Celle qui ne pardonnait pas

Christophe Vasse · Chapitre 33 sur 67

Pages du PDF

Celle qui ne pardonnait pas

Chapitre 32

 

 

Gabrielle prend son petit déjeuner avec sous les yeux le rapport rédigé pour Dobey qu’elle a pris le soin de transférer sur sa boîte mail personnelle. À mesure qu’elle le lit, elle dresse une liste de mots, pris séparément ou associés en fragments de phrases, prélevés dans le document ou imaginés par son cerveau par association d’idées, qu’elle juge suffisamment pertinents pour figurer au nombre des pistes à explorer : vestale, cosmos, psychopathie, « déguisement de policier », « fabriquer sa propre peinture », et une dizaine d’autres encore. Une heure plus tard, elle réquisitionne le fauteuil, liste en main et ordinateur portable sur les cuisses, et passe le restant de la journée à faire des recherches sur la base des termes clefs ainsi retenus, ne se levant que pour se faire un sandwich au beau milieu de l’après-midi. Elle a lu des dizaines et des dizaines d’articles, écumé les blogs, les forums de discussions et les réseaux sociaux : passionnés d’Antiquité, horticulteurs amateurs, apprentis coiffeurs, adeptes du jeu de société évoqué par Marc et dont le meurtrier s’est visiblement inspiré pour ses cartes. Elle en sait à présent un peu plus sur Vesta et ses disciples, sur la sociopathie et la psychopathie, a constaté avec regret, mais sans surprise, que la cosmophilie n’existait pas, mais a découvert (au moment de sa pause sandwich pendant laquelle elle s’est autorisée quelques minutes de distraction) que les émétoaérosagophiles collectionnaient les sacs à vomi non utilisés.

À vingt et une heures, la tête un peu lourde et les yeux piquants, elle décide de faire une nouvelle pause. Elle glisse un plat de cannellonis dans le four micro-ondes, puis récupère un doliprane dans la salle de bains. Tandis que les pâtes montent en température dans le four, elle se verse un verre de vin blanc qu’elle accompagne d’une poignée de cacahuètes et de quelques olives, dépose le tout sur la table basse et reprend place dans le canapé. Elle avale le doliprane avec une gorgée de vin, allume la télé et zappe sur une chaîne d’informations en continu. La deux cent quatrième tuerie de masse de l’année aux États-Unis a fait treize morts à Sacramento, les intégristes religieux soufflent sur les braises au Moyen-Orient, un nouveau glacier vient de disparaître en Islande et, pire que tout à en juger par la mine grave du journaliste, l’équipe de France de foot s’est inclinée au Portugal. La déprime est totale. Elle est assise depuis dix minutes quand Hobo apparaît comme par magie sur la terrasse. Pile-poil à l’heure. Elle se relève et fait entrer l’animal qui a pris un peu d’assurance depuis son incruste de jeudi. Mais ce soir, elle n’éprouve pas le besoin de compagnie et surtout, elle n’a pas l’intention de rejouer au groom pour chats au beau milieu de la nuit. Alors, dès que le matou a ingurgité son comptant de croquettes, elle le met gentiment, mais fermement dehors.

Elle achève son repas alors que la nuit finit de tomber sur Toulouse. Installée en terrasse avec son troisième verre de vin à la main, elle regarde les dernières lueurs du jour s’éteindre derrière la basilique Saint-Sernin. Hobo, pas rancunier, est vautré de tout son long à ses pieds.

Elle cogite depuis plusieurs minutes. Elle pourrait reprendre ses recherches, y passer toute la nuit, mais pour quel résultat ? Qu’a-t-elle appris jusque-là ? Est-elle plus avancée qu’à la même heure la veille ? Elle se sent mentalement et physiquement épuisée et elle n’a ni l’envie, ni l’énergie de s’y remettre. Elle sait qu’elle ne trouvera pas le sommeil de sitôt, mais elle peut au moins se reposer le cerveau. Se détendre et se vider la tête, comme le lui a si bien suggéré Marc.

Elle se replie dans l’appartement, referme la porte-fenêtre et se laisse tomber dans le canapé. La dernière saison de Mindhunter vient d’arriver sur Netflix. Dix épisodes, à peu près autant d’heures pour en venir à bout, largement de quoi passer la soirée. Et peut-être même la journée de demain.

Essaie quand même de te vider un peu la tête, de te détendre.

Rien de mieux qu’un peu de binge-watching pour se vider la tête.

OceanofPDF.com