Celle qui ne pardonnait pas
Chapitre 31
Elle passe la porte du bureau la tête et les paupières lourdes. Elle n’a dormi que trois heures, et encore en comptant la dernière demi-heure passée à rechercher vainement le sommeil après avoir expulsé Hobo hors de l’appartement, alors qu’il poussait de petits miaulements plaintifs devant la porte-fenêtre. C’est la première et la dernière fois que ce chat passe la nuit dans son appartement, se jure-t-elle.
Elle porte une main à son front sous le coup d’une nouvelle vague de douleur.
OK, ce n’est peut-être pas uniquement la fatigue. Je ne supporte sans doute pas l’alcool aussi bien que je le pensais…
Elle s’assied sans un regard pour Marc qui est déjà arrivé, mais dont elle enregistre difficilement la présence. Dans la brume qui l’enveloppe, elle a à peine conscience du monde qui l’entoure.
– Bonjour, lui lance prudemment celui-ci.
– Salut.
Elle pose les coudes sur le bureau, ferme les yeux et applique le bout de ses doigts sur ses tempes. Tout n’est pas encore bien en place, là-haut.
Lorsqu’elle rouvre les yeux, Marc s’est assis en face d’elle.
– Gabrielle…
Elle l’arrête d’une main.
– Pas ce matin, s’il te plaît.
– Tu ne sais pas ce que j’allais dire.
– Si, je sais parfaitement ce que tu allais dire, et je te le répète : pas ce matin.
– J’ai du doliprane, si tu veux.
– Ce n’est pas du doliprane qu’il me faut.
– C’est quoi alors ?
Elle lui adresse un regard las, mais dans lequel brille une petite lumière qu’il soupçonne d’être le feu couvant de sa colère.
Le téléphone de Gabrielle coupe court à la conversation. Dobey.
– Mon colonel ?
– Dans mon bureau, s’il vous plaît. Tous les deux.
Moins d’une minute plus tard, tous trois ont pris place autour de la table de réunion. Le colonel ouvre une chemise et en sort un carton qu’il pose sous le nez de Gabrielle. La vue de la carte dissipe instantanément la brume de laquelle la jeune femme ne parvenait pas à s’extraire. Elle ne peut retenir un juron.
– Elle est arrivée au courrier ce matin, explique Dobey. Notre gars l’a déposée cette nuit ou très tôt ce matin.
Marc se rapproche de Gabrielle et examine la carte. C’est la petite sœur des deux premières, son auteur est sans nul doute le même.
Gabrielle pose un doigt sur le carton.
– Je connais, ça…
Le regard du colonel se courrouce.
– Comment ça ?
– Ce visage, cette bouche qui crache des soldats. J’ai déjà vu ça.
– Où ? lui demande Dobey.
Elle réfléchit un instant, puis son regard s’illumine.
– C’est un célèbre graffeur toulousain.
Elle se lève avec brusquerie de sa chaise et passe derrière le bureau du colonel.
– Vous pouvez déverrouiller la session, s’il vous plaît ?
Dobey se lève sans poser de questions et la rejoint devant l’écran de son ordinateur pour accéder à sa demande. Marc quitte à son tour la table de réunion. Gabrielle, toujours debout, s’affaire un moment entre clavier et souris, puis se redresse, une expression de satisfaction collée au visage.
– The Hype, c’est son nom d’artiste. Ça, (elle indique à l’écran la photo d’une des œuvres du graffeur), c’est l’une de ses réalisations. Je ne sais plus où elle se trouve, mais elle est à Toulouse, c’est une certitude, je l’ai déjà vue.
– Ça ressemble étrangement à ce qui est dessiné sur la carte, en effet, note Marc.
Gabrielle plante son regard dans celui du colonel.
– Il faut récupérer l’adresse de ce graff.
Une heure plus tard, ils sont en route vers l’adresse livrée par le journal à l’origine de l’article trouvé par Gabrielle sur Internet. Cette fois, ils ne s’embarrassent pas de discrétion. Le cortège file sirènes hurlantes en direction de la limite septentrionale de la ville. Sur place, Gabrielle repère rapidement la fresque sur le mur latéral d’un grand bâtiment gris visiblement laissé à l’abandon. Les véhicules s’immobilisent en plein milieu de la route, les portes s’ouvrent à la volée et les militaires débarquent comme pour un assaut. Gabrielle rassemble ses troupes et leur rappelle une dernière fois l’organisation de l’intervention. Accompagnée de trois hommes et d’un employé de la mairie qui est propriétaire de l’édifice tagué, jadis une fabrique de machines-outils, elle se charge de l’inspection de ce qu’elle considère comme l’objectif principal. Les autres équipes, dont celle de Marc qu’elle a pris soin de tenir à distance d’elle, ont pour mission de visiter toutes les maisons voisines.
