Celle qui ne pardonnait pas

Christophe Vasse · Chapitre 59 sur 67

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Celle qui ne pardonnait pas

Chapitre 58

 

Gabrielle se dit qu’elle ne s’habituera jamais à l’étrange succession de rites qu’un enterrement semble imposer.

Il y a d’abord la cérémonie et la mise en terre proprement dite, les costumes sombres, les visages graves, la sidération et les larmes impossibles à retenir, puis tout ce petit monde endeuillé se rassemble pour un grand repas et essaie de faire comme s’il ne s’était rien passé. Et à entendre les conversations frivoles et les rires, à voir les mines réjouies et la vitesse à laquelle le buffet se dégarnit, on pourrait en effet croire qu’il ne s’agit là que d’une fête d’anniversaire pour laquelle on aurait mis les petits plats dans les grands.

Le temps, magnifique, ajoute à l’insouciance.

Eliott lui a dit que près de quatre cents personnes ont assisté à la messe. Elle ne sait pas comment il est parvenu à ce chiffre, mais ce qui est sûr, c’est que l’église était pleine à craquer. La veille, Laura lui a demandé si elle voulait dire quelques mots au cours de la cérémonie. Elle regrette aujourd’hui d’avoir décliné la proposition. Elle aurait tant aimé leur dire à tous à quel point Franck comptait pour elle, elle aurait tant voulu leur dire, à eux, ce qu’elle n’a jamais osé lui dire en face… Mais elle savait qu’elle ne trouverait pas la force de prendre la parole, ou que si elle y parvenait, il lui serait impossible d’aller jusqu’au bout de son éloge funèbre. La journée s’annonçait suffisamment éprouvante pour ne pas en plus s’imposer une crise de larmes en public.

Laura, elle, a trouvé le courage. Elle s’est exprimée avec force et dignité, sans trembler, pendant de longues minutes, dressant le plus beau des portraits de l’homme avec qui elle a partagé plus de trente ans de son existence : un mari amoureux de sa femme comme au premier jour, un père présent et dévoué, un flic opiniâtre, désintéressé, juste et généreux, comme l’a si bien dit Dobey.

C’est au moment où Laura a évoqué le policier que Gabrielle a craqué. Son discours lui en rappelait trop un autre, il y a vingt ans de cela. C’était alors Franck qui était au micro et son père qui était allongé dans le cercueil.

Gabrielle fait disparaître discrètement une larme du bout du doigt. Elle observe la fête depuis le seuil de la porte-fenêtre, une coupe de champagne qu’elle n’a pas encore touchée à la main. Ils sont une cinquantaine à être restés pour « honorer » la mémoire de Franck. Elle connaît la plupart des visages, mais tout à l’heure, à l’église, il lui aurait été impossible de repérer Nathalie parmi la foule des inconnus. Elle n’aurait eu aucun mal à s’approcher d’elle, de Laura ou des jumeaux, pour poursuivre son œuvre…

Mais elle n’était pas là. Ou alors, si elle était parmi eux, elle ne s’est pas manifestée. Elle va à présent vivre avec la crainte perpétuelle que Nathalie ne frappe. Elle aimerait se persuader qu’elle n’a d’autre but que de se jouer d’elle, de la rendre paranoïaque ou même folle, mais elle ne se fait aucune illusion. Nathalie est revenue achever ce qu’elle a commencé. La question n’est pas de savoir si elle frappera, mais où et quand.

Et surtout qui.

Elle chasse Nathalie de ses pensées et trempe ses lèvres dans le champagne. C’est peut-être ça la solution : boire jusqu’à l’ivresse, noyer son cerveau dans l’alcool et faire cesser ce flot ininterrompu de questions sans réponses. Mais elle n’a même pas la force de se soûler. Elle se demande comment ils ont tous le cœur à boire, à manger et à rire. Elle ne leur en veut pas, elle parvient même à se dire que ce sont eux qui ont raison, que la vie continue malgré les accidents, la maladie, malgré la mort.

