Celle qui ne pardonnait pas

Christophe Vasse · Chapitre 31 sur 67

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Celle qui ne pardonnait pas

Chapitre 30

 

 

Gabrielle fait une dernière tentative. L’enceinte de l’ordinateur carillonne durant quelques secondes, puis l’appel échoue une nouvelle fois.

Elle se passe une main sur le visage. Franck est pourtant en ligne, comme l’icône de connexion le lui indique. Connecté, mais peut-être pas à portée de son PC. Elle ferme les yeux et fait la grimace. Elle se sent terriblement lasse, mais ce n’est pas la fatigue qui la terrasse à ce point. Ni l’alcool. Elle a pas mal bu, oui, mais la boisson a plutôt tendance à la désinhiber, pas à l’endormir. Elle a vu le résultat tout à l’heure avec Marc…

Le carillon la fait sursauter. Une petite fenêtre est apparue à l’écran, l’avertissant d’un appel entrant. Elle s’empare de la souris et, d’un clic, matérialise le visage de son correspondant.

– Coucou. J’ai fini par croire que tu dormais.

– Il y a quelques années, ç’aurait été le cas, répond Franck avec nostalgie. Avec l’âge, je deviens insomniaque.

– Eh bien, tu vois, moi, je n’ai pas attendu ton âge pour l’être.

Il lui sourit, et elle se sent tout de suite un peu mieux.

– Très jolie robe, lui fait-il remarquer.

– Merci.

– Tu es sortie ?

– Une soirée entre collègues.

– C’était sympa ?

– Oui, très. Qu’est-ce que tu faisais ? élude-t-elle.

– Je lisais.

Il exhibe la couverture d’un livre.

– La Maison Golden, lit-elle. Salman Rushdie. C’est bien ?

– J’ai eu du mal à entrer dans l’histoire, l’érudition de ce monsieur est parfois déconcertante, mais là, l’intrigue prend un peu de consistance et je n’arrive plus à le lâcher. Mais j’imagine que tu ne m’appelles pas pour parler littérature.

– C’est un sujet de conversation comme un autre, non ?

– Bien sûr, mais en plein milieu de la nuit ? Hmm… Je te connais trop bien, Gabrielle.

Elle sourit, pose ses coudes sur le bureau et enfouit les mains dans ses cheveux. Sa tignasse est retournée à l’état sauvage depuis le départ de Marc.

– Je suis sur une enquête compliquée, en ce moment.

Pour la première fois depuis bien longtemps, elle déroge à leur règle de ne jamais laisser le travail s’immiscer dans leur vie personnelle et lui fait un rapide résumé de la situation. Elle n’a aucune inquiétude, il ne répétera pas un mot de leur conversation à qui que ce soit, pas même à Laura.

– Tu penses que c’est le prof de sport disparu qui les a tuées ? l’interroge Franck au bout d’une longue série de questions.

– Il pourrait faire l’affaire, mais rien ne le relie à la seconde fille.

– Il a tué la première par vengeance, puis il a pris goût au meurtre.

– Possible, mais son profil ne colle pas avec celui d’un tueur qui aurait la culture suffisante pour savoir ce qu’est une vestale et pour avoir l’idée de cette mise en scène.

– Oui, c’est vrai, admet-il avant de se murer dans le silence pour réfléchir. Ce faux flic dans le Scénic, il a dû en faire des kilomètres dans Toulouse. Avec toutes les caméras de vidéosurveillance qu’il y a dans la ville, vous avez peut-être des images de lui.

Elle ne lui a pas encore parlé de la descente aux Trois-Cocus. Elle ne lui cache jamais rien, mais ce soir elle se sent à ce point mal que la simple idée d’évoquer sa monumentale méprise achève de lui mettre le moral à zéro. Elle hésite durant de longues secondes, puis se dit qu’arrivée à un tel point de déconfiture, lui raconter le fiasco ne fera pas de grande différence.

– Je ne vais pas te dire que tu as eu raison, lui dit Franck une fois qu’elle est arrivée au bout de ses explications, mais si cela avait été votre bonhomme, ils t’auraient donné une médaille. Tout le monde se plante, Gabrielle, même les meilleurs.

Gabrielle arque un sourcil. C’est pratiquement mot pour mot ce que lui a dit Marc devant la résidence de Romane.

– Même Eliott Ness, c’est ça ?

Un sourire se dessine par saccades sur le visage de son père. Saloperie de connexion Internet.

– Oui, sûrement. Pourquoi Eliott Ness ?

– Pour rien…

La conversation marque une pause, puis Franck rompt le silence.

– Tu es un bon flic, Gabrielle, je veux que tu en sois persuadée.

– Je suis gendarme, ironise-t-elle.

– Tu sais très bien ce que je veux dire. Tu as fait tes preuves, tu es le meilleur élément de Dobey.

– C’est lui qui t’a dit ça ?

– Il ne le dira jamais, mais il me l’a fait comprendre lorsque nous nous sommes croisés à un séminaire à Versailles. Dobey est un caractériel, mais il sait reconnaître la valeur d’une personne.

– Hum…

– Tu es sa chouchoute, conclut-il avec un sourire.

Gabrielle laisse échapper un petit rire, puis c’est à nouveau le silence.