Après avoir constaté l’absence d’effraction, Gabrielle commande à l’agent de mairie de leur ouvrir les portes de la fabrique. Les lieux consistent en un grand hall désaffecté dont une largeur est surplombée par une plate-forme supportant une poignée de bureaux accessible par un escalier en colimaçon. Les volets des fenêtres qui donnent sur la rue sont fermés et le jour qui filtre par la porte n’apporte que peu de lumière dans le vaste hall. Les faisceaux des torches éclairent un sol couvert de gravats et de poussières, des bacs en béton, des reliefs de métal rescapés des machines disparues, des palettes, des câbles et des tuyaux… Le regard de Gabrielle se pose sur la plate-forme dans le fond.
– Jetez un coup d’œil par ici, je m’occupe des bureaux.
Marc sonne une seconde fois. Rien ne semble bouger à l’intérieur, mais à cette heure-ci, beaucoup de gens sont déjà partis travailler. Il tourne la poignée du portail, qui pivote sans un bruit, et adresse un regard à Gwen.
– On va taper à la porte, dit ce dernier avec un haussement d’épaules.
Les deux gendarmes remontent l’allée qui sépare le jardin en deux. La végétation semble pousser de façon anarchique, mais dans l’exubérance florale, on devine une intervention humaine dosée pour dompter la nature tout en lui laissant un peu de sa liberté sauvage.
Ils montent les quelques marches qui les séparent de l’entrée et Marc frappe à la porte. Quelques secondes passent, puis les miaulements d’un chat s’élèvent à l’intérieur de la maison. Marc lève les yeux ; la lanterne au-dessus de sa tête est allumée. Il toque une nouvelle fois.
– Il n’y a personne, constate Gwen.
Marc se rappelle tout d’un coup la discussion avec l’OPJ en faction devant la porte du studio d’Erika. C’est l’une de ses amies qui avait donné l’alerte car elle s’inquiétait des miaulements du chat à l’intérieur, leur avait-il expliqué. Il enfile un gant, puis tourne le bouton de porte.
Gabrielle a déjà examiné les trois bureaux les plus proches des marches. Il en reste deux, mais ceux qu’elle a déjà visités sont complètement vides et elle commence à croire qu’elle ne fera ici aucune découverte macabre. La sonnerie de son téléphone la fait sursauter. Tout en continuant à examiner la pièce à la lumière de sa torche, elle extirpe le portable de la poche de son pantalon et prend l’appel sans s’enquérir de l’identité de son correspondant.
– Oui ?
– C’est Marc. On a trouvé.
Marc s’avance sous le porche, suivi de près par Gabrielle. Il est presque midi. La chaleur brûle indifféremment hommes et végétaux. Les feuilles d’un hortensia se sont ratatinées sous la fournaise et les premiers grains d’une vigne sont en train de griller au soleil. De l’autre côté du portail, deux gendarmes en faction surveillent la rue, à présent bouclée.
Marc sent le regard de Gabrielle sur son visage. Il tourne la tête et la voit qui l’observe avec gravité.
– Tu avais raison, dit-elle.
– À propos de quoi ?
– Des cartes. Il nous les fait parvenir après avoir tué ses victimes.
Elle se prend la tête à deux mains.
– Ça ne sert à rien !
Il voudrait la contredire, mais il ne trouve aucun argument pour le faire et choisit de se taire.
– Il n’a pas refermé la porte derrière lui, remarque Gabrielle. Pas à clef, je veux dire. Il ne l’a peut-être pas trouvée, mais j’en doute.
– Moi aussi. Il nous a délibérément laissé la porte ouverte. « Prenez soin d’elle », c’est à nous qu’il adresse ce message ; il veut qu’on la retrouve, donc il nous facilite le travail.
– Il a quand même pris la peine de nous envoyer cette carte. Une adresse aurait suffi.
– Cela fait partie de son jeu.
Gabrielle se tourne vers le jardin. Zach est en train de remonter l’allée dans leur direction.
– On a localisé le graffeur, leur dit-il une fois arrivé au bas des marches. Il est à Birmingham pour une expo. Depuis trois jours. La demoiselle est là-dedans depuis combien de temps ?
