Celle qui ne pardonnait pas
Chapitre 28
– Qu’est-ce que tu en penses ? demande Gabrielle.
– Très mignonne, répond Marc.
Les épaules de Gabrielle s’affaissent sous le poids de la consternation.
– Oui, évidemment, j’imagine que Zach et toi, vous n’en avez pas perdu une miette. Un peu plus et tu l’invitais à dîner.
– Qu’est-ce que tu racontes ?
– « C’est votre couleur de cheveux naturelle » ? « Vous vivez seule » ? Tu lui demandais quoi après ? Son numéro de téléphone ?
– Bien sûr que non. J’ai posé ces questions pour comprendre pourquoi elle était passée au travers des mailles du filet. Elle est tout à fait le genre de notre bonhomme, sauf qu’il ne l’a pas… retenue. Soit il a été trompé par sa couleur de cheveux, mais s’en est aperçu d’une façon ou d’une autre, soit quelque chose chez elle lui a déplu.
– Son impertinence ? plaisante Gabrielle. D’autres que moi lui auraient collé une baffe.
– Oui, son impertinence, pourquoi pas ? Mais je pense surtout à son petit ami. Débarquer chez sa future victime et se retrouver face à face avec son copain, je pense que c’est le genre de choses qu’il veut à tout prix éviter, surtout si le copain est un gros balèze.
– Comment aurait-il pu savoir qu’elle en avait un ? Elle nous l’a dit : il ne l’a pas draguée.
– Il lui a peut-être posé la question, mais elle ne s’en est pas souvenue.
– Non, je n’y crois pas.
Marc se mure dans le silence. Gabrielle, qui était assise sur le bord de son bureau, se lève et commence à faire les cent pas. Il est près de treize heures, Zach et Thibault sont passés il y a une dizaine de minutes pour leur proposer de les accompagner pour déjeuner, mais depuis ce matin, Gabrielle a une grosse boule à l’estomac qui étouffe toute sensation de faim. Marc, qui n’a pas voulu partir sans elle, attend le bon moment pour lui rappeler que l’esprit exige un peu de carburant pour fonctionner correctement.
– J’ai demandé que deux hommes surveillent de près sa résidence, lui apprend Gabrielle. Elle n’est pas forcément passée au travers des mailles du filet, même si elle n’est pas toute seule dans son appartement. Ce ne pourrait être qu’un sursis.
– Je ne crois pas qu’il s’en prendra à elle.
– Je ne veux prendre aucun risque.
Gabrielle passe une main dans ses cheveux. Un instant, Marc pense que cette main ne parviendra pas à ressortir de l’inextricable fouillis. Il observe la crinière de sa partenaire et se dit une nouvelle fois qu’elle aurait tout à gagner à passer un peu plus de temps devant un miroir avant de débarquer au boulot. Il baisse la tête avant qu’elle ne surprenne son regard et se passe les mains sur le visage. La fatigue le rattrape. Dorian s’est réveillé plusieurs fois dans la nuit, la dernière peu de temps avant que le réveil ne sonne, lui laissant juste le temps de se rendormir.
– Où est-ce qu’on peut se procurer un déguisement de policier ? demande-t-il au bout d’un moment.
Gabrielle laisse échapper un petit rire.
– Où ? Rien de bien compliqué : Internet, magasin de farces et attrapes, certains magasins de jouets… Ne te fais pas d’illusions, on ne remontera pas jusqu’à lui par ce biais-là.
– C’est peut-être un flic. Je veux dire… un vrai.
Elle secoue la tête.
– Je ne pense pas. Ce que nous a dit Louise de ses vêtements : la casquette, le gilet pare-balles, ne correspond pas à une tenue réglementaire. Ça ressemble bien à un déguisement.
– Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?
Gabrielle lève la tête. Marc est en train d’examiner l’écran de son téléphone portable ; elle lit la colère dans son regard et voit ses mâchoires rouler sous la peau. Alors qu’elle s’approche pour mieux observer, il dirige l’écran dans sa direction.
