Celle qui ne pardonnait pas
Chapitre 50
Elle se réveille dans un sursaut. Le jour s’est levé, mais un ciel bas engloutit la lumière du soleil. Une clarté grise filtre à travers le pare-brise que constellent de petites gouttes de pluie. Gabrielle tend un bras pour récupérer son téléphone portable abandonné sur le tableau de bord et grimace lorsque son dos lui signifie qu’il n’a pas apprécié la nuit passée dans la voiture.
8 h 17.
Son dernier repas remonte à près de vingt heures et elle n’en garde pas un très bon souvenir… Elle a faim. Il faut qu’elle avale quelque chose, un café serait déjà un bon début.
Elle finit de se redresser et pousse un soupir de satisfaction lorsqu’elle parvient à faire craquer ses vertèbres. Les images de la veille remontent une à une à la surface, comme des bulles dans une coupe de champagne. Mais ce champagne-là est acide, il lui donne la nausée et lui retourne l’estomac. La question de la pertinence de sa réaction s’impose sournoisement à elle, mais elle la refoule sans ménagement au plus profond de sa conscience.
Elle ranime du pouce l’écran de son Smartphone pour constater une seconde fois l’absence de messages. Marc ne lui a pas répondu, Laura n’a pas écrit, pas plus que les jumeaux. Marc avait l’excuse de dormir au moment où son message lui est parvenu, mais elle s’attendait à ce qu’il lui donne un signe de vie ce matin. Quant à Laura… Elle lui fait payer sa brusque disparition, c’est certain, et elle a convaincu ses enfants de faire de même.
Ses enfants… Elle réalise tout à coup qu’elle parle d’Eliott et de Valentin comme s’ils étaient deux parfaits étrangers. C’est peut-être ce qu’ils sont, finalement, plus exactement c’est peut-être ainsi qu’ils la considèrent, elle : une étrangère, une orpheline que le destin a mise entre leurs pattes, mais sans laquelle ils auraient vécu tout aussi heureux, peut-être même plus.
Les traits de son visage se durcissent subitement. Qu’ils aillent tous au diable ! Elle n’a pas besoin de leur amour ni même de leur compagnie, elle a vécu seule la moitié de sa vie et ne s’en est pas plus mal portée ! Ils n’éprouvent pas le besoin de se manifester et c’est très bien ainsi car elle non plus n’a pas envie de perdre son temps à s’expliquer. Elle tourne la clef dans le contact et boucle sa ceinture. La priorité du moment est d’abreuver son organisme de caféine.
Elle s’arrête au premier bistrot qu’elle trouve sur sa route, un bar-tabac qui occupe le rez-de-chaussée d’un immeuble dont le crépi est incrusté de pollution. Les clients accoudés au comptoir tournent à peine la tête lorsqu’elle pousse la porte de l’établissement ; une fois la nouvelle venue vaguement détaillée, ils reposent les yeux sur le vieux poste de télévision calé dans un coin de l’unique pièce qui constitue les lieux et l’effacent instantanément de leur mémoire. L’endroit est austère, les habitués ont l’air triste comme le teint jaune des murs qui les entourent, mais la propriétaire, une petite Asiatique proche de la retraite, l’accueille avec un grand sourire et se révèle d’une redoutable efficacité. Ses gestes sont vifs et précis, ses bras et ses jambes jamais au repos, elle semble avoir des mains surnuméraires. Le café qu’elle lui sert est divin et à peine plus cher que la boisson insipide qui sort du distributeur de la gendarmerie. Elle en commande un second ainsi qu’un pain au chocolat et reprend un peu de force en se mettant au fait des dernières calamités qui ont encore écourté l’espérance de vie de la planète. Une fois l’addition réglée, elle rejoint la voiture sous la bruine. À peine installée derrière le volant, elle hésite. Elle pensait descendre droit sur Toulouse, mais l’image de ses parents s’est subitement interposée entre sa destination et elle. Depuis combien de temps ne s’est-elle pas rendue sur leur tombe ? Au début, elle passait systématiquement par Morency quand elle montait à Auvers-sur-Oise, puis elle a fini par se convaincre que cela n’avait pas grande utilité. Tout ce qu’il lui reste de ses parents est à présent enfermé dans l’un des caveaux du cimetière de cette ville sinistre dont son père disait qu’elle n’attirait même pas les délinquants. À quoi sert de se recueillir au-dessus d’une dalle de pierre grise sous laquelle ne subsistent plus qu’un amas d’os désarticulés que le temps finira par réduire en poussière ? Elle ne croit pas en une quelconque manifestation de vie après la mort. L’âme, l’esprit, l’énergie vitale, toutes ces conneries sont imaginées pour donner de l’espoir à l’homme et éviter qu’il ne passe sa vie dans l’angoisse de son trépas. Ses parents sont auprès d’elle, dans son cœur et dans sa tête, et pas dans une caisse de bois posée au fond d’un trou creusé dans la terre. Aujourd’hui cependant, elle a besoin de retourner sur les lieux où ils ont définitivement disparu de sa vie, elle veut voir leurs noms gravés dans le marbre et raviver le souvenir de leur présence pour mieux se rappeler à quel point ils lui manquent. Elle sait qu’elle va se faire du mal, que ce sera difficile et douloureux, mais l’envie est irrépressible, comme l’est celle de gratter une croûte à la surface de la peau même si cela devait se terminer en hémorragie de sang.