Elle, cependant, n’y arrive pas.

Gabrielle repère Laura dans la foule ; elle est en grande conversation avec un homme en qui elle pense reconnaître un ancien directeur de la DRPJ de Paris. Les regards des deux femmes se croisent et le visage de Laura se pare d’un sourire, que Gabrielle lui renvoie immédiatement. Elles n’ont pas besoin de se parler, chacune sait précisément ce qu’il y a dans la tête de l’autre à ce moment précis ; elles se disent exactement la même chose, ressentent les mêmes émotions, mais Laura, elle, doit faire bonne figure. C’est ce soir, lorsque tous seront partis et qu’elle se retrouvera seule dans son lit, qu’elle s’effondrera.

Gabrielle cherche Eliott et Valentin des yeux, sans succès. Au moment où elle se tourne pour explorer le salon, Valentin apparaît à la porte à l’autre bout de la pièce et lui fait un geste de la main pour lui signifier de le rejoindre. Elle pose sa coupe sur la table et s’éloigne de l’agitation extérieure.

Sans un mot, elle suit Valentin jusqu’à la pièce qui était autrefois sa chambre et où se trouve déjà Eliott.

– J’ai pris l’initiative d’une petite réunion de famille, déclare Valentin.

Valentin est celui des deux qui prend toujours les devants, c’est lui qui donne l’exemple, pas toujours le bon, mais qu’Eliott se fait un plaisir de suivre. Il tient la place de l’aîné, ce qui est dans la logique des choses puisqu’il a vu le jour une poignée de minutes avant son frère jumeau.

Une bouteille de whisky et trois verres à liqueur sont posés sur le bureau où Valentin avait l’habitude de faire ses devoirs, parfois aidé de Gabrielle quand il perdait patience avec les maths.

– Un instant de recueillement, juste entre frères et sœur, ajoute-t-il en s’emparant de la bouteille de whisky.

À ses mots, Gabrielle sent sa gorge se serrer. Elle se mord la lèvre inférieure pour s’empêcher de pleurer, mais sa vision se trouble inexorablement. Arrive le moment fatidique où elle sait que les larmes accumulées au creux de sa paupière n’auront pas l’élégance de rebrousser chemin. Une goutte bascule et roule sur sa joue.

– T’as gagné, espèce de traître, dit-elle en écrasant du poing la larme coupable.

Elle ne se souvient pas avoir jamais pleuré devant les jumeaux. Même aujourd’hui, elle était parvenue jusque-là à leur cacher son chagrin. Valentin la serre fort contre lui.

– Hé, chacun son tour, proteste Eliott qui écarte son frère sans ménagement pour prendre à son tour Gabrielle dans ses bras.

– Je propose qu’on porte un toast à cette saloperie de cancer, dit Valentin, histoire de lui montrer qu’on la lui met bien profond.

Il remplit les trois verres à ras bord, en distribue deux à Eliott et Gabrielle, puis lève le sien haut au-dessus de sa tête.

– Va te faire foutre, enfoiré de merde.

Ils vident leur verre d’une traite.

– La vache ! s’exclame Gabrielle avec une grimace, il envoie.

– Ouais, celui-là en principe, on se le boit entre hommes, réplique Valentin.

Gabrielle exhibe son majeur. Les deux frères s’esclaffent. Le regard de la jeune femme est attiré par une forme repliée dans un recoin de la pièce.

– Tu es là, toi…

Elle s’approche et s’agenouille près de Cannelle qui s’est couchée sur une pile de coussins amassée entre le lit et la fenêtre. Le boxer ouvre à peine les yeux lorsqu’elle entend prononcer son nom.

– Elle y passe quasiment toutes ses journées, explique Valentin. Depuis que papa n’est plus là, il faut presque la menacer pour qu’elle sorte.