C’est une photo le montrant à la terrasse d’un restaurant en sa compagnie. Le soir où ils ont pris un verre ensemble après le Systema. Elle le dévisage sans comprendre.
– D’où ça vient ?
– C’est un mail. Une adresse que je ne connais pas.
– Merde alors.
Un silence suit, que le téléphone de Gabrielle brise net. Le petit écran de l’embase affiche le prénom de Zach.
– Oui, Zach ?
– On a une image. Je suis chez Thibault.
Quand ils débarquent dans le bureau de Thibault, la première chose que voit Gabrielle est le grossissement d’une image de caméra de vidéosurveillance sur l’écran de son ordinateur. Elle montre un homme au volant d’une voiture, moustache et lunettes de soleil. Il n’a pas de casquette sur la tête, ce qui permet de distinguer des cheveux clairs coupés très court. La résolution laisse à désirer, mais ils ont à présent une première idée du visage de leur suspect.
– Cela correspond à la description de la fille, explique Thibault qui a du mal à contenir son excitation, la voiture est un Scénic blanc, on est dans le bon créneau horaire et c’est à cinq cents mètres de là où elle dit avoir été contrôlée.
– L’immatriculation ?
Thibault pose un doigt sur la roulette de la souris et agrandit la photo jusqu’à ce que la plaque apparaisse avec suffisamment de netteté pour qu’ils puissent en déchiffrer l’inscription.
Gabrielle se tourne vers Zach dont le visage s’orne d’un large sourire.
– C’est fait, la devance-t-il. On a un nom et une adresse.
– Elle n’est pas enregistrée au FVV 1 ? demande Gabrielle.
– Non.
– L’adresse, c’est où ?
– Les Trois-Cocus.
– C’est le quartier des Izards, note Gabrielle.
– Oui, confirme Zach. Un HLM.
– Ça peut craindre.
– On s’est rapproché du commissariat nord et de la mairie pour avoir
des infos sur le type. On a déjà interrogé AGRIPPA 2, on n’a rien. On attend les résultats du TAJ.
Gabrielle connaît l’efficacité de Zach, mais elle est toujours aussi impressionnée.
– Ça va prendre combien de temps ?
– On a expliqué la situation, mais il faut quand même compter quelques heures.
Gabrielle consulte l’heure sur son téléphone portable. L’homme peut très bien être en train de déjeuner tranquillement chez lui comme être à l’autre bout de la ville. Il ne se doute bien sûr de rien, mais chaque minute compte. Il a tué par deux fois en l’espace d’une semaine, il est très actif et peut se remettre rapidement en chasse. Elle porte un doigt à ses lèvres et en mord nerveusement le coin de l’ongle. Elle prend quelques secondes supplémentaires pour mûrir sa décision.
– On voit ce que nous sort le TAJ puis on y va.
À quinze heures, le verdict tombe : l’homme n’a pas d’antécédents judiciaires. Son nom n’apparaît donc dans aucun fichier. Gabrielle s’efforce de n’en tirer aucun soulagement : tous les psychopathes ont démarré de zéro…
Dix minutes plus tard, les deux enquêteurs sont en route. Un PSIG les accompagne, six hommes harnachés comme pour partir en guerre et qui savent exactement à qui ils ont potentiellement affaire.
Marc conduit vite, très vite, mais avec une précision redoutable. Il n’a pas sorti le gyrophare et en l’absence du deux tons, c’est à coups de klaxon qu’il déjoue les pièges qui lui sont tendus. Il conserve son calme en toutes circonstances ; là où Gabrielle aurait lâché une bordée de jurons – derrière un conducteur scrupuleux qui ne dépasse pas le cinquante, un camion-poubelle en retard sur sa tournée – Marc ouvre à peine la bouche et c’est la voiture qui hurle aux oreilles des fautifs.
