Celle qui ne pardonnait pas

Christophe Vasse · Chapitre 50 sur 67

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Celle qui ne pardonnait pas

Chapitre 49

 

 

Lorsque Marc rentre chez lui, comme il s’y attendait, il n’a toujours aucune nouvelle de Magali. Bien décidé à ne pas entrer dans son jeu, il fait le mort lui aussi. Mais il doit se rendre à l’évidence : l’inquiétude commence à le gagner. Il laisse donc passer dix-neuf heures, heure à laquelle doit débuter la soirée de Magali, puis écrit un message à Héloïse, l’une de ses copines qu’il sait à ses côtés. Il s’oblige à y mettre un peu de sentiment :

Bonsoir Héloïse, nous avons eu une discussion un peu tendue

avec Magali tout à l’heure et elle a claqué la porte… Je n’ai

pas de nouvelles depuis et je commence à m’inquiéter.

Pourrais-tu me dire si elle est avec toi stp ?

Le message parti, il se demande ce que Magali a bien pu raconter à ses collègues au sujet de cette fameuse « discussion »… D’un côté, elle ne raterait pas cette merveilleuse occasion de le faire passer pour un monstre à leurs yeux, mais de l’autre, sa fierté pourrait la dissuader d’avouer à ses copines que son mari est en train de chercher le réconfort dans les bras d’une autre femme… Un son bref en provenance de son portable lui indique que la réponse d’Héloïse est arrivée :

Coucou Marc, pas d’inquiétude, elle est avec nous, tout va

bien :-) Grosses bises !

Il la remercie et repose son téléphone sur le bar. Il n’est pas sûr que tout aille aussi bien qu’Héloïse le prétend, mais au moins, il sait où sa femme se trouve et il a l’assurance qu’elle est entre de bonnes mains.

De Gabrielle par contre, il n’a aucune nouvelle. Il pressent que la soirée va être longue.

Lorsqu’il va au lit, il est un peu plus de vingt-trois heures. Un sommeil alcoolisé (une pinte de bière, suivie de deux – ou peut-être de trois, il ne se rappelle plus très bien – shots de rhum) a pris possession de son corps. Le regard un peu hagard, il pose une main mal assurée sur son téléphone et envoie un nouveau message à Héloïse qui lui répond dans la foulée :

Nous sommes toujours au restaurant, Magali est avec nous,

tout se passe bien ! Bises !

Il aime bien Héloïse, mais serait-elle capable de ne pas lui dire toute la vérité si sa copine Magali lui en faisait la demande ? Les filles sont-elles vraiment encore au restaurant ? Héloïse est-elle même toujours avec Magali ? Il fronce les sourcils, s’efforce de déchirer les lambeaux de brume qui encombrent son esprit pour se rappeler quels vêtements portait sa femme quand elle est sortie de la maison. Ce n’était pas une tenue de soirée, ça, c’est à peu près certain. Est-elle repassée à la maison ? A-t-elle fait les magasins pour se trouver une tenue affriolante ? Ce n’était qu’un restaurant et à cette heure-ci, elle devrait déjà être rentrée – il connaît toute la bande des copines de Magali, pas vraiment des fêtardes. Mais elle a bien le tempérament à les persuader de prolonger la soirée, en boîte de nuit par exemple. Qu’est-ce qu’elle a dans la tête ? Magali est encore une très belle femme, elle pourrait attirer le regard de n’importe quel type qui chercherait une aventure d’une nuit. Héloïse n’est pas mal non plus, à elles deux, elles pourraient attirer les hommes comme des lucioles autour d’un réverbère. Il se redresse dans le lit. Un marteau s’est subitement mis à cogner très fort dans sa tête. Il jette un coup d’œil à l’écran de son téléphone portable et au message d’Héloïse. Il le trouve tout d’un coup très enjoué, trop enjoué. Il a l’impression qu’elle se moque de lui, qu’elles se moquent toutes de lui. Où sont-elles ? Qu’est-ce qu’elles manigancent ? Magali veut se venger, lui faire du mal, et elle a embarqué ses copines dans sa sale petite machination.

Saloperie de mal de tête.

Il se lève, va chercher un antalgique dans la pharmacie et remplit un grand verre d’eau au robinet. De retour dans le lit, il récupère avec réticence son portable sur la table de nuit et lui lance un regard mauvais.

Il réfléchit. Il lui suffit de demander à Héloïse où elles sont. Non, ça ne servira à rien, elle lui racontera n’importe quoi, il est sûr qu’elle est de mèche avec Magali. Elles doivent bien se marrer en ce moment, ils les imaginent en train de danser sur les tables, enhardies par l’alcool, lascives et provocantes. Il peut presque voir le sourire de triomphe sur le visage de Magali alors qu’elle pense à lui. Ou peut-être n’a-t-elle pas une seule pensée pour lui. Comme Gabrielle, qui n’a même pas pris la peine de lui écrire qu’elle était bien arrivée à Auvers-sur-Oise.