Sa décision est prise. Puisque ce voyage doit être marqué du sceau de la mort, autant aller jusqu’au bout de la souffrance. De toute façon, le détour ne rallonge son trajet que d’une petite heure ; elle a toute la journée, et même celle de demain.
Elle quitte son emplacement de parking, rejoint la route qui traverse le village et prend la direction de Morency.
Une pluie fine mouille le cimetière. Les tombes scintillent sous une mince pellicule d’eau ou disparaissent dans la brume qui s’échappe de la terre. Un monticule de bouquets défraîchis s’élève près du mur d’enceinte : les fleurs ont aussi leur cimetière. Un peu plus loin, un parapluie noir protège une silhouette sombre courbée auprès d’une sépulture. Le paysage est une toile de tons gris et noirs, piquée çà et là de petits points de couleur là où des bouquets à demi fanés ornent les dalles. On ne peut rêver atmosphère plus propice au désespoir.
La tombe de Sarah et Séverin Berthelot est faite de marbre noir. La stèle est gravée en lettres d’or, que le temps a partiellement effacées. Ce sont Franck et Laura qui ont réglé l’intégralité du coût des obsèques, et ils tenaient à ce que les parents de Gabrielle aient une sépulture digne de ce nom, qui refléterait tout l’amour et le respect qu’ils avaient pour eux. Gabrielle ne voyait pas quelle différence cela pouvait faire – elle ne le voit toujours pas, à vrai dire –, mais Franck voulait leur rendre ce dernier hommage et elle respectait sa volonté.
Sarah et Séverin Berthelot, unis par-delà la mort, qui l’eût cru ?… Deux êtres épris l’un de l’autre dont l’amour s’est accompli en la naissance d’une petite fille. Puis un beau jour, le ressort s’est cassé. Cet amour qui semblait indestructible s’est fendillé avant de voler en éclats, laissant la place à la haine et au ressentiment. Du moins, c’est ce qu’elle croyait. Ses parents n’ont en fait jamais cessé de s’aimer, mais ils s’en sont rendu compte trop tard. Leur amour était finalement bel et bien indestructible, ils n’ont simplement pas eu la présence d’esprit de le voir. Elle ne croit pas qu’il y ait quelque chose après la mort, non, et c’est bien dommage, parce que cela lui permettrait de se dire qu’ils sont à présent heureux ensemble, et que, désormais à l’abri des pièges de cette vie terrestre, ils le resteront pour toujours.
Si elle croyait en la vie après la mort, elle aimerait être à leur place.
Son regard se pose sur le nom de ses parents, puis sur la surface noire humide de pluie. Une douleur subite lui transperce le cœur. De quelle couleur sera la tombe de Franck ? L’abandonnera-t-elle de la même façon qu’elle a abandonné celle de ses parents ? Ira-t-elle à son enterrement ?… Elle serre les mâchoires en prévision de la montée des larmes, mais rien ne vient. La source s’est tarie, il n’y a que la pluie pour lui mouiller le visage. Elle lève la tête ; une petite silhouette a rejoint la première sous le parapluie, une enfant aux longs cheveux raides qui lui tombent jusqu’au bas du dos. Une petite fille, peut-être une autre Morgane. Est-ce son papa qui repose à ses pieds ? Est-ce son nom qu’elle lit sur le marbre ? Ce bouquet de fleurs qu’elle tient à la main est-il pour lui ? Gabrielle se rappelle que la première fois qu’elle a acheté des fleurs pour son père, c’était pour les déposer sur sa tombe. Ses mâchoires se crispent une nouvelle fois, mais cette fois-ci sous le coup de la colère. Combien de vies ont été prématurément enfouies ici ? Combien d’existences ont été injustement brisées – son père, sa mère, Franck, Axel, Erika, Romane, Mélissa, Anita, la liste n’en finira jamais de s’allonger. Elle pose les yeux sur les deux silhouettes qui sont en train de s’éloigner sous la pluie ; son regard dérive vers la forme sombre de l’église qui garde l’entrée du cimetière, puis s’élève vers les nuages auxquels elle adresse un regard hostile.
Et toi, qu’est-ce que tu fabriques, là-haut ? Le spectacle est-il à ton goût ? Ta conception de la justice divine m’échappe quelque peu…
Elle baisse la tête et essaie de se concentrer sur la raison qui l’a poussée à venir jusqu’ici. Elle n’est pas là pour se mettre en colère, mais pour penser à ses parents. Un son bref la prévenant de l’arrivée d’un SMS viole le silence du cimetière. Gabrielle extrait le téléphone de sa poche et fait apparaître le message d’une pression du pouce.
La cérémonie se déroulera lundi à 10 h. J’aimerais que tu sois
là. Nous t’aimons tous très fort. Laura
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