Cette expédition à travers les rues de la ville en rappelle une autre à Gabrielle. C’était alors Axel qui était au volant. Elle ne laisse rien paraître de son angoisse, mais dans sa poitrine son cœur a lui aussi mis le turbo, et sur ses mains sa peau exsude un film moite que le souffle de la ventilation ne parvient pas à assécher.
Le quartier des Trois-Cocus est un mélange de barres, de maisons résidentielles et de petits commerces de proximité. C’est une malencontreuse incompréhension entre soldats napoléoniens et habitants occitans qui est à l’origine de sa dénomination quelque peu irrévérencieuse. L’histoire des Trois-Cocus, c’est son passé maraîcher et la violette de Toulouse, mais aussi Patrice Alègre et Mohammed Merah, sinistres figures originaires du quartier, qui perpétuent encore aujourd’hui cette triste ambivalence.
Valentin Longchamp – le propriétaire du véhicule identifié par le SIV 3 – habite au troisième étage d’un HLM qui a plutôt bien supporté le passage du temps. Le hall est propre, les cages d’escalier préservées de toute dégradation et les portes des appartements font plutôt bonne figure. Deux gendarmes se sont postés au pied de l’immeuble, les autres ouvrent le chemin aux enquêteurs à travers les étages.
Lorsque Gabrielle atteint la porte de l’appartement de Longchamp, le côté gauche de sa poitrine est à deux doigts d’exploser. L’image du visage d’Axel flotte pernicieusement à l’intérieur de son crâne. Elle laisse passer les secondes, intime à son cœur de se calmer, mais rien n’y fait : elle est au bord de la panique et en train de perdre tous ses moyens. En quinze ans de carrière, jamais elle n’a ressenti pareille impuissance. Marc sort son Sig Sauer. Les yeux de Gabrielle se posent sur l’arme et la panique se change en horreur pure. Dans son esprit, l’image de son père rejoint celle d’Axel. Elle ferme les paupières dans l’espoir de chasser les apparitions, mais ses terreurs sont des démons intérieurs qui la suivent partout. Dans le noir, ils prennent même plus de consistance et d’assurance. Dans leurs yeux qui la fixent, elle lit la douleur et le reproche. Elle rouvre les siens pour échapper à leur vindicte. Le visage de Marc se superpose à celui d’Axel. Ils l’observent tous, dans l’attente d’une décision, d’un geste, d’une parole, Marc avec encore plus d’intensité que les autres. Elle hoche la tête pour le rassurer et tend une main pour lui intimer l’ordre de reculer encore un peu. Elle prend une profonde inspiration avant de donner le signal. Les hommes se tendent, l’atmosphère se fige un bref instant, puis le major à la tête du peloton toque trois coups à la porte.
– Gendarmerie, ouvrez !
Un gros chien se met à aboyer dans un appartement voisin. Gabrielle tend l’oreille, mais avec ce clébard, elle ne peut rien entendre. Le major répète son commandement. Le chien continue d’aboyer furieusement.
Ils n’ont ni bélier ni serrurier sous la main. Ils ne peuvent pas entrer.
Mais pour Gabrielle, il est hors de question de revenir et de revivre cette peur panique.
Elle se décale, prend son élan et balance un grand coup de Rangers dans la porte, puis un second, et un autre encore, sous le regard médusé de Marc. L’acharnement de Gabrielle finit par avoir raison du bois. Les hommes en noir sont les premiers à franchir la porte. Plusieurs voix s’élèvent, dont une, inconnue, qui supplie qu’on ne tire pas. Les hommes se dispersent dans l’appartement, dégageant le champ de vision de Gabrielle qui voit enfin le visage de celui qui se tenait juste derrière la porte au moment de l’assaut.
L’homme a les bras tendus en direction du plafond en un geste éperdu de reddition. Depuis le fauteuil roulant dans lequel il tremble comme une feuille, il adresse un regard terrorisé à la jeune femme.
