Celle qui ne pardonnait pas

Christophe Vasse · Chapitre 55 sur 67

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Celle qui ne pardonnait pas

Chapitre 54

 

 

Gabrielle tombe sur Dobey devant la porte de la salle d’audition. Le colonel la considère avec un mélange de curiosité et de méfiance.

– Alors ? demande-t-il sèchement.

– Rien pour l’instant, mais je suis persuadée qu’il sait quelque chose. Et s’il ne nous dit rien, c’est la fouille de son appartement ou le prélèvement buccal qui répondra à nos questions. Si son ADN correspond à celui trouvé sur le pull de Malmaison, il faudra bien qu’il s’explique.

– Je fais confiance en ton instinct, Gabrielle, mais demain, ce sera à toi de t’expliquer devant le juge d’instruction, et les mains vides, il te faudra beaucoup d’imagination si tu veux le convaincre de prolonger la garde à vue.

– Ce ne sera pas nécessaire, parce qu’on aura quelque chose.

Le colonel émet un grognement, puis son visage se ferme subitement. Il écarte les doigts d’une main devant les yeux de sa subordonnée.

– Cinq.

– Pardon, mon colonel ?

– Cinq jours d’arrêt.

La mâchoire de Gabrielle s’affaisse.

– Mon…

Dobey la fait taire en la menaçant de son index monumental.

– Pas un mot, Gabrielle, sinon je double la sanction. Tu es sortie avec ton arme, sans être autorisée à le faire, et ça c’est une faute grave. Maintenant, puisque tu as refusé ma proposition de prendre cette permission, je veux te voir dans ton bureau et nulle part ailleurs durant toute la durée de ton service, c’est compris ?

Gabrielle serre les dents.

– Est-ce que c’est compris ? répète Dobey en insistant sur les deux dernières syllabes de sa phrase.

– Oui, mon colonel, acquiesce-t-elle du bout des lèvres.

Son supérieur la dévisage longuement comme pour s’assurer que le message est bien passé, puis, pas forcément convaincu que ce soit le cas, mais ayant vraisemblablement d’autres chats à fouetter, il tourne les talons et s’éloigne d’un pas étonnamment leste au regard de sa corpulence.

– Merde ! lâche Gabrielle une fois son supérieur hors de portée de voix.

Elle tourne la tête et surprend la mine fataliste de Marc.

– Ne dis rien, s’il te plaît.

Il lève les mains en signe de reddition et grimace son indifférence. Gabrielle fulmine. Elle vient de recevoir un camouflet de la part de son supérieur sous les yeux de son coéquipier dont le silence, loin de l’apaiser, fait battre le sang à ses tempes. Elle tourne la tête et fait mine de s’intéresser aux panneaux d’affichage qui décorent le couloir le temps de retrouver un semblant de calme et d’oublier l’incident. Après une minute, jugeant que les traits de sa partenaire se sont suffisamment détendus, Marc demande :

– Alors ? Ton opinion ?

Le regard de Gabrielle glisse des visages des personnes disparues jusqu’à celui de son binôme.

– Je vais te dire la même chose qu’à Dobey : il sait quelque chose, mais il est très intelligent et il va falloir l’être beaucoup plus que lui pour le faire parler.

Marc pousse un soupir ennuyé.

– Il était au cinéma lorsque Malmaison a été tué, lui rappelle-t-il.

– Arrête, tu ne vas pas gober cette histoire de ticket ? Il est simplement allé en ramasser un du côté du ciné de Labège.

– Il serait allé jusque-là ? Commençons par vérifier que la transaction a bien été enregistrée.

– On le fera, bien sûr, mais je peux déjà te le dire : on ne trouvera rien et il nous dira qu’il a payé en liquide. Je te le répète : Abel est quelqu’un de très intelligent.

– Tu pars du principe que Malmaison a tué toutes ces filles et qu’Abel l’a tué à cause d’Erika. Mais tu oublies que l’ADN de Malmaison ne le relie qu’à un seul des meurtres, et pas celui d’Erika, comme tu oublies que la dernière carte est peut-être de la main d’Abel… Tu dois envisager d’autres possibilités dans ta façon de mener l’interrogatoire.

Le regard de Gabrielle se durcit. Marc réalise aussitôt qu’il est peut-être allé trop loin dans ses propos. Il connaît à présent suffisamment bien sa partenaire pour savoir qu’elle n’est pas très encline à se faire donner la leçon sur sa façon de travailler.

