Celle qui ne pardonnait pas

Christophe Vasse · Chapitre 42 sur 67

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Celle qui ne pardonnait pas

Chapitre 41

 

 

Ils n’ont reçu aucune carte depuis plus d’une semaine. Gabrielle n’est pas rassurée pour autant. Une caméra thermique est braquée depuis plusieurs jours sur la boîte aux lettres de la gendarmerie, mais elle a le sentiment que si le « tueur aux cartes », puisque c’est ainsi qu’il faut désormais l’appeler, ne fait plus parler de lui, ce n’est pas grâce au dispositif de surveillance.

Il attend simplement son heure.

L’enquête est au point mort. Ils ont enregistré des centaines de témoignages pour rien (celui recueilli par Olivier auprès de la fille de la salle de sport était tellement imprécis qu’ils n’ont même pas osé en tirer un portrait-robot), l’ADN retrouvé sous un ongle de Mélissa n’est pas celui de Tom Estebes, le faux policier a disparu dans la nature, la caméra n’a rien filmé.

Et pour compléter le tableau, Adrien et son équipe ont perdu la trace du meurtrier d’Axel…

C’est le marasme complet.

Et au beau milieu de ce désastre, Gabrielle se sent incompétente et dépassée. Elle s’accroche désespérément aux instants irréels qu’elle passe dans les bras de Marc, mais même ces brèves parenthèses d’insouciance la rongent. L’illusion de ce bonheur lui est renvoyée après coup avec une telle force qu’elle doit faire un effort surhumain pour s’empêcher de fondre en larmes. Elle sait que c’est dérisoire, inconscient et stupide, elle sait que cela ne l’amènera nulle part, qu’elle va s’en rendre malade et malheureuse, elle s’en veut, elle a honte et elle est en colère, contre Marc, contre sa femme, contre elle-même, mais elle n’arrive pas à lutter. Ce soir, elle retrouve son appartement et sa vue imprenable sur la ville après une semaine d’astreinte, mais pour la première fois de sa vie, elle n’en éprouve aucune joie. L’idée de se retrouver seule entre ces quatre murs la terrifie. Vivre une idylle coupable avec Marc est un vrai défi au sein de la caserne, mais la perspective de ne plus pouvoir trouver le réconfort contre son corps est pire que tout. L’image de Marc faisant l’amour à Magali lui saute au visage et elle se surprend à le détester. À les détester, tous les deux.

Elle repense aussitôt aux photos. Est-ce Magali qui s’amuse à envoyer ces mails à son mari ? Elle a du mal à y croire, mais à choisir, elle préférerait que ce soit elle, en effet, car l’autre hypothèse évoquée par Marc lui plaît encore moins. Si c’est le tueur aux cartes, ils peuvent considérer ça comme une menace, et dans ce cas, ils ont le devoir d’en parler à Dobey. Sauf que lui avouer leur liaison est la dernière chose qu’elle désire faire, et Marc n’en a certainement pas plus envie qu’elle.

Elle se prend la tête à deux mains. C’est un tel chaos là-dedans qu’elle la sent sur le point d’exploser. Si elle ne parvient pas à faire face, les dégâts seront irréparables.

La porte des toilettes s’ouvre et Sonia entre au pas de charge. Le visage de la jeune femme s’illumine lorsqu’elle la voit.

– Gabrielle ! Je te cherchais, justement !

– Ici ?

– Non ! s’esclaffe Sonia. C’est juste que j’avais un problème urgent ! Tu retournes à ton bureau ?

Gabrielle, qui est en train de se balancer de grandes rasades d’eau en pleine face, hoche la tête.

– Il faut absolument que je passe te voir, insiste Sonia.

Gabrielle arrache trois feuilles de papier au distributeur et observe sa subordonnée avec curiosité tout en se frottant le visage. Elle ne se souvient pas l’avoir jamais vue aussi excitée.

– À quel propos ?