Ses papiers confirment qu’il s’agit bien de Valentin Longchamp. Il vit seul, ce qu’ont confirmé à Gabrielle les hommes qui ont inspecté les lieux. Grâce aux indications de l’occupant, ils ont aussi trouvé son véhicule stationné dans la rue devant la résidence. C’est une Clio rouge aménagée
PMR 4 dont le numéro d’immatriculation est le même que celui de la voiture sur l’enregistrement de vidéosurveillance. La carte d’invalidité présentée par Longchamp et un coup de fil à son médecin traitant mettent un terme aux vérifications. Le jeune homme qui n’a pas trente ans se remet difficilement de sa peur. Les larmes aux yeux, et en dépit de graves difficultés d’élocution, il parle sans discontinuer pour démontrer son innocence, comme s’il redoutait encore de se faire embarquer pour un crime qu’il n’a pas commis. Gabrielle fait de son mieux pour le rassurer, mais elle ne parvient pas à endiguer le flot de paroles. Marc vient à son secours et à deux, ils réussissent enfin à tranquilliser Longchamp. Alors que la pression retombe, les larmes commencent à couler sur son visage.
Le fiasco est complet.
Lorsque Marc gare la voiture sur le parking de la caserne, Gabrielle n’a toujours pas desserré les lèvres. Le visage fermé, elle regarde fixement un point imaginaire de l’autre côté du pare-brise. Marc ne peut se résoudre à sortir de la voiture sans un mot en abandonnant sa partenaire à sa colère.
– OK, on s’est plantés.
– Je me suis plantée, rectifie aussitôt Gabrielle.
– Peu importe, on a fait ce qui nous a paru le plus logique de faire.
– Je n’avais pas à enfoncer cette porte, il allait nous ouvrir. Il était en fauteuil roulant, putain ! Il était sur le point de nous ouvrir !
– Tu ne pouvais pas savoir.
– Tu veux expliquer ça à Dobey à ma place ?
– Ça va, il ne va pas te sanctionner pour ça quand même.
– Il aurait bien raison de le faire. Merde !
Gabrielle sort de son immobilité pour balancer un coup de poing dans la portière.
– Eh, du calme, lui enjoint Marc avec un exceptionnel self-control, comme s’il s’était déjà habitué aux coups de sang de sa coéquipière.
Elle contracte les mâchoires, ferme les yeux et émet une longue expiration. Marc se cale contre le dossier de son siège et pose une main sur le volant. Alors que le silence se prolonge, ses doigts commencent à battre la mesure sur le plastique noir.
– Il faut que tu oublies ça et que tu passes à autre chose. On en fait tous, des conneries.
– Tu vas encore me sortir ton histoire d’Eliot Ness et de son boucher de Seattle ?
– C’était Cleveland.
– Cleveland, oui, on s’en fout.
– Ben vu ce que tu en as apparemment retenu, je ne suis pas sûr que ça serve à grand-chose de te la répéter.
– Effectivement, lui confirme-t-elle en saisissant la poignée de la portière.
À l’extérieur, la lumière est en train de faiblir. Il n’a pas plu depuis une dizaine de jours, mais les nuées grises qui grossissent à vue d’œil au-dessus des bâtiments de la caserne ne sont pas de bon augure.
Gabrielle lâche une nouvelle expiration et se prend la tête à deux mains.
– Fais chier… Tout va de travers en ce moment.
– N’exagère pas.
Elle laisse échapper un petit souffle de découragement et secoue la tête.
– Ce type qui disparaît et qu’Olivier me renvoie en pleine gueule, mon interprétation complètement bidon de la carte, et aujourd’hui ça… C’est la série noire.
– Si tu t’estimes au creux de la vague, dis-toi que tu ne peux que la remonter.
– Je peux aussi couler à pic.
– Tu es d’humeur pessimiste, il faut que tu te changes les idées. Le dîner de demain soir te fera du bien.
Gabrielle relève la tête.
– Quel repas ?
Il lève un sourcil.
– Tu ne te souviens pas ? Le repas du groupe ? C’est Zach qui a lancé l’idée, il est passé nous voir jeudi dernier, tu lui as dit que c’était OK.