– D’autres possibilités ? Comme celle que tu envisages toi-même, ton duo de psychopathes ?

– Pourquoi pas ?

– Possibilité qui ne l’affranchirait pas du meurtre de Malmaison.

– Non, mais qui ferait partager les responsabilités des meurtres des filles.

Gabrielle désigne du pouce la porte de la salle d’audition derrière elle.

– Ben, tu sais quoi ? C’est toi qui prends la suite. On verra bien qui de nous deux a raison.

– Tiens ? Finalement, tu relèves mon pari ? ironise Marc.

– Il est hors de question de parier sur le dos de ces filles, mais si tu tiens tant que ça à me payer un resto, j’accepte avec grand plaisir.

– Vendu, dit-il en tendant une main.

Gabrielle ignore son geste et sans un mot de plus, le laisse seul avec sa main suspendue dans le vide.

La dernière audition prend fin peu après minuit. Gabrielle, assise à son bureau, a le visage fermé. Ses traits sont tirés et des demi-lunes grises sont apparues sous ses yeux. Abel tient bon. S’il craque par moments, c’est avant tout à l’évocation du souvenir de sa sœur Cassandre et à celui d’Erika. La mort de sa jeune sœur semble l’avoir bouleversé, il parle d’elle pendant de longues minutes la voix tremblante et le visage baigné de larmes, et s’il avoue avoir souvent eu des relations conflictuelles avec elle, il lui vouait à l’évidence un amour sans limites qu’il regrette de n’avoir jamais su lui témoigner.

Mais ces longues confidences ne leur servent à rien. Sur les meurtres des jeunes femmes, sur celui de Malmaison, il reste inébranlable : il ne sait absolument rien. À peine a-t-il confessé que s’il s’avérait que Geoffrey était bien l’assassin d’Erika (ce qu’il se refuse à croire malgré le faisceau des preuves rassemblées contre lui), il ne sait pas ce qu’il aurait été capable de lui faire subir s’il l’avait eu en face de lui.

Gabrielle cale ses coudes sur son bureau et enfouit son visage dans ses mains. Elle voudrait réfléchir encore, rembobiner la bande et se repasser tout le film de l’enquête depuis le début, mais elle n’a plus la force de penser.

Il faut qu’on se repose.

Elle pense d’abord que c’est sa petite voix intérieure qui lui a suggéré ce bon conseil, puis réalise que c’est Marc qui s’est ainsi adressé à elle.

– Qu’est-ce que tu as dit ?

– Il faut qu’on se repose, répète-t-il. On est à plat.

– Oui, possible… Et toi ?

– Moi ? Quoi, moi ?

– Tu as des nouvelles de Magali ?

Marc, surpris par la question, ne sait dans un premier temps que répondre.

– Elle a récupéré les enfants à l’école puis est partie avec eux chez ses parents, lui apprend-il finalement. Elle a enfin daigné décrocher son téléphone tout à l’heure.

– Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?

– Pas grand-chose, elle m’a raccroché au nez au bout de trente secondes.

Gabrielle pousse un léger soupir.

– Je ne sais pas ce que tu fais encore ici… souffle-t-elle. À ta place, je serais déjà là-bas pour m’expliquer avec elle.

– Tu n’es pas à ma place.

Le ton cassant de Marc sort Gabrielle de sa léthargie.

– Tu ne sais rien de Magali, encore moins de ses parents. Dès que j’aurai passé la porte de leur maison, ils se défouleront. Je suis en territoire ennemi là-bas, je n’ai aucune chance de m’en sortir. Il est hors de question que mes enfants assistent à un tel massacre.

– Tu n’exagères pas un peu, là ?

Il se contente d’un sourire qui en dit long sur ce qu’il pense de sa question.

– Tu ne vas pas les voir de tout le week-end ? insiste Gabrielle. Je suppose qu’ils vont réclamer leur père, non ? Que va-t-elle leur dire ?

– Tu sembles beaucoup te soucier de cette histoire, dis-moi…

– Ça te surprend ? C’est à cause de moi, tout ça.

– C’est surtout à cause de Magali qui voit le mal partout.

– En effet, oui, ce n’est pas comme s’il s’était passé quoi que ce soit entre nous.

Un silence pesant suit la repartie de Gabrielle, que Marc brise après un long soupir.

– Ce n’est pas ce que je voulais dire.

– Laisse tomber, ce n’est ni le lieu ni le moment pour discuter de ça.