– Je t’explique ça dans deux minutes, répond Sonia en se dirigeant à reculons vers le box qui se trouve juste derrière elle.

– Prends ton temps, je ne bouge pas du bureau.

Sonia lui adresse un large sourire et referme la porte, avant de la rouvrir la seconde d’après.

– Ça va, toi ?

Gabrielle lève un sourcil.

– Pourquoi me demandes-tu ça ?

– T’as l’air… complètement naze.

– Non… Enfin, pas plus que d’habitude.

Sonia fait une moue sceptique avant de s’enfermer dans les toilettes, pour de bon cette fois.

Dans le couloir, Gabrielle voit Marc se diriger vers elle un café dans chaque main.

– Je ne savais pas si tu en voulais un, lui dit-il alors qu’elle le rejoint devant la porte du bureau. Dans le doute…

– Oui, c’est pas de refus, approuve Gabrielle qui évite soigneusement le regard de son coéquipier.

Elle se saisit du gobelet qu’il lui tend, puis franchit le seuil de la porte et va s’asseoir devant son ordinateur. Elle s’y prend à trois fois pour le déverrouiller et constate sans surprise qu’une demi-douzaine de messages est venue grossir sa boîte mail durant le temps de son aller-retour aux toilettes. L’un d’eux, en provenance de la gendarmerie de Tarascon-sur-Ariège, vient ajouter une pierre à l’édifice de sa lassitude. Elle avait oublié cette nouvelle affaire dans la liste de ses préoccupations… Une ressortissante hollandaise partie en randonnée et dont on n’a plus aucune nouvelle. Sa disparition leur a été signalée en raison de la similitude de son profil avec celui des victimes du tueur aux cartes : jeune et plutôt jolie, cheveux longs et blonds. Elle a du mal à croire que le tueur y est pour quelque chose, car la fille a disparu il y a cinq jours et aucune carte ne leur est parvenue. Si, ainsi qu’elle le pense sous l’impulsion de Marc, le meurtrier tient à ce que les corps soient retrouvés au plus vite, il se serait déjà manifesté.

– Tout va bien ?

Elle lève la tête et croise le regard inquiet de Marc qui est resté planté derrière son écran d’ordinateur sans qu’elle s’en aperçoive.

– Mais qu’est-ce que vous avez tous à me poser la même question ? l’interroge-t-elle d’une voix fatiguée.

– Qui d’autre te l’a demandé ?

– Sonia.

– Alors, c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas.

Elle pousse un soupir exaspéré.

– Tout va bien, merci.

– OK…

Il s’installe à son bureau et se cale confortablement dans son siège avant de se remettre au travail. Gabrielle ferme les yeux et se pince le haut du nez. Qu’est-ce qui ne va pas chez elle ? Elle se rappelle les mots de Marc : Pourquoi ai-je l’impression que tu es toujours sur la défensive ? Non, pas sur la défensive, sur les nerfs. Tendue à bloc, prête à claquer comme un élastique trop tendu.

– Marc…

– Oui ?

Elle lâche un nouveau soupir, puis tourne la tête dans sa direction.

– Je crois que…

Deux coups sont frappés à la porte.

– Je ne vous dérange pas ? demande Sonia.

Gabrielle ouvre la bouche pour lui répondre, mais Marc lui grille la politesse.

– Non, pas du tout. Entre.

Sonia hésite d’abord à entrer sans l’assentiment de sa chef, mais comprenant que celui-ci ne viendra pas, elle s’avance et prend place dans un siège en face de Gabrielle.

– C’est au sujet de cette randonneuse qui a disparu mercredi, commence Sonia.

– Tiens, je viens justement de recevoir un mail du commandant de la brigade de Tarascon.

– Qu’est-ce qu’il dit ? veut savoir Sonia.

– Ils n’ont pas encore retrouvé la voiture de location. Son portable a borné une dernière fois du côté de Tarascon, mais après… Pfft, envolée ! En l’absence de localisation précise, ils ont des dizaines de kilomètres carrés de montagnes à ratisser. Et la météo n’arrange rien.