– Oui, oui, ça me revient, confirme Gabrielle qui semble à présent regretter d’avoir accepté l’invitation.
Elle pousse un soupir.
– T’as vraiment envie de faire la fête, toi ?
– Allez, c’est mon dîner de bienvenue.
– Je t’ai déjà souhaité la bienvenue.
– Tu plaisantes, j’espère…
Gabrielle se tourne vers son coéquipier dont le sourire en dit long sur ce qu’il pense de la façon dont elle l’a accueilli lorsqu’il a passé la porte de son bureau pour la première fois.
Le visage de la jeune femme se déride instantanément.
– Je vais y réfléchir.
– OK.
Il allonge un doigt en direction du ciel dont les couleurs se font de plus en plus lugubres.
– En attendant, on ferait bien de se dépêcher avant de prendre la pluie sur la gueule.
Vers vingt heures, Gabrielle prend sur elle de passer voir Olivier avant de rentrer chez elle. Puisque c’est une journée de merde, autant la conclure comme il se doit. Elle tend le bras vers l’imprimante pour récupérer la copie de l’image capturée par la vidéosurveillance puis se dirige vers la porte.
– Je vais voir Olivier.
Marc commence à se lever. Elle l’arrête d’un geste de la main.
– Pas la peine, j’y vais seule.
Il se rassied, la regarde avec une légère inquiétude. Il a encore en mémoire la dernière passe d’armes entre Olivier et sa partenaire, et il n’est pas sûr que les laisser en tête à tête soit une très bonne idée.
– J’ai cinq minutes, avance-t-il prudemment.
– Ben va prendre un café alors, je serai revenue avant toi.
Sur ces mots, elle sort du bureau. Il a le sentiment que même en l’espace d’une pause-café, ses deux collègues sont capables de s’étriper, mais il estime plus avisé de ne pas tenir tête à son capitaine. Surtout, il a encore deux ou trois petites choses à régler, notamment l’histoire de cette mystérieuse photo envoyée par mail. Il a déjà mis quelqu’un sur le coup, mais les recherches n’ont pas l’air de se présenter très bien.
Gabrielle balance la feuille de papier sur le bureau d’Olivier qui l’arrête d’une main avant qu’elle ne glisse à terre.
– Il ressemble à ton type ? lui demande-t-elle sans préambule.
Il observe un bref instant la photo de l’homme à la moustache factice, puis lève les yeux vers Gabrielle.
– Quel type ?
– Celui qui a disparu, l’ex d’Erika. La moustache est fausse, lui précise-t-elle.
Il fait glisser la feuille en direction de Gabrielle.
– Non.
Elle baisse la tête et soupire bruyamment.
– Tu pourrais regarder attentivement, s’il te plaît ? C’est important.
– C’est pas la peine.
– T’as à peine posé les yeux dessus. Et la photo n’est pas nette.
– Je te dis que c’est pas lui.
Il extirpe une chemise rose de la pile de dossiers qui s’élève dans un coin de son bureau et la laisse tomber sur le bureau devant Gabrielle. Elle ouvre la chemise et découvre la photo d’un homme d’une vingtaine d’années qui pose tout sourire en bermuda et débardeur devant un paysage de mer et de montagne. Elle examine brièvement son visage puis s’attarde sur ses cheveux.
– Et alors ? Il a les cheveux clairs et courts. Le type sur la photo les a clairs et courts également.
– Regarde le front de ce type-là, rétorque Olivier en pointant un doigt en direction du cliché que Gabrielle tient entre les mains.
Elle baisse la tête, regarde plus attentivement. D’abord, elle ne remarque absolument rien, puis elle plisse les yeux, incline légèrement la photo pour mieux capter la lumière en provenance de la fenêtre, et la rapproche de son visage. Une ligne plus claire que la peau barre le front depuis la base du cuir chevelu jusqu’à l’extrémité du sourcil gauche. La ligne est nette et bien marquée, ce n’est pas un défaut optique, mais une cicatrice. Elle récupère l’image de la vidéosurveillance sur le bureau d’Olivier. Aucune marque sur le front du conducteur. Il a raison, ce n’est pas le même homme. Il n’a eu besoin que d’une poignée de secondes pour le vérifier.
