Celle qui ne pardonnait pas

Christophe Vasse · Chapitre 17 sur 67

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Celle qui ne pardonnait pas

Chapitre 16

 

Lorsqu’il a réalisé que les flics avaient retrouvé sa trace grâce au téléphone portable d’Erika, il a paniqué. Il a passé plusieurs heures à relire chaque message qu’ils se sont adressé à la recherche d’un échange, d’une allusion, d’un simple mot qui pourrait semer le doute dans leur esprit. Il ne s’est jamais entièrement confié à Erika – comment aurait-il pu ? Personne ne peut comprendre les choses qu’il a faites (non, rectifie-t-il immédiatement, que Caïn l’a poussé à faire), pas même elle – mais un élément de conversation aurait pu les amener à se méprendre, à s’interroger, à s’inquiéter.

Et à fouiller.

Alors, quand il est arrivé à la fin du dernier message qu’il a adressé à Erika, il a fermé les yeux et évacué la tension accumulée dans une longue expiration. Il n’a rien trouvé. Rien qui puisse faire remonter le passé à la surface.

Il relit le dernier SMS expédié à son amie avec la boule au ventre : « Coucou Erika, il faudrait que je passe te voir. » Ultime texto envoyé dans le vide.

Il chasse le visage d’Erika de son esprit et se concentre sur sa préoccupation du moment. Il n’a rien trouvé, ou presque : dans l’un des messages qu’elle lui a adressés, elle fait allusion à l’un de ses ex. À part cette référence à demi cachée, elle ne lui a jamais écrit à son propos, mais elle lui en a longuement parlé, parfois même avec des larmes dans les yeux. Il était stupide, méchant, arrogant et violent. Au bout d’un mois seulement, elle l’a envoyé promener et il n’a pas du tout aimé.

Mais alors pas du tout.

Il l’a harcelée pendant plusieurs jours, l’a même prise à partie physiquement, et il ne s’est calmé que lorsqu’elle a menacé de porter plainte. Elle n’a plus entendu parler de lui, mais qui sait ce qui peut passer par la tête de ce genre de personnages ? Presque un an s’est écoulé, mais il a peut-être la rancune tenace. Cela ne le surprendrait pas, il a croisé son chemin à plusieurs reprises ; il ne l’aimait pas et s’en était confié à Erika, mais si elle savait être très à l’écoute, elle pouvait aussi se montrer butée et fière, incapable de reconnaître ses erreurs. Un jour qu’il était au studio avec elle, l’ex éconduit avait débarqué et avait cogné avec violence à la porte pour l’obliger à le laisser entrer. Il avait proposé à Erika de lui ouvrir à sa place, mais elle s’y était opposée en lui assurant que le remède serait pire que le mal : la présence d’un homme dans son studio aurait rendu son ex fou de rage. Pendant près de dix minutes, ils n’avaient plus bougé et s’étaient observés sans rien dire tandis que le forcené – le mot n’est pas trop fort, juge-t-il – hurlait sa rage et ses désirs de vengeance dans le couloir, sans égard pour les voisins dont pas un n’avait osé se manifester. L’intrus, à court de voix, avait finalement abandonné, non sans lancer un ultime assaut à la porte en lui assénant un violent coup de poing.

Oui, l’orgueil de cet homme imprévisible ne s’en est peut-être toujours pas remis et la vengeance est un plat qui se mange froid. Les flics lui ont peut-être déjà rendu visite. Peut-être, peut-être pas. Il n’était plus dans les contacts d’Erika et à part lui, peu dans son entourage l’ont connu.

Il s’appelle Tom – Tommy pour les intimes, comme il n’arrêtait pas de le répéter.

Et il sait exactement où le trouver.

À cette heure-ci, la salle de sport est presque vide. Une fille sur un tapis de course a quitté des yeux l’écran de télévision suspendu au-dessus de sa tête pour lui adresser un regard inquisiteur lorsqu’il est entré ; un type un peu costaud sue comme un bœuf sur un vélo elliptique un peu plus loin. Une autre cliente est à l’accueil, avec Tom, qui lui présente en détail toutes les formules d’abonnement. La fille est plutôt mignonne, le beau Tommy lui sert son numéro de charme. Nul doute que celle-là, il va la coacher de près. Il attend patiemment qu’il en ait fini avec la jeune femme pour s’approcher à son tour du pupitre derrière lequel il officie.