– Ils ne l’ont pas localisée parce que son portable n’était pas connecté au réseau, déclare Sonia. Mais il n’y a pas que le réseau.

Elle décolle les fesses de son siège et sans prononcer un mot, dépose sur le bureau de son capitaine une liasse de papiers retenus par une agrafe. Gabrielle observe sans comprendre la photo qu’elle lui a mise sous les yeux.

– Qu’est-ce que c’est ? demande-t-elle.

– Des probe request.

Sonia s’efforce de garder un visage impassible, mais Gabrielle peut la voir jubiler intérieurement. Elle retient un sourire. Sa spécialiste en traces technologiques a levé un lièvre et elle veut lui en mettre plein les yeux. Gabrielle le lui pardonne bien volontiers car ce n’est pas dans les habitudes de la jeune femme de se faire mousser.

– Vas-y, explique, lui intime Gabrielle.

Sonia fait un petit bond avec sa chaise pour se rapprocher du bureau de sa supérieure et pointe du doigt la photo de ce qui ressemble à une succession de lignes de code informatique.

– Votre Smartphone garde la trace de tous les points d’accès Wi-Fi auxquels il s’est connecté, commence-t-elle en regardant tour à tour Gabrielle, puis Marc qui a rejoint les deux femmes et étudie la photo avec perplexité : la box Internet d’un copain, un hotspot MacDo, celui d’une entreprise ou d’un aéroport, etc. Quand la Wi-Fi est activée sur votre Smartphone, il émet en permanence des trames – voyez ça comme des « paquets » de données stockées sous forme d’octets, dont certaines, les trames de type probe request, ont pour but de savoir si autour de vous se trouvent ces points d’accès auxquels vous vous êtes déjà connectés. En gros, votre Smartphone demande autour de lui : « Hey, la box de Gabrielle, t’es là ? », et la box de Gabrielle, si elle est dans le coin, répond : « Ouais, je suis là ! » et votre Smartphone se connecte à la box. Cette question-là, il la pose sans arrêt, n’importe où, à tous les points d’accès qui se trouvent alentour, même à ceux qu’il ne connaît pas et même s’il n’est connecté à aucun d’entre eux. Seulement, il ne se contente pas de poser cette question, il dit aussi qui il est, parce que parmi toutes les données contenues dans la probe request qu’il balance, il y a son MAC, un identifiant unique, l’équivalent d’un numéro de sécu pour un être humain. Et tous les points d’accès autour de lui vont alors enregistrer le MAC de votre Smartphone. En gros, si vous vous trouvez chez quelqu’un qui a une box Internet et si la Wi-Fi est activée sur votre Smartphone, cette box va rapidement connaître votre MAC, qui vous identifie de façon unique, et il est théoriquement possible pour le gestionnaire de la box de savoir où votre MAC a été capté, puisqu’il connaît la position de la box, et aussi à quel moment, donc de savoir précisément où vous vous trouvez à un instant donné…

– Tu dis « théoriquement » ? intervient Gabrielle.

– Parce que dans la pratique, l’opérateur n’est pas censé le faire.

Sonia reprend le document donné à Gabrielle, en tourne plusieurs pages.

– Mais si c’est le ministère de l’Intérieur qui le lui demande gentiment, il te dit que tu as une sacrée chance parce qu’il se trouve que, par hasard, il a l’information que tu cherches…

Elle repose le document sur le bureau et pose un doigt sur une ligne au bas de la dernière page : une adresse dans le département de l’Ariège.

– Il y a une maison à cette adresse, avec une box Internet. Et il se trouve que cette box a reçu des probe request en provenance du téléphone de notre randonneuse le soir de sa disparition.

Gabrielle lève la tête et regarde la jeune femme avec de l’admiration dans les yeux. Son moral vient subitement de remonter en flèche.

– Sonia, tu es un petit génie.

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