Elle hoche la tête, vaincue et agacée. Elle n’ose pas le regarder de peur de voir un insupportable sourire de triomphe sur son visage.
– OK, merci.
– Pas de quoi. Tu t’en prends aux handicapés maintenant ?
Elle s’arrête sur le seuil de la porte et le regarde avec perplexité. Il lui adresse un sourire, ils s’observent en chiens de faïence durant quelques secondes, puis elle saisit l’allusion.
– Va te faire foutre.
– Ton élégance te perdra, lui renvoie Olivier.
Le vent rabat la pluie qui cogne fort contre la porte-fenêtre. L’orage est passé, mais il pleut sans discontinuer depuis plusieurs heures. Elle reporte son attention sur les papiers éparpillés sur la table basse : rapports d’autopsie, procès-verbaux d’auditions, images de vidéosurveillances, notes diverses… Tout y est, ou presque.
Elle se laisse tomber dans le canapé et se masse les tempes du bout des doigts. Elle n’ose plus regarder l’heure. La dernière fois qu’elle a jeté un œil à son téléphone portable, il était plus de deux heures du matin. Elle sent la fatigue, mais elle sent aussi qu’elle la quittera à l’instant où elle s’allongera sur le lit.
Elle incline la tête, contemple les papiers étalés devant elle. Qu’ont-ils jusqu’à présent ? Un faux flic, un semblant de visage, un Scénic blanc, une mise en scène singulière, des cartes à la signification obscure… Que faire de tout cela ? Elle se sent impuissante, avec, bien chevillée en tête, l’idée qu’ils ne seraient pas moins avancés s’ils n’avaient absolument rien.
Elle se lève et va à la porte-fenêtre. Les gouttes impactent le verre comme des balles. Elle aime ce temps. D’abord l’orage, les éclairs qui déchirent le ciel et le tonnerre qui claque comme un coup de fusil, puis le souffle puissant de la pluie et le toc-toc hypnotique des gouttes sur les carreaux. Bien sûr, elle ne peut pas sortir sur la terrasse, et l’averse est parfois si forte, comme ce soir, que la ville disparaît derrière un épais rideau d’eau, mais le spectacle en vaut malgré tout la peine. Ses yeux se posent sur la table métallique sur laquelle les gouttes explosent en gerbes humides, puis sur le sol bétonné recouvert d’un mince film liquide. Même Hobo n’a pas trouvé le courage d’affronter ce déluge. Son regard dérive vers les toits de la ville, du moins ce que la pluie lui en laisse entrevoir. Elle sursaute quand retentit le signal sonore lui indiquant l’arrivée d’un texto. Elle fait glisser son portable hors de sa poche.
Alors, ce repas de bienvenue, c’est oui ?
Marc. Elle ouvre de grands yeux sous l’effet de la surprise. Que fait-il debout à cette heure de la nuit ?
Et pourquoi lui a-t-il pris l’idée de lui écrire ?
Son pouce se déplace à la vitesse de l’éclair sur l’écran :
Tu dors pas, toi ? Au lit, c’est un ordre !
Le son cristallin de la petite cloche lui répond aussitôt, en même temps que la réponse s’affiche à l’écran :
Je considère que c’est un oui ;p
Elle esquisse un sourire, puis enfouit le portable dans la poche de son short et se tourne vers la nuit. Le visage de Marc s’attarde un moment dans son esprit.
Je t’inviterai un de ces quatre…
Elle secoue la tête pour chasser son partenaire de ses pensées et se dirige vers la cuisine pour faire chauffer un peu d’eau.
1. Fichier des véhicules volés.
2. Application de gestion du répertoire informatisé des propriétaires et possesseurs d’armes.
3. Service d’identification des véhicules.
4. Personne à mobilité réduite.
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