La légèreté avec laquelle Zach a posé la question hérisse Gabrielle. La demoiselle, c’était Mélissa, une étudiante en droit de vingt-deux ans assassinée par un fou qui a cru voir en elle une espèce de prêtresse de l’Antiquité. Cela ne fera pas une grande différence à présent, mais elle mérite un peu mieux que de l’indifférence.
– La demoiselle s’appelait Mélissa, lui répond sèchement Gabrielle. Et il y a vingt-quatre heures, elle était encore vivante. Le graffeur est donc hors de cause. Merci pour l’info.
Zach, cueilli à froid, reste un instant muet.
– De rien, fait-il presque aussi sèchement que Gabrielle.
Il échange un regard avec Marc, puis s’éloigne d’un pas décidé en serrant les poings. Gabrielle se tourne vers Marc qui la regarde avec circonspection.
– On rentre, décide-t-elle, on n’a plus rien à faire ici.
La voiture est arrêtée à un feu. Marc se désintéresse un instant de la route pour observer sa passagère qui, un doigt posé en travers de sa lèvre supérieure, regarde sans ciller le ballet des voitures devant elle.
– Gabrielle ?
– Hum ?
– À propos d’hier soir…
Elle baisse la tête et soupire.
– On avait trop bu.
– Non, pas moi, objecte Marc.
– Eh bien, c’était ma faute, alors. Je te présente mes excuses.
– Je me fous de tes excuses. Je voulais juste te dire que tu n’es pas la première venue.
– Qu’est-ce que tu racontes ?
– Le mari fidèle qui saute sur la première venue, c’est bien ce que tu as dit, non ?
Elle reporte son attention sur le pare-brise et se tait. Le feu passe au vert ; Marc prend une profonde inspiration avant de démarrer.
– Peut-être, je ne me souviens plus, dit Gabrielle au bout d’un moment.
– Moi, je m’en souviens très bien, et tu te trompes.
Quelques secondes passent. À la radio, un journaliste évoque un gigantesque incendie qui ravage la Lombardie. Si le temps se maintient, songe Marc, c’est tout le sud de la France qui sera prêt à s’enflammer.
– Elle était debout ?
La question de Gabrielle coupe net le fil des réflexions de Marc.
– Hein ?
– Elle était réveillée ?
– Qui ça ?
– Devine. Magali, bien sûr.
– Oui.
Il émet un petit rire.
– Et bien réveillée. Je lui ai dit que je rentrais avant minuit et j’étais là à minuit, je te jure, mon réveil indiquait minuit pile quand je me suis glissé sous les draps. Eh bien, ça n’a pas loupé, j’entendais presque ses dents grincer sous le coup de la colère.
La discussion marque une pause, puis le visage de Marc s’assombrit d’un coup.
– Je suis en train de me demander si ce n’est pas elle, lâche-t-il.
Gabrielle le dévisage sans comprendre.
– De quoi ?
– Le mail. Avec la photo. Ce serait bien son genre.
– Qu’est-ce qu’ils en disent, à l’informatique ?
– Le message a été envoyé depuis un téléphone, avec une carte prépayée. L’acheteur a réglé en espèces sous une fausse identité, et le vendeur est incapable de nous dire de quoi il avait l’air. Le téléphone a borné tout près, une seule fois, au moment où le message a été envoyé, et n’a plus jamais été tracé. À l’heure qu’il est, la carte doit se trouver dans l’une des centaines de poubelles qui se trouvent dans la zone du relais. C’est mort.
– C’est bizarre… Si elle était en train de nous espionner ce soir-là, tu crois qu’elle aurait pris la peine de prendre une photo et de te l’envoyer ensuite par mail ? Quel est le but recherché ? Je ne comprends vraiment pas, là…
– Oui, je sais, mais à part Magali, je ne vois personne d’autre.
Nouveau silence.
– Elle te parle de moi ?
Marc tourne la tête et bute sur le regard de sa coéquipière. Il a l’impression qu’il y a de l’amusement dans ce regard-là, peut-être même de la malice…
– Si Magali parle de toi ? répète-t-il.
Il expulse un petit ricanement.
– Tu n’as pas eu les oreilles qui sifflent cette nuit ? Je crois qu’elle ne t’apprécie pas beaucoup.
Elle affiche un sourire fataliste.
– Ce n’est pas grave, je peux vivre avec l’antipathie du reste de la Terre s’il le faut.