Elle s’empare de son courrier qui traîne sur la table depuis le début de la matinée et qu’elle n’a pas pris le temps d’ouvrir, décachette la première enveloppe sans ménagement.

– Je suis crevée, je vais rentrer, déclare-t-elle sans ambages. Et je te suggère d’en faire autant, chez toi, chez tes beaux-parents, je m’en moque, mais rentre, on a tous les deux besoin de repos.

Marc ne prend pas la peine de répondre. Gabrielle se plonge dans l’examen d’un dépliant publicitaire vantant les qualités de matériel d’écoute dernier cri ; elle s’efforce de se convaincre que son coéquipier a déjà quitté le bureau en dépit de la sensation tenace de son regard posé sur son visage, qui lui enflamme la joue aussi efficacement que l’aurait fait une claque.

Marc, en effet, ne la quitte pas des yeux. Au bout d’un moment, lassé de son indifférence, il fait pivoter son siège et se frotte le visage des deux mains.

– Tu as raison, je vais rentrer. Et tu as raison une seconde fois : j’irai voir mes enfants. Demain, dès qu’on en aura fini avec Abel, j’irai m’expliquer avec Magali. Ses parents prendront sa défense, Dieu sait quel portrait de moi elle leur aura brossé, mais je trouverai peut-être le courage de les envoyer se faire foutre. J’espère juste qu’elle n’aura pas raconté n’importe quoi à Chloé et à Dorian, elle est capable de tout… Chloé est suffisamment intelligente pour faire la part des choses, mais sa mère pourrait retourner son frère comme un gant. Tu sais qu’une fois, alors que Chloé avait trois ans et qu’elle nous faisait comédie sur comédie, elle est allée lui dire que j’avais une maison secrète – elle faisait allusion au

CNAS 1 – et que si j’y allais si souvent, c’était à cause d’elle et de tous ses caprices ?

Marc, inquiet du silence de sa partenaire, tourne la tête. L’inquiétude fait instantanément place à l’angoisse. Gabrielle s’est figée, pâle comme la mort. Dans ses yeux, fixés sur le bout de papier qu’elle tient entre les mains, il lit un incommensurable effroi.

– Gabrielle ?

Pas de réponse. Il se lève, s’approche de son bureau. La jeune femme, paralysée, reste sans réaction.

– Gabrielle, que se passe-t-il ?

Le bout de papier qui semble à l’origine de sa soudaine tétanie est une carte, semblable à toutes celles qui leur sont déjà parvenues. Sur le fond uniformément noir, une aiguille de couleur dorée est positionnée à la verticale comme pour indiquer midi, ou plus vraisemblablement minuit au vu de la couleur de la carte ; dans le coin inférieur gauche, ce qui ressemble à un brin d’ADN est représenté au centre d’une flaque de lumière projetée au sol par un réverbère, tandis que dans celui de droite sont alignés trois petits dessins : une flamme jaune et rouge, un flocon de neige et un pistolet.

Marc quitte la carte des yeux et observe le visage de sa partenaire. L’arrivée de cette nouvelle carte n’est pas une bonne nouvelle, mais de là à provoquer un tel émoi ?

Non, le mot est bien trop faible, songe-t-il aussitôt en observant Gabrielle, ce n’est pas un simple émoi, mais un véritable choc.

– Gabrielle ? répète Marc plus fort, espérant peut-être qu’elle ne l’a tout simplement pas entendu.

Elle pose le bout de carton sur son bureau avec délicatesse, comme s’il s’agissait d’une mince feuille de verre.

– Cette carte… murmure-t-elle.

Marc observe une nouvelle fois le dessin.

– Elle est différente de toutes les autres, remarque-t-il. Différente des trois premières, mais aussi de la quatrième. C’est encore une autre personne qui l’a réalisée, avec moins de talent que les précédentes.

– Elle en a d’autres…

– Pardon ?

– Je sais qui a envoyé cette carte.

Gabrielle trouve enfin la force d’affronter le regard de Marc, qu’un frisson saisit à la vue de ce qu’il lit dans les yeux de sa coéquipière : elle a peur, un sentiment qu’il ne la pensait pas capable d’éprouver.

– Qui ?

Gabrielle pose une main sur l’image, comme si ce geste pouvait suffire à la faire définitivement disparaître de la réalité.

– Celle qui a tué mes parents : la sœur jumelle de ma mère.

 

1. (Logement) Concédé par nécessité absolue de service : logement de fonction des gendarmes.

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