Sourire de façade, bref salut, Tom s’en tient au minimum commercial : ce nouveau visiteur n’a pas les charmes de la demoiselle qui l’a précédé.

– Vous venez découvrir ? lui lance-t-il avec un entrain forcé.

Il cherche ses mots.

– Eh bien… Pas exactement. À vrai dire, c’est vous que je suis venu voir.

– Ah ?

– Oui, je crois qu’on se connaît.

Tom fait appel à ses souvenirs.

– Comme ça, je ne vois pas, mais je n’ai pas la mémoire des visages.

– En fait, je suis un ami d’Erika.

Il guette l’impact de son entrée en matière sur le visage de Tom. Aucune réaction. Sincère incompréhension ou brillante dissimulation ? Difficile à dire. En tout cas, les flics ne semblent pas l’avoir devancé.

Nouvel effort intellectuel de la part du prof de gym, qui ne doit pas en faire tous les jours.

– Erika ?

– Étudiante en médecine. Une jolie blonde, cheveux longs, assez petite, toujours le sourire aux lèvres, très gentille.

Sa gorge se serre et sa voix trébuche sur les derniers mots. Enfin, le jour se fait sur le visage du culturiste.

– Oui, Erika… Très gentille…

Il accompagne sa réflexion d’un sourire, dont il craint de saisir le sens. Ce type le répugne, mais il n’est pas là pour déclencher les hostilités, alors il ne relève pas et préfère aller droit au but.

– Elle est morte.

Il ne souffrirait pas plus s’il se donnait un coup de poignard en plein cœur. Il serre les dents pour refouler ses larmes. Sa peine lui appartient, la simple idée de l’afficher en présence d’individus dans le genre de Tom lui donne la nausée. Ce tas de muscles décérébré serait même capable de s’en amuser.

L’information semble tout de même faire son petit effet. Le sourire s’efface sur le visage de Tom et son regard s’assombrit.

– Morte ?

Il confirme de la tête. Tom jette un bref coup d’œil par-dessus l’épaule de son interlocuteur pour s’assurer que personne n’est en train d’agoniser sur l’une des machines, puis il lui adresse un mouvement de tête en direction de la sortie.

Une fois sur le parking, l’athlète commence par s’allumer une cigarette avant de s’asseoir sur un gros parpaing en béton.

– Qu’est-ce qui s’est passé ?

Un instant, il a presque cru à de la compassion, mais le ton sur lequel il a posé cette question trahit surtout une curiosité morbide.

– Elle a été assassinée.

Le changement d’expression sur le visage de Tom est époustouflant. Il a maintenant l’air du type qui vient d’en apprendre une sensationnelle et qui a hâte de la raconter à ses copains. À présent, il est quasiment convaincu que Tom ne sait rien de ce qui s’est passé, ce qui veut dire que tout ce qui va suivre va être une perte de temps. La dernière chose dont il a envie est de discuter d’Erika avec le plus détestable de ses ex.

– Comment ?

Le bodybuildé est à l’évidence arrivé au bout de la variété de ses questions. Il lève la tête et met une main en coupe au-dessus de ses yeux pour examiner son interlocuteur dont la réponse se fait attendre.

– Comment est-elle morte ? répète Tom une seconde fois.

– Je ne sais pas.

– Tu ne sais pas genre « Je ne sais vraiment pas » ou genre « Je ne veux pas te le dire » ?

– Je ne sais vraiment pas.

Une voiture vient de se ranger sur le parking. Tom se lève et envoie valser la cigarette à peine entamée sur le bitume. Un homme en tenue de sport s’approche pour saluer le gardien du temple de la musculation. Sourires, poignées de main, quelques mots sont échangés. Tom attend que le nouveau venu ait passé la porte de la salle pour reprendre la conversation là où il l’a laissée.

– Et comment toi, tu sais qu’on l’a assassinée ?

– On m’a posé des questions.

– Qui ça ?

– Les flics.

Tom fronce les sourcils puis émet un petit reniflement de mépris.

– C’est pour ça que t’es là, alors…

– Pardon ?

Un sourire mauvais est apparu sur le visage de Tom. Comme s’il venait subitement de trouver la réponse à une question qui le tourmentait depuis un long moment, il hoche la tête à plusieurs reprises et agite un doigt à quelques millimètres de la poitrine de son visiteur.

