Celle qui ne pardonnait pas
Chapitre 5
Il se réveille en panique, haletant, les yeux exorbités. L’esprit encore empoissé des images brutales, il pose une main sur le drap-housse : il est trempé. Il croit voir des ombres se mouvoir dans l’obscurité, alors il tend une main vers l’interrupteur et allume. Les ombres s’évanouissent, les meubles et les repères familiers reprennent leur place tandis que ses yeux se réhabituent lentement à la lumière. Il pose les mains sur son visage et se masse les yeux du bout des doigts pour les débarrasser des derniers lambeaux du cauchemar. Il se souvient de corps qui s’entremêlent, puis d’une longue lame qui s’enfonce dans la chair. Le sang gicle comme dans un mauvais film d’horreur, mais ce n’est pas ça qui l’a réveillé.
Non, ce qui l’a réveillé, c’est le visage de Caïn.
Il était là ; il observait, regardait la scène en souriant. Il se rappelle cette expression de satisfaction sadique qu’il affichait devant le spectacle, c’est lui qui voulait ça ; ce couteau, c’est lui qui l’a mis entre ses mains. Il était obligé, il n’avait pas le choix.
Il avait disparu, mais il est revenu.
Non, il ne veut pas y croire. Il l’a chassé, il s’en est débarrassé pour toujours. Alors pourquoi ce cauchemar ? Il ne se rappelle pas la dernière fois que Caïn lui a parlé ; cela fait si longtemps, il a oublié.
Son cœur, qui se remet difficilement de cette violente émotion, repart de plus belle. Et s’il s’adressait de nouveau à lui ? Dans son rêve, il n’a rien dit, mais ce n’est peut-être qu’une question de temps. Une brève apparition, un petit coucou sous forme d’avertissement, histoire de se rappeler à ses bons souvenirs, avant son retour.
Sa revanche.
Il referme les yeux, les rouvre aussitôt de peur que Caïn profite de ce moment d’inattention pour faire son apparition dans la chambre.
Non ! Qu’est-ce que tu racontes ? Il est parti. Il a fini par admettre l’idée qu’il était de trop, il ne reviendra pas !
Il est à présent complètement réveillé. Réveillé et dans un état d’agitation proche de la frénésie. Il sonde l’humidité du drap de la paume de la main. Comment est-il possible de suer autant ? Les nuits sont douces en ce moment, mais la fenêtre est ouverte et le drap dont il se recouvre est presque aussi fin que du papier à cigarette. Il pourrait d’ailleurs très bien s’en passer.
Mais alors il serait vulnérable, exposé.
Mais à quoi donc, espèce de crétin ?!
Il se prend la tête à deux mains, expire lentement à plusieurs reprises. Il n’est pas près de retrouver le sommeil. Il doit se calmer. Un verre de lait avec un peu de cannelle, du miel, un Stilnox ou un Lexomil s’il le faut, n’importe quoi plutôt que de garder ces images en tête.
L’image de Caïn.
Il opte finalement pour un Stilnox qu’il fait descendre avec un verre de lait. En attendant que le comprimé fasse effet, il retourne à la chambre prendre son livre sur la table de nuit puis s’installe dans le canapé du salon. Le verre de lait posé sur un bras du canapé, la télé en sourdine pour chasser le silence hostile, il commence à lire. Il parcourt quelques lignes, puis son esprit divague. Il se bat, éloigne les visions, reprend sa lecture, parvient à se concentrer sur l’histoire pendant quelques minutes, puis le souvenir du rêve revient en une série de violents flash-backs. La lutte est permanente, son cerveau ne lui laisse aucun répit. Bientôt, le plaisir le dispute à la peur. Une volonté externe le pousse à se complaire dans cette torture mentale, à visualiser le corps et le visage de ces hommes, à les désirer.
Ça suffit ! Tire-toi ! Disparais de ma tête !
Mais pourquoi s’adresse-t-il à lui de la sorte ? Caïn n’existe plus ! Dans ses rêves peut-être, mais pas dans cette réalité, pas dans cette vie !
Il referme son livre, s’empare de la télécommande et augmente le volume de la télévision. Il a choisi une chaîne d’information en continu, mais bientôt, la journaliste lance un reportage sur le meurtre sordide d’une jeune Indienne dans l’État du Pendjab. Il change aussitôt de chaîne, s’arrête sur un dessin animé qui le distrait quelque temps, mais son attention décroche et les images émergent une nouvelle fois, à la manière d’un prédateur sans pitié dont la silhouette grossit inéluctablement sous la surface de l’eau.
Un besoin enfle au creux de son ventre, un désir qu’il ne parvient pas à contrôler.
Une pulsion.
Soudain, il a une idée. Il se lève et va chercher son portable resté sur le chevet. Quatre heures treize. Elle dort bien sûr, mais elle n’a peut-être pas mis son téléphone sur silence. Si elle voit que c’est lui qui appelle, elle décrochera, c’est certain. Il compose son numéro et compte avec angoisse les sonneries. Une, deux, puis une troisième, et une quatrième. La cinquième est interrompue par la messagerie. Il raccroche, rappelle presque aussitôt. La boîte vocale, une nouvelle fois. Il refait trois nouvelles tentatives, qui se soldent toutes par un échec.
Son téléphone est en mode silence, il n’y a aucune autre explication possible.
Il ne doit pas paniquer. Il inspire, expire, saisit la télécommande et zappe avec fébrilité. Rien qui puisse capter son attention. Alors, il a une nouvelle idée. Il démarre Netflix, souscrit un abonnement en un tournemain et se dirige droit vers la catégorie « Humour ». Il n’aime pas les séries et se fait un point d’honneur d’aller voir les films au cinéma, mais il y a un mois d’essai gratuit et c’est un cas d’urgence. Comme il s’en doutait, entre d’affligeantes comédies françaises et des productions américaines à l’humour douteux, le choix est maigre. Après deux minutes de recherche angoissée, miracle : il tombe sur Ça tourne à Manhattan. Il démarre le film et va directement à la scène du rêve – cocasse, songe-t-il aussitôt, il fuit un rêve pour se précipiter dans un autre, mais celui-ci est bien plus amusant. Bientôt, les images fantasmées s’estompent, le désir s’éteint. Arrivé presque à la fin du film, ses yeux commencent à se fermer. Il lutte un instant contre le sommeil, la peur de ce qui l’y attend rivée aux tripes, mais rend rapidement les armes. Il éteint la télé, s’allonge et laisse la fatigue l’emporter au loin.
Cette nuit-là, il ne revoit pas le visage de Caïn.
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