Gabrielle observe l’animal qui lui adresse en retour un regard triste. Inutile de s’interroger sur ce soudain changement d’attitude : Cannelle était la chienne de Franck et il n’y a pas que dans le cœur des hommes que sa disparition laisse un grand vide.

– À toi aussi, il te manque, hein ?

Cannelle est-elle en mesure de comprendre ce qu’il est advenu de son maître ? Oui, se dit aussitôt Gabrielle, bien sûr qu’elle le comprend. Les bêtes sentent ce genre de choses, à leur façon à elles, grâce à ces étonnantes perceptions dont elles sont douées ; de la même façon qu’elles sentent le danger venir, elles savent que la mort a frappé autour d’elles, qu’elles ne sentiront plus l’odeur de cette main qui se posait sur leur tête et leur caressait le flanc.

– Je te récupérerai bien, moi, lui confie Gabrielle à mi-voix, mais Laura va avoir besoin de toi, tu sais. Tu verras, c’est une maîtresse formidable.

La chienne se met sur ses quatre pattes et enfouit son museau dans le giron de la jeune femme qui prend la tête de l’animal à deux mains et fait glisser ses doigts sur le poil lisse.

– Tu crois qu’elle a compris ? s’interroge Valentin en écho aux pensées de Gabrielle.

– J’en suis persuadée, lui répond celle-ci.

– C’est marrant, observe Eliott, j’ai l’impression qu’elle n’a pas le même regard qu’avant. Je sais que c’est très con, mais son expression a changé depuis la mort de papa.

– Et pourquoi pas ? Elle a compris et elle est triste, comme nous tous. Qu’on vienne me dire que les animaux ne sont pas capables de sentiments…

Elle sourit à la chienne, referme ses mains autour de son cou et caresse l’étroite bande de couleur qui décore le plastron de l’animal.

Le sourire de Gabrielle se fige, puis disparaît complètement.

Je me demande même s’il n’a pas eu un frère, mais qui n’a pas survécu.

Non, impossible…

Elle se remet debout, se tourne et lance un regard effaré aux jumeaux.

– Qu’est-ce qu’il y a ? demande Valentin, soudain très inquiet.

Gabrielle ne répond pas, baisse la tête et se déconnecte momentanément de la réalité.

– Gabrielle ?

La voix de Valentin la ramène dans la chambre.

– Je viens d’avoir un horrible pressentiment…

Laura est en grande conversation avec Myriam lorsqu’elle entend crier son prénom. Elle a à peine le temps de tourner la tête que Gabrielle est déjà sur elle.

– Il faut que je parte, lui annonce-t-elle sans ménagement.

Laura ouvre de grands yeux.

– Quoi ? Maintenant ?

– Oui, c’est très important.

Laura prend Gabrielle par un bras pour l’amener à l’écart des convives.

– Nathalie… fait-elle d’une voix inquiète une fois que le brouhaha de la réception s’est estompé.

– Non, il ne s’agit pas d’elle, la rassure Gabrielle. Ne t’inquiète pas. C’est le boulot, je dois partir, je suis vraiment désolée.

Le visage de Laura se charge de mélancolie.

– Si tu savais combien de fois Franck m’a dit ça…

Gabrielle se réfugie derrière un pauvre sourire.

– Je sais, oui. Je reviens le week-end prochain, je te le promets.

– Fais ce que tu as à faire, Gabrielle, et ne fais pas tous ces kilomètres pour moi. Je ne suis pas seule, Eliott et Valentin restent là encore quelque temps.

– C’est ce qu’ils m’ont dit, oui, et je serai là aussi le week-end prochain.

– Tu n’en fais toujours qu’à ta tête… Mais pour une fois, ça me ferait plaisir que tu ne m’écoutes pas.

Gabrielle prend Laura dans ses bras et l’étreint pendant un long moment.

– Je t’aime très fort. À vendredi.

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