Dobey les convoque dans son bureau dès leur arrivée à la caserne. Gabrielle lui fait un compte rendu détaillé des évènements de la matinée : Mélissa, vingt-deux ans, est la troisième victime du tueur. Elle était jolie, avait les cheveux blonds comme Erika et Romane, et sa dépouille a fait l’objet de la même mise en scène : elle a été déshabillée, enveloppée dans un drap reconverti en toge, coiffée d’une tresse vestale, et un cosmos blanc a été glissé entre ses mains. Seule différence avec les deux autres victimes : Mélissa a été frappée au visage. Les marques dans le cou et les pétéchies conjonctivales orientent cependant le légiste vers une mort par asphyxie. Il n’y a pas d’autres traces qui suggéreraient une lutte et le médecin soupçonne que, comme pour Erika et Romane, il n’y a pas eu de violences sexuelles. Gabrielle explique au colonel qu’il n’y a pas eu effraction, constatation à partir de laquelle elle élabore quatre scénarios : la porte de la maison était ouverte dès le début et l’agresseur n’a eu qu’à la pousser ; il avait la clef ; il connaissait suffisamment bien sa victime pour qu’elle le laissât entrer de son plein gré ; enfin, il ne la connaissait pas, mais a recouru à un stratagème qui lui a permis d’endormir sa méfiance.
– On penche pour cette dernière hypothèse, conclut Marc. C’est cohérent avec le déguisement de policier. Il s’est présenté chez elle en uniforme et lui a raconté je ne sais quel bobard pour qu’elle le laisse entrer.
– Et personne n’a rien vu ?
– On interroge tout le quartier, intervient Gabrielle. La maison est un peu isolée et d’après les premiers témoignages, la rue n’est pas très bien éclairée. Mais quelqu’un a forcément vu ce type.
Elle veut se montrer optimiste. Ils sont depuis trop longtemps dans le noir, elle ne veut pas croire qu’aucune étoile ne brillera dans la nuit.
– Si quelqu’un l’a vu, il y a des chances qu’il nous décrive le même type que sur l’image de la caméra, objecte Dobey. Il avance masqué.
– On ne sait pas, on peut avoir de la chance.
Le colonel s’enfonce dans son fauteuil et fait la moue.
– Le juge d’instruction va venir aux nouvelles, tonne-t-il. Je dois savoir exactement quoi lui dire. Je veux un compte rendu écrit détaillé de tout ce qu’on sait sur cette affaire depuis le début. Vous récupérez tous les P-V rédigés jusque-là, et vous me condensez ça sur quelques pages d’ici la fin de l’après-midi, c’est entendu ?
Les deux gendarmes échangent un rapide coup d’œil.
– Entendu ? répète Dobey.
– Oui, mon colonel.
– Il parle de rien, râle Marc en regagnant son bureau. Il y en a des dizaines, de P-V !
C’est la première fois que Gabrielle entend son partenaire se plaindre, ce qui lui fait immédiatement gagner quelques points dans son estime.
– On va s’y mettre à deux.
– Même à deux… Tu te souviens de tout ce qu’il y a dans les dossiers, toi ?
– Rappelle-moi, ce n’est pas toi le procédurier ? Tu es censé savoir précisément où se trouve chaque document.
– Oui, mais pas ce qu’il y a dedans.
– On la connaît par cœur cette enquête, et on n’a pas besoin d’entrer dans les détails.
Tout en parlant, elle épingle trois feuilles de papier sur le tableau en liège fixé au mur.
– Qu’est-ce que tu fais ? l’interroge Marc.
– Je veux avoir les cartes en permanence sous les yeux ; je ne crois pas aux miracles, mais à force de les regarder, on trouvera peut-être quelque chose. Un lien, un schéma, un fil conducteur, j’en sais rien.
– Tu as des nouvelles du SALVAC ?
– Oui, il n’en est rien sorti. On n’a aucun cas similaire ou qui évoquerait même de loin celui-ci.
Marc se lève et s’approche du panneau. Gabrielle a repris sa place devant son écran d’ordinateur et a décroché son téléphone. Tandis qu’elle demande des comptes à Ramazan qui a la charge de collecter l’ensemble des enquêtes de voisinage, Marc étudie avec attention les agrandissements couleur des trois cartes.
– Regarde, dit-il une fois que Gabrielle a raccroché.
Elle le rejoint près du panneau et pose les yeux sur l’endroit que Marc pointe du doigt sur la reproduction la plus récente.
