Celle qui ne pardonnait pas
Chapitre 18
Tom consulte l’heure sur l’écran de son téléphone portable et presse le pas. Un couple s’est pointé cinq minutes avant l’heure à laquelle il quitte habituellement la salle. Il ne pouvait pas les mettre dehors et ils ont posé un tas de questions. Il a dû leur servir le baratin habituel et leur donner toutes les explications – machines, cours, coaching, horaires, vestiaires… Et sans arrêt, des questions. Au moins a-t-il réussi à les convaincre. Mais le temps qu’il fasse toute la paperasse, les photos, les cartes, il est parti avec vingt bonnes minutes de retard sur son planning.
Putain de boulot.
Il a rendez-vous avec Ben et Julien dans vingt minutes. Ben lui a promis de venir avec l’une de ses copines, une étudiante en lettres que son petit copain a cocufiée et qui cherche le réconfort dans les bras musclés d’un homme fidèle avec qui elle se sentira en sécurité. Et il est exactement cet homme-là ! Enfin, pour la fidélité, on verra ça avec le temps.
Il déverrouille les portes de son SUV et s’installe derrière le volant. La portière côté passager s’ouvre au moment où il insère la clef dans le contact. L’individu s’est assis et a refermé la porte avant qu’il n’ait pu ouvrir la bouche.
– Qu’est-ce…
Le coup est bien placé. Tom tombe immédiatement dans les pommes.
Il se réveille couché sur le côté, pieds et poings liés. Sa tempe droite lui fait un mal de chien. Il grimace, referme brièvement les yeux et bascule sur le dos. Quand il rouvre les yeux, la première chose qu’il voit est la silhouette d’un homme qui se découpe contre l’obscurité. Il tient un bras en l’air dont l’extrémité est appuyée sur un rebord sombre. Un hayon. Il est dans le coffre d’une voiture. Il fait nuit noire ; des étoiles scintillent au-dessus de la tête de l’ombre.
– Putain, mais c’est quoi ce bordel ?
Il se voulait plus persuasif, mais au dernier moment, une douleur aiguë a fusé dans son crâne qui lui a fait couiner les derniers mots de sa question.
Un flot de lumière le frappe au visage. Il jure et ferme les yeux.
– Tu n’avais pas le droit.
Il a déjà entendu cette voix. Il tourne la tête, mais la lampe torche l’aveugle.
– Éteins cette saloperie, putain, je vois que dalle !
Contre toute attente, l’autre s’exécute docilement. Tom attend que les petites taches colorées qui dansent devant ses yeux disparaissent puis essaie d’identifier son agresseur. À la faveur de la clarté nocturne, sa tête émerge progressivement de l’obscurité – visage allongé et inexpressif, cheveux courts coiffés en arrière avec de la gomina.
– Toi !
Il grimace une nouvelle fois, expire longuement pour évacuer la douleur.
– Merde, tu m’as défoncé la gueule.
– Tu n’avais pas le droit, répète l’autre.
Il essaie de se redresser ; un trait de feu lui étreint la gorge. Ce fêlé lui a passé un nœud autour du cou et a attaché ses mains dans son dos au moyen de la corde. Il essaie de déplier ses jambes et s’écartèle les bras : ses poings sont également liés à ses chevilles.
– Sors-moi de là !
– Tu dois d’abord t’excuser.
– Hein ? Mais de quoi, bordel ?
– Tu dois t’excuser pour ce que tu as dit à propos d’Erika.
– Quoi ? Mais qu’est-ce que tu racontes ?
– Tu as souillé sa mémoire.
– Merde… Mais c’est pas vrai…
Tom pousse un soupir et repose sa tête sur le plancher du coffre.
– C’est pour ça que tu m’as frappé ? Parce que j’ai dit que ta copine était une salope ?
– Ce n’est pas ce que tu as dit, mais je l’ajoute à la liste. Il faut que tu t’excuses.
– Sors-moi de là, détache-moi, et je te ferai toutes les excuses que tu voudras.
– Ça ne marche pas comme ça. Je veux que tu dises que tu regrettes ce que tu as dit.
– Ouais, je regrette, OK. Maintenant, détache-moi.
– Je ne suis pas sûr que tu sois sincère.
– Bordel…
Un souffle, au loin. Une voiture. Tom crie à pleins poumons.
– OOOOOOH !!! AIDEZ-MOI ! AU SECOURS !!!
– Elle est trop loin, tu te fatigues pour rien.
Il continue de hurler.
– Personne ne t’entendra.
