Celle qui ne pardonnait pas
Chapitre 22
Gabrielle consulte l’heure : elle n’aura pas le temps de passer voir Morgane. Elle s’en veut, mais ce soir, elle éprouve le besoin de faire redescendre la pression. Les cours de Systema lui ont dernièrement apporté plus de frustration que de détente, mais elle se dit que c’était peut-être elle qui n’était pas dans le bon état d’esprit. Ce soir, elle est bien décidée à se libérer et à jouer le jeu à fond.
Elle envoie un SMS à Claire, la mère de Morgane, qui lui répond aussitôt : « Coucou Gabrielle, pas de souci, tu passes quand tu peux et quand tu veux ! Morgane et moi, on t’embrasse très fort. »
Gabrielle glisse le téléphone dans sa poche avec un petit pincement au cœur. Comment parviennent-elles à tenir le coup ? Si elle était à la place de Claire, elle écumerait les rues de la ville pour mettre la main sur ce salopard.
Ce qu’elle fait plus ou moins, par l’intermédiaire d’Adrien. Sans résultat jusqu’à présent.
Elle lève la tête et croise le regard de Marc.
– Tout va bien ?
– Oui, juste un peu sur les nerfs. Je te laisse, je vais à mon cours de Systema, ça me détendra.
– De quoi ?
– De Systema.
– Qu’est-ce que c’est que ça ?
– Ah…
Elle repense à sa dernière discussion sur le sujet avec les jumeaux et sourit.
– Qu’est-ce que c’est… Eh bien… C’est un peu compliqué à expliquer…
Son visage change subitement d’expression.
– Le mieux, ce serait que tu viennes avec moi.
Les traits de Marc s’altèrent aussi rapidement que viennent le faire ceux de Gabrielle.
– Hein ?
– Oui ! Viens avec moi – je peux amener quelqu’un pour une séance d’essai, il n’y a aucun souci.
– Mais je n’ai aucune tenue, pas de godasses de sport…
– C’est pas grave, pour une première fois, tu n’en as pas besoin.
Il réveille son Smartphone d’une pression du doigt et consulte l’heure.
– Il est déjà tard. Les enfants m’attendent sûrement.
– Magali aussi, j’imagine, ajoute Gabrielle.
Marc croise son regard et pense y lire comme de l’amertume – presque un brin de contrariété.
– J’imagine, oui… approuve-t-il avec fatalisme.
– Alors, laisse tomber.
Elle récupère son sac, l’arrime à son dos et se dirige vers la porte.
– Attends !
Elle se tourne. Marc a déjà son portable collé à l’oreille.
– Il faut que j’y aille, objecte-t-elle.
Il lève deux doigts en l’air. Elle soupire. Après quelques secondes, Marc raccroche sans avoir dit un mot.
– Elle ne répond pas.
– Laisse tomber, je t’ai dit. Ciao !
Marc observe l’écran de son téléphone, puis l’encadrement de la porte, puis de nouveau son téléphone. Il n’a pas aimé la façon dont elle lui a lancé ce « Ciao ! ». Comme si cela avait été de sa faute, qu’il avait fait preuve de mauvaise volonté en prenant le premier prétexte venu pour décliner sa proposition. Mais rentrer à la maison et profiter de ses enfants n’est pas le premier prétexte venu.
Magali n’est pas le premier prétexte venu.
Une vibration dans sa main, aussitôt suivie d’un message sur l’écran de son Smartphone.
Sommes au resto. Allons au ciné après. À tout à l’heure.
La première chose qui l’interpelle est l’absence de sentiment – pas la moindre marque d’affection, pas d’émoticône, rien. Il ne s’en formalise généralement pas, mais il sait que si lui-même envoyait ce genre de message à sa femme, il se ferait étriper. Dans la tête de Magali, cet affront dont il ne doute pas un seul instant qu’il est délibéré le touchera en plein cœur. Elle est en train de lui dire : « Tu ne nous as pas vus pendant une semaine et tu passes ton temps au boulot. OK, fais ta vie, nous on fait la nôtre… »
C’est bien sa façon de penser. Mesquine et puérile.
Ben OK, je vais faire ma vie.
Il se lève d’un bond, récupère sa sacoche sur le bureau et court en direction des escaliers.