– Oui… Ça me revient maintenant… C’est toi le pédé qui traînait tout le temps avec Erika…

Il ne dit rien. Il se désole à chaque fois d’entendre aujourd’hui encore ce genre de propos sortir de la bouche des gens, mais venant de Tom, ça ne l’étonne même pas. Il sait qu’il n’a pas à subir ça, qu’il serait juste et nécessaire qu’il se révolte, mais son offenseur du jour est à ce point stupide qu’il juge inutile de répondre à sa provocation minable.

– Et t’es là aujourd’hui parce que tu crois que j’ai quelque chose à voir avec sa mort, c’est ça ? poursuit Tom.

Il est sur le point de nier, mais n’en fait finalement rien. Après tout, c’est peut-être aussi bien que cet abruti comprenne pourquoi c’est de lui qu’il a fait son suspect numéro un et pas d’un autre.

Tom s’approche de lui et plante ses yeux dans les siens.

– J’ai rien à voir avec sa mort, pauvre con. Erika, c’est du passé, j’en ai plus rien à foutre d’elle, t’as pigé ?

– Mais peut-être as-tu une idée de…

– J’ai pas d’idée et j’ai pas envie d’en avoir. Erika, c’était une connasse qui pétait plus haut que son cul et qui se croyait au-dessus de tout le monde.

– Tu ne devrais pas dire…

– Je dis ce que j’ai envie de dire et j’en ai rien à foutre de ce que tu penses. Tu crois quoi ? Que c’était moi le méchant dans l’affaire ? Moi, j’ai toujours été réglo avec elle, je n’ai rien à me reprocher. Elle, par contre, elle jouait la timide, mais en vrai, il fallait toujours qu’elle se fasse remarquer ; elle adorait attirer l’attention, être au centre des conversations, elle minaudait sans arrêt.

Il secoue la tête avec véhémence.

– Non, tu te trompes…

– Arrête tes conneries, elle faisait sa petite effarouchée, mais c’était la première à mettre une jupe serrée pour se faire mater le cul. Ça m’étonnerait pas qu’elle soit tombée sur un déséquilibré qu’elle aurait un peu trop excité.

Il serre les poings et contracte les mâchoires. Ce fumier est en train de dépasser les bornes. Comment ose-t-il parler ainsi d’Erika ? Il ne l’a connue qu’un seul petit mois et dans ce laps de temps, il s’est montré odieux et irrespectueux avec elle, il l’a mise plus bas que terre, il a fait de sa vie un enfer. Elle n’était absolument rien de tout cela, elle était le contraire de tout cela. Et il le sait bien, ce sont sa bêtise et son honneur mal placé qui lui font dire ces horreurs. Il souille la mémoire de son amie. Il ne peut rester ainsi sans rien faire.

– Tu n’as pas le droit de…

– De quoi ? De dire qu’elle a peut-être bien mérité ce qui lui est arrivé ?

– Arrête…

Tom se rapproche encore un peu plus jusqu’à lui souffler son haleine hyper protéinée au visage. La méchanceté brûle au fond de ses yeux, mais il maîtrise sa colère car il ne veut pas se donner en spectacle à travers la baie vitrée qui occupe toute la longueur du bâtiment – que penseraient ses clients d’un coach sportif incapable de garder son calme ?

– Arrête quoi ? Qu’est-ce que tu vas faire ? M’assommer à coups de sac à main ? C’est pas moi qui suis venu te chercher des noises, alors me fais pas chier si tu veux pas que je botte ton petit cul de tantouse loin d’ici. Vu ce qu’elle m’a fait, c’était pas l’envie qui manquait de lui mettre sur la gueule, mais ce qui est arrivé à ta copine, ça n’a rien à voir avec moi. Casse-toi.

Sur ces dernières paroles, Tom lui tourne le dos en le bousculant de l’épaule au passage et disparaît dans la salle. Pendant plusieurs secondes, il est incapable de bouger, assommé par la cruauté des mots de cet être abominable. Son corps est agité de petits tremblements, comme les premières secousses d’un séisme qui s’annonce dévastateur. Un froid immense accompagne l’imminence du ravage, qui le saisit malgré la chaleur qui écrase le parking. Il se bat pour repousser la menace ; une lutte s’engage dont aucun signe extérieur ne trahit la violence, mis à part de discrètes contractions au niveau de ses mâchoires.

Il n’avait pas le droit de dire ça.

Non, il n’avait pas le droit.

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