Pourquoi ne réponds-tu pas à mes messages, Gabrielle ?

Il se sent brusquement très seul. Il ne lui a même pas demandé quand elle revenait. Il regarde une nouvelle fois son portable. Vingt-trois heures trente-quatre. Toujours pas de Magali. Toujours pas de Gabrielle. Il a deux femmes dans sa vie, mais il est incapable de dire où elles se trouvent et ce qu’elles font à cet instant précis. À croire qu’elles se sont concertées pour lui imposer cette affreuse torture mentale. L’image de Magali avec un autre homme lui traverse l’esprit – non, ce n’est pas le visage de Magali, mais celui de Gabrielle dont la bouche s’arrondit pour expulser un cri de plaisir au moment où l’homme fait tressaillir son corps d’un coup de hanche. Mais non, c’est bien Magali, elle est nue, et cet inconnu dont il n’arrive pas à voir clairement le visage est étendu sur elle et referme ses mains sur ses seins. Puis Gabrielle est de retour, aussitôt remplacée par Magali, et encore Gabrielle, avec un autre homme cette fois, puis Magali de nouveau et un troisième homme qui la pénètre avec violence.

Marc ferme les yeux et balance son portable à l’autre bout de la pièce.

Va te faire foutre, Magali. Va te faire foutre, Gabrielle. Allez toutes vous faire foutre.

Il éteint la lumière et s’allonge dans le lit. Son mal de tête est finalement bienvenu, il préfère la douleur physique à la tourmente psychologique, et il est heureux de s’être trouvé un ennemi, bien réel celui-là, contre lequel jeter toutes ses forces.

Les élancements se calment en même temps que le poids de la fatigue se fait de moins en moins supportable. Son cerveau lâche peu à peu prise et il finit par sombrer dans un sommeil léger dont il émerge sans raison par intermittence avant de se rendormir presque aussitôt.

Il se réveille au beau milieu de la nuit, moite de sueur et frigorifié à la fois. Il commence par constater qu’il est seul dans le lit, puis se rend compte que le drap-housse est mouillé de transpiration et que celui qui le couvrait se trouve à présent au pied du lit. Il déteste cette sensation conjuguée de chaud et de froid. Il tend une main vers la table de nuit, mais ne trouve pas son téléphone. Après un intense effort de réflexion, il se rappelle l’avoir expédié à l’autre bout de la chambre. Il se met avec difficulté sur ses jambes et titube vers l’endroit où il se souvient vaguement de l’avoir vu atterrir. Dans l’obscurité, il repère la forme plus sombre du Smartphone contre le parquet et se penche pour le ramasser. Il le réveille d’une pression du doigt, tourne la tête sous l’assaut de la lumière et laisse passer quelques secondes, le temps pour ses yeux de se faire à l’éclairage de l’écran. Deux messages sont arrivés. Le premier a été envoyé par Héloïse à 0 h 47 (Coucou Marc, Magali a décidé de dormir à la maison. On s’appelle demain ? Bises), le second par Gabrielle à 1 h 44 :

Désolée Marc, j’ai complètement oublié de t’écrire… Je pense très fort à toi. Je voudrais que tu sois près de moi.

Elle aura mis le temps. Au moins, il peut se recoucher avec l’assurance qu’elle est bien arrivée à destination.

Je voudrais que tu sois près de moi…

Il se dirige vers le lit et se fige en entendant le bruit étouffé de deux objets que l’on entrechoque doucement. Il tend l’oreille, mais le silence est revenu. La porte d’entrée ? Magali aurait-elle finalement changé d’avis ? Non, ça ne lui ressemble pas…

Il sort de la chambre et descend sans un bruit au rez-de-chaussée. Lorsqu’il est au pied de l’escalier, il s’immobilise et balaie le salon du regard. Il a oublié de baisser le volet roulant et la clarté de la lune est suffisante pour qu’il puisse vérifier qu’il est seul dans la pièce. Il s’avance d’une démarche encore mal assurée et la tête lourde. Il se prend à regretter son excès de boisson de la veille : si un voleur sort de sa cachette pour lui sauter dessus, il ne fera pas le poids ; le temps qu’il comprenne ce qui lui arrive, il sera par terre en train d’achever sa nuit. Dans le meilleur des cas.

Il s’assure que la porte d’entrée est bien fermée puis traverse le salon pour se saisir de la poignée de la porte-fenêtre. Le battant glisse doucement sur son rail. Il lève un sourcil. Il n’oublie jamais de fermer ; à l’évidence, il n’avait pas toute sa tête au moment de se coucher. Et ne l’a peut-être pas encore maintenant.

Il verrouille la porte-fenêtre, actionne l’interrupteur du volet et rebrousse chemin en direction des escaliers en essayant de se persuader qu’un autre cachet mettra un terme définitif à ce maudit mal de crâne.

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