Gabrielle est déjà au volant de sa voiture. Il lui fait de grands gestes de la main. Elle descend sa vitre et le regarde approcher avec curiosité.
– Qu’est-ce qui se passe ?
– Je viens.
– Où ça ?
– Devine…
Elle affiche un petit sourire.
– Et tes enfants ? Et Magali ?
– Eh, je t’ai dit que je venais, OK ?
– OK, OK. Tu me suis ?
Il confirme de la tête et rejoint sa voiture.
La lumière s’est éclipsée des rues de la ville lorsqu’ils sortent de la salle municipale. Les noctambules professionnels en sont encore à leur premier apéro à la maison, les plus raisonnables sont attablés à la terrasse d’un restaurant ou assis dans l’obscurité d’une salle de cinéma, à mi-chemin de leur séance. C’est le cas de Magali et des enfants ; il n’a pas fait l’erreur de lui demander quand elle rentrait, mais il a pris le soin de vérifier les séances et, procédant par élimination, a noté dans un coin de son cerveau l’heure à laquelle se terminait le seul film susceptible d’être vu par les enfants.
– Alors ? Tes impressions ?
Il se tourne vers Gabrielle qui l’interroge du regard.
– Eh bien, c’est… spécial. Cette marche à l’aveugle, c’est… flippant. Au début, j’étais incapable d’avancer, j’ouvrais les yeux toutes les dix secondes. La respiration, c’est compliqué, aussi. J’ai l’impression de ne pas avoir la patience suffisante, de ne pas être câblé pour, tu vois ce que je veux dire ?
– Tu ne t’es pas laissé complètement aller, voilà tout.
– Peut-être, je ne sais pas. Et le contact physique avec les autres… Je n’ai pas l’habitude, ce n’est pas naturel, ce n’est pas moi. C’est… déroutant.
– Arrête, tu n’as pas aimé qu’Émilie te tripote ?
– N’importe quoi ! Ce n’est pas la question !
– Je te chambre ! Je comprends. Au début, c’était pareil pour moi, mais si je m’y suis faite, tu t’y feras aussi, crois-moi.
Il la regarde avec embarras.
– Tu sais, je ne te garantis pas de revenir…
– T’inquiète, je ne m’en offusquerai pas.
Elle lui explique ses premières séances, le scepticisme, l’hésitation, la tension, voire la répulsion ressentie lors de l’apprentissage de certains exercices. Tout comme Eliott et Valentin avant lui, Marc ouvre de grands yeux lorsqu’elle évoque les épreuves du coup de poing ou du massage russe, ou fait l’inventaire de toutes les souffrances que les instructeurs peuvent leur infliger lors de la marche à l’aveugle. Elle parle de tout cela avec enthousiasme et conviction, comme au tout début de son apprentissage. Cela la surprend et la chagrine à la fois. Elle sait que la flamme est en train de s’éteindre et qu’elle parvient de moins en moins à se libérer. Le Systema ne lui donne plus les clefs ; ses démons intérieurs sont en train de se réveiller et elle ne trouve plus les armes pour les renvoyer là où elle était parvenue à les chasser.
Ce soir cependant, elle s’est sentie bien. Elle est apaisée, presque sereine. Elle a lâché prise, a pris du plaisir à évoluer dans le noir, est même parvenue à apprécier le contact des autres. Elle se souvient aussi que son cœur a manqué un battement quand, lors de la marche à l’aveugle, ses mains se sont posées sur Marc. Elle a reconnu sa carrure, elle a senti son parfum…
Ils débouchent sur une petite place cernée de bistrots. Elle s’arrête. Autant l’atmosphère autour de la salle municipale était feutrée, autant l’agitation est ici intense et enivrante. La nuit est en train de tomber, mais la température est estivale. Elle se tourne vers Marc.
– Ça te dit de prendre un verre ?
Il ouvre la bouche, hésite un moment.
– Euh…
Il sort son portable de sa poche, lit l’heure à l’écran et procède à un rapide calcul mental.
– Si tu dois rentrer, c’est pas un souci.
– Non, j’ai encore un peu de temps. Une petite demi-heure, après je rentre.
– Sinon ton carrosse se transforme en citrouille ? plaisante-t-elle.
Il parvient à sourire.
– Oui, on va dire ça comme ça.