– Mais il n’y a pas que ça, n’est-ce pas ? demande tout à coup Franck.

– Comment ça ?

– Il y a autre chose qui te tracasse. Non, pas qui te tracasse, se corrige-t-il aussitôt, qui t’attriste.

– Pourquoi dis-tu ça ?

Il secoue la tête.

– Gabrielle… Tu as déjà oublié que j’ai fait toute ma carrière dans la police ou quoi ? Je lis sur ton visage comme dans un livre ouvert.

– Il n’y a rien à lire sur mon visage.

– Tss-tss-tss… Pas avec moi… Je ne te sens pas… heureuse.

Elle sent sa gorge se nouer. Je ne suis pas malheureuse. Mais tu n’es pas heureuse non plus. Quand Marc lui a dit pratiquement la même chose tout à l’heure, ça lui a fait mal, mais elle a encaissé. Que ce soit la personne qui la comprend le mieux et à laquelle elle tient le plus au monde qui le devine et le lui dise, cela lui brise le cœur. Mais elle ne se confiera pas, pas même à Franck. Comment lui dire qu’elle souffre et que cela fait des années que ça dure ? Qu’elle n’est pas bien dans sa tête, qu’elle se sent vide et à bout de forces, qu’elle n’envisage pas la vie à six mois, qu’elle se donne corps et âme à son travail parce qu’elle n’a rien d’autre à quoi se raccrocher ?… À quoi bon lui dire que ses parents biologiques lui manquent, que ses cauchemars l’épuisent un peu plus chaque jour, qu’elle se sent parfois au bout du rouleau et qu’elle n’entrevoit aucune issue ? Comment lui faire comprendre son dégoût de la vie, sa rage, sa haine, son découragement aussi, sa profonde tristesse à la pensée de toutes ces âmes brisées. Erika, Romane, Axel, Laura et Morgane…

Et comment lui parler de Marc et lui faire prendre la mesure de sa solitude ?

Mais si elle ne s’ouvre pas à Franck, à qui le fera-t-elle ? Elle n’a personne d’autre dans sa vie, ni ami proche, ni confidente. Les jumeaux seraient capables de tourner sa peine en dérision et Laura… Elle a énormément d’affection pour Laura qui l’écouterait sûrement, mais elle ne s’est jamais sentie aussi proche d’elle que de Franck.

– Gabrielle ?

– Oui…

– Tout va bien ?

Elle ne pleure pas. Il n’en est pas question, surtout pas devant Franck, mais elle doit lutter pour retenir les larmes.

– Oui, tout va bien.

Elle simule un sourire qu’elle sait peu crédible, mais si elle ne change pas rapidement de sujet, elle va s’effondrer. Elle observe le visage inquiet de son père. La connexion n’est pas terrible, mais elle peut tout de même se rendre compte qu’il a une sale mine. Elle lui en fait la remarque.

– C’est ma tête normale, je pourrais me vexer.

– Laura ne te donne pas à manger ?

– Et toi, qui te nourrit ? Tu parles de ma tête, mais la tienne n’est pas mal non plus…

– Je n’ai besoin de personne pour me nourrir, ni pour prendre soin de moi.

Elle quitte un instant l’écran des yeux, voit l’impact laissé par la tasse sur la porte d’entrée. Mais qu’est-ce qui lui a pris de réagir aussi violemment ? Elle choisit de mettre ce stupide emportement sur le dos de l’alcool.

– Je vais te laisser. Il faut que je dorme un peu, sinon je ne tiendrai pas debout demain.

– Oui, repose-toi. Bonne nuit, Gabrielle.

– Bonne nuit, embrasse Laura de ma part.

Elle met fin à l’appel et ferme les yeux. Il faut qu’elle dorme un peu, oui, encore faudrait-il qu’elle en éprouve le besoin. Elle se lève, s’étire et s’approche de la porte-fenêtre. Un mouvement de l’autre côté de la vitre attire son regard. C’est Hobo, le chat SDF.

– Qu’est-ce que tu fous là, toi ?

L’animal ne semble pas avoir faim ; il est figé telle une statue de poils et regarde droit devant lui, les yeux mi-clos, dans l’attente de quelque distraction qui ne vient pas. À un moment, Gabrielle croit qu’il va s’endormir : ses yeux se ferment complètement et sa tête bascule dangereusement vers l’avant. Avant qu’elle ne cogne contre le verre, Gabrielle saisit la poignée de la porte et la tire de côté. Hobo bondit en arrière avant de se réfugier sous la table de la terrasse. Puis il se met à miauler, se frotte aux pieds en métal. Il sait qu’il n’est jamais vraiment le bienvenu dans l’appartement, alors il garde ses distances.

Chat et humain s’observent avec défiance durant de longues secondes.

– Allez, viens.

Le félin, légèrement déboussolé, hésite quelques secondes, puis se rapproche avec circonspection.

– Dépêche-toi, bon sang.

Hobo se décide enfin et fait un petit saut par-dessus le rail de la porte-fenêtre. Gabrielle referme derrière lui et se dirige vers la cuisine pour récupérer un peu de lait dans le frigo.

Ce soir au moins, elle ne dormira pas seule.

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