– Mais qu’est-ce que tu veux, putain de merde ?! Je t’ai dit que je regrettais, qu’est-ce que tu veux de plus ?
– Tu lui as fait du mal.
– Quoi ?
– Tu l’as rendue malheureuse.
– Si tu veux, oui, j’avoue. Je n’ai pas été le parfait petit copain, j’ai parfois été dur, méchant…
– Violent.
– Violent aussi, oui, si tu veux, et j’en suis désolé. Mais je jure que j’ai rien à voir avec sa mort.
– Tu as dit qu’elle méritait ce qui lui est arrivé. Tu as dit que tu aurais pu la tuer de tes propres mains.
– C’est pas ce que j’ai dit…
À nouveau, le bruit lointain d’un moteur de voiture. À nouveau, les hurlements.
– C’est inutile. À cette heure-là, il n’y a personne à des kilomètres à la ronde.
Tom n’écoute pas. Il beugle sans discontinuer jusqu’à avoir la gorge en feu. Ses derniers cris sont des cris de rage, qu’il expulse avec violence à la face de son agresseur. Il bascule d’un côté et de l’autre, se redresse, s’arc-boute, se tend comme un arc au mépris des douleurs qui lui brûlent le cou, les poignets, les bras, les chevilles. Sous ses assauts, la voiture prise de convulsions émet des grincements plaintifs. Au bout de plusieurs minutes, la lutte cesse. Tom, en nage et le corps meurtri, s’immobilise et ferme les yeux. Le silence est revenu. Seuls subsistent le crissement des grillons, de lointains croassements et un hululement irrégulier.
– Je t’en supplie, détache-moi, souffle-t-il.
– Qu’est-ce que tu as dit ? Je n’ai pas bien entendu.
– Je t’en supplie, détache-moi, répète Tom un peu plus fort.
– Tu regrettes ?
– Oui, je suis sincèrement désolé pour tout ce que j’ai fait.
Le tortionnaire semble satisfait de la sincérité des propos de son prisonnier. Il se penche, plonge ses bras dans le coffre et les glisse sous les aisselles de Tom. En dépit de son apparente fragilité, l’homme hisse sans difficulté le corps musclé du professeur de sport hors du coffre et le dépose au pied de la voiture.
Sitôt à terre, Tom roule tant bien que mal sur lui-même.
Et bascule dans le vide.
Un cri de profonde souffrance franchit ses lèvres lorsque son dos heurte le sol. Il ferme les yeux, serre les dents pour canaliser la douleur qui irradie le long de sa colonne et l’expulse dans un long râle d’agonie. Derrière ses paupières closes, il reconnaît l’odeur de la terre humide et de l’humus. Le froid le saisit – les journées sont chaudes, mais les nuits sont là pour rappeler que ce n’est pas encore l’été – et il rouvre les yeux. Il voit d’abord les parois de terre, puis l’ombre penchée au-dessus du vide. Malgré l’obscurité, il croit voir aussi un sourire sur son visage.
– Tu m’as épargné quelques mètres d’effort…
– Merde, mais c’est quoi, ça ?
L’ombre se redresse et s’appuie sur la pelle qu’elle tient entre les mains.
– Juste un trou.
– Quoi ?
– Erika méritait de vivre. Toi, tu n’as aucune place sur cette Terre.
– Quoi ? Eh ! Où tu vas ?!
La silhouette s’éloigne – pendant quelque temps, il n’y a plus qu’un vaste carré de ciel constellé d’étoiles. Puis la pelle surgit et une pluie de terre s’abat sur sa poitrine.
– Arrête ! Qu’est-ce que tu fais ?!
La pelle apparaît, disparaît, la pluie tombe sans relâche. Il crie, il hurle, il demande pardon, pitié, il s’affole, panique, se contorsionne comme un ver délogé de sa terre, fond en larmes et supplie encore. Le va-et-vient de la pelle ne faiblit pas. L’averse mortelle finit par emplir la bouche et les yeux de Tom. Il ferme les paupières, secoue la tête pour échapper au déluge ; il serre les lèvres, mais continue de gémir, aussi fort que les muscles de sa gorge le lui permettent.
Bientôt, il n’y a plus ni son ni mouvement. Alors le fossoyeur fait une pause et s’approche de la tombe. Au fond de l’excavation, le corps est à présent enseveli. La couche de terre est plus mince au niveau de la tête si bien qu’à la faveur d’une petite trouée, un œil est encore visible.
Et l’œil, dans la tombe, regarde Caïn.
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