Les terrasses sont bondées. Sur l’une d’elles, un garçon de café les accueille avec un sourire contrit et leur propose de patienter cinq minutes. Ils en attendent dix avant qu’une table ne se libère. Ils s’installent et commandent deux bières. Le serveur s’éloigne en zigzaguant entre les tables au pas de course. Marc pose son téléphone bien en évidence sur la table.
– J’espère ne pas te mettre en mauvaise posture… hasarde Gabrielle après que Marc a consulté l’heure une troisième fois en l’espace de cinq minutes.
– Non, t’inquiète.
– Oh, moi, je ne m’inquiète pas. Par contre, toi… Tu ne m’as pas l’air très serein.
Il se renverse dans son siège et la dévisage longuement.
– Depuis le temps, je pense que tu as compris que je dois manœuvrer avec précaution avec Magali.
Il se rend compte que ses propos pourraient être mal interprétés et ajoute aussitôt :
– Je ne veux pas qu’elle s’inquiète et se fasse de fausses idées.
– Elle est au courant que tu bosses avec moi ?
– Oui.
– Qu’est-ce que tu lui as dit sur moi ?
– Que tu étais moche, idiote et vindicative.
Gabrielle rit de bon cœur.
– Et elle t’a cru ?
– Quoi ? Ce n’est pas la vérité ?
Elle lui adresse une grimace.
– Je ne suis pas si idiote que ça…
– Je plaisante. C’était la dernière chose que j’aurais choisi de dire pour la tranquilliser.
– Ma proposition de lui parler tient toujours.
– Et ma réponse est toujours la même. Sérieux, tu serais capable de faire ça ?
– Si vraiment ça devenait compliqué, oui, pourquoi pas ? Je ne veux pas que les relations s’enveniment inutilement.
– Ne t’inquiète pas, la situation est sous contrôle.
Il lance un nouveau coup d’œil à son téléphone, puis laisse son regard divaguer d’une table à l’autre. Les gens parlent avec animation, s’enflamment, plaisantent, rient, s’invectivent. Il y a énormément de jeunes, quelques couples aussi, qui n’ont pas l’air de se poser toutes les questions qui sont à cet instant précis en train de se bousculer dans sa tête. Il essaie de se souvenir si Magali et lui ont un jour été aussi insouciants et heureux. Sûrement, oui, mais il n’arrive pas à se rappeler.
Le serveur pose les boissons sur la table. Marc s’empresse de régler l’addition. Gabrielle le remercie et élève son verre dans les airs.
– À ton arrivée dans la Ville rose ! s’écrie-t-elle.
Il trinque, puis trempe ses lèvres dans la mousse.
– Et toi ? demande-t-il en reposant son verre.
– Moi ?
– Tu vis seule ?
– À peu près.
– Comment ça, à peu près ?
– Un chat errant vient me rendre visite à peu près tous les soirs. Le reste du temps, je me suffis à moi-même.
– Moi je suis allergique à ces bestioles.
Marc repense à ce qu’il a découvert sur Gabrielle, la mort de ses parents, l’exécution de son père à laquelle elle a assisté. Comment vit-on avec un tel traumatisme ? Et surtout, comment parvient-on à avancer lorsqu’on n’a personne à qui en parler ? Il n’imagine pas Gabrielle suivre une thérapie.
– Tu en avais une qui mangeait les orchidées de ta mère à ce qu’il me semble, se rappelle Gabrielle.
– Finement observé, capitaine… L’allergie s’est déclenchée sur le tard, une histoire de prédisposition génétique qui ne s’est manifestée qu’à l’âge adulte.
Gabrielle se penche en avant et pose ses avant-bras sur la table.
– Ça me fait penser à cette histoire de fleur, lui confie-t-elle à voix basse. Celle trouvée chez Romane. On a vérifié, c’est un cosmos, une fleur des champs. Elle est le symbole de l’innocence, tout comme l’est la couleur blanche. Le blanc symbolise aussi la pureté et la perfection.
– Cela rejoint ce que je disais : toute cette mise en scène qui a pour but d’« apprêter » les victimes, les sublimer même, et son souci qu’elles soient retrouvées pour que le corps ne se corrompe pas.
– Mais il n’y avait pas de cosmos chez Erika.
– Mais il y avait un chat…
– Tu insistes, ma parole…
– On verra bien si la troisième aura un cosmos entre les mains.
