et pousse un long soupir.

– Il faut rentrer. Avec un peu de chance, tu auras droit à quelques heures de sommeil.

Ils rejoignent le boulevard et se dirigent vers la voiture, garée à une poignée de minutes de la résidence. La première s’écoule sans qu’ils échangent un mot.

– Tu n’as pas rappelé ta femme, remarque Gabrielle de but en blanc.

– Non, j’ai oublié.

– Ça va chier pour toi ?

Il ne peut réprimer un sourire.

– Oh, certainement.

– Tu veux que je lui explique ce qu’on a fait ?

Le sourire de Marc s’élargit.

– Tu plaisantes ou quoi ?

– Non. J’ai l’impression qu’elle n’aime pas te savoir en compagnie d’autres femmes, je peux la rassurer sur ce point.

– Non, mauvaise idée. Tu pourras lui dire ce que tu veux, elle s’en tiendra à ce qu’elle aura décidé de s’imaginer. Et son imagination ne connaît pas de limites.

– Oh… Elle est de ce genre-là.

– Oui, elle est de ce genre-là.

– Ça lui passera.

– Non, je ne crois pas.

– Alors, raison de plus pour qu’on coince rapidement ce salopard et qu’on retourne chacun dans son coin faire notre paperasse quotidienne.

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