– J’espère bien qu’il n’y aura pas une troisième, réplique-t-elle froidement.
– Excuse-moi, mais il faut s’y préparer. Ce qui m’intrigue, c’est que tu parles de pureté, mais qu’aucune des deux étudiantes n’était vierge.
– Exact. Mais la pureté peut prendre d’autres aspects.
– C’est-à-dire ?
– La pureté d’âme, de cœur, tout ce que tu voudras. Tous les témoignages recueillis jusque-là s’accordent pour dire qu’Erika était une fille formidable, douce, généreuse et très serviable – pas une petite fille modèle, mais presque. Les avis sont un peu moins tranchés pour Romane, mais toutes les personnes qu’on a interrogées semblaient l’apprécier, et ses mœurs étaient au-dessus de tout soupçon.
– OK, on a donc un tueur qui s’en prend à de jolies blondes plutôt bien rangées, qu’il étrangle, mais qu’il ne viole pas, dont il « transforme » la dépouille en vestale – il les coiffe, il les habille – et entre les mains desquelles il glisse un cosmos blanc. C’est le début d’un profil, on ne peut
rien faire avec ça ? Et les collègues du DSC 1 ?
– Ils ne sont pas sur le coup, et même si on demandait leur aide, ce n’est pas sûr qu’elle nous serait accordée. L’enquête ne fait que commencer et
elle mobilise déjà trente personnes. Mais j’ai mis un gars sur SALVAC 2, il nous dira rapidement si on a déjà quelque chose de similaire.
– Et le type qui a disparu ?
– Olivier est dessus et ce fumier distille les informations au compte-gouttes. Mais il semblerait qu’il n’a pas de casier judiciaire et qu’il n’apparaisse nulle part dans nos fichiers.
– Mais c’est notre meilleur candidat ?
– C’est notre seul candidat, corrige-t-elle.
Marc se tasse dans son siège et soupire.
– Fais chier.
– Comme tu dis.
Après un nouveau coup d’œil à son portable, il finit sa bière et passe sa sacoche autour de son torse.
– Il faut que j’y aille.
– Tu vas avoir un peu d’avance.
– Le temps de récupérer ma caisse. Et puis on ne sait jamais, même à cette heure, je peux être pris dans un bouchon.
– Monsieur est prévoyant.
– Monsieur est doué de l’instinct de survie.
Marc fait un léger détour pour raccompagner Gabrielle jusqu’à sa voiture.
– Tu vas te retrouver ? s’inquiète-t-elle.
– Oui, j’ai le nom de la rue et mon portable.
– OK.
– Merci pour le cours.
– Pas de quoi.
– Je ne sais pas si je renouvellerai l’expérience, mais c’était très sympa.
Un bref silence, accompagné d’un échange de regards appuyés.
– À demain alors, fait Marc pour couper court au malaise qui s’installe.
– À demain.
Il incline la tête, s’éloigne de quelques mètres avant de se retourner.
– Et ne laisse pas ces pauvres étudiantes te gâcher la nuit, lance-t-il à sa partenaire.
– Aucun risque, j’ai déjà un tas d’autres prétextes pour me la gâcher.
À une centaine de mètres de là, une silhouette encapuchonnée, tout juste installée derrière le volant de son véhicule, fait défiler des photos sur l’écran de son téléphone portable. La qualité des clichés que ces petits engins sont capables de prendre n’en finit pas de l’émerveiller. Le visage de Marc y est clairement visible, le doute n’est pas permis. Sur celui-ci, Gabrielle lui adresse un sourire et le regarde presque amoureusement – en tout cas, c’est tout à fait l’idée qu’on pourrait se faire de ce regard. Et qui sait ? Peut-être son cœur battait-il à ce moment un peu plus fort ? Ce qui pourrait être considéré comme une très bonne nouvelle.
Le chauffeur masqué démarre le moteur et quitte sa place de parking, un large sourire sur les lèvres.
1. Département des sciences comportementales, composé d’analystes et d’enquêteurs.
2. Système d’analyse des liens de la violence associée aux crimes : logiciel utilisé par la
gendarmerie et la police nationale pour identifier des similarités entre affaires criminelles et
détecter d’éventuelles « sérialités » permettant d’orienter l’enquête.
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