– Une barre de gouvernail, constate Gabrielle. Et ?
– Où en as-tu vu une récemment ?
– En effet, il y en avait une suspendue au mur dans le salon de Mélissa, se souvient-elle. Cela prouve que nous avons correctement interprété la carte, mais ça on le sait déjà puisqu’on l’a retrouvée morte chez elle, ironise-t-elle.
Il lui adresse un sourire pincé.
– OK… Mais alors dis-moi : à quoi sert de dessiner un objet qui se trouve à l’intérieur de la maison pour nous mettre sur la voie, alors que pour faire le lien avec la maison, il faut justement y être déjà entré et donc avoir déjà déchiffré la carte ? C’est un indice qui n’en est pas un.
Il lui montre l’agrandissement de la première carte.
– Même chose pour l’attrape-rêves ; il ne pouvait pas nous aider à trouver le studio d’Erika car il se trouve justement dans le studio. Lui non plus ne sert absolument à rien.
Gabrielle le regarde avec un intérêt grandissant.
– Ces objets lui plaisent, alors il les rajoute sur son dessin, suggère-t-elle.
– D’accord, mais à quel moment ?
– Comment ça, à quel moment ?
– Il dessine ce qu’il voit, ou ce dont il se souvient.
– Ou ce qu’il a pris en photo.
– OK, approuve Marc. Mais le légiste nous dit que Mélissa a été tuée hier soir, peut-être dans la nuit. Le tueur a laissé cette carte dans notre boîte à lettres dans la nuit également, ou très tôt ce matin ; la peinture a tout juste eu le temps de sécher. Je suis prêt à prendre le pari : le meurtrier réalise ces cartes sur place, juste après avoir tué ; il y dessine des éléments environnementaux qui nous permettront d’identifier les lieux, mais aussi ce qu’il voit autour de lui : l’attrape-rêves chez Erika, la barre de gouvernail chez Mélissa.
Il tourne la tête vers la seconde reproduction, celle du meurtre de Romane.
– Et je suis également prêt à parier que sur celle-là, il y a un élément qui nous ramènera à un objet qui se trouve dans l’appartement de Romane, et auquel on n’a pas encore prêté attention.
Gabrielle prend une pose songeuse et commence à se ronger l’ongle d’un doigt.
– C’est possible. Et on fait quoi de tout ça ?
– Je ne sais pas, mais il faut y réfléchir…
– Ça va dans le sens d’un esprit encore plus tordu que ce qu’on pensait, c’est tout.
Elle se frappe la bouche du poing.
– On assemble des pièces du puzzle, mais il y a toujours autant de trous à combler. Merde !
– On va y arriver.
Elle lève les yeux vers son partenaire qui la regarde avec intensité, comme s’il avait voulu lire dans ses pensées. Elle espère qu’il n’a pas ce don car des images de leur dernière soirée viennent de lui revenir à l’esprit et son cœur s’est mis à battre un peu plus fort.
– Ouais… En attendant, il faut rédiger ce foutu compte rendu pour Dobey.
Gabrielle consulte l’heure dans le coin de son écran. Cela fait trois heures qu’ils ont les yeux rivés dessus sans aucune interruption ou presque. Affalé dans son siège, Marc joue le rôle de dactylo. Elle se redresse et s’étire bruyamment.
– Il faut que je bouge, je vais me chercher un café. Je t’en ramène un ?
– Oui, s’il te plaît. Courage, on n’est pas loin de la fin.
– J’espère bien.
Elle est à peine debout que son portable sonne : c’est Zach. Il l’appelle depuis l’institut médico-légal où il assiste à l’autopsie de Mélissa. Elle s’est déchargée de cette tâche pour consacrer l’après-midi au rapport commandé par Dobey, mais si c’est sur lui que c’est tombé, c’est aussi pour lui faire payer son indifférence affichée pour le sort de la jeune femme. Elle sait qu’il ne pensait pas à mal, mais il se souviendra peut-être de la leçon.
– Oui ?
– C’est Zach, je suis avec le légiste. Il a trouvé des fragments de peau sous un ongle de la victime.
Gabrielle lève le poing et laisse échapper un petit cri de victoire.
– Elle s’est défendue.
– C’est ce qu’il pense, oui.
– L’équipe de Niko n’a trouvé aucune trace de lutte, se rappelle Gabrielle. Et j’ai confiance en eux. S’ils n’ont rien trouvé, c’est qu’il n’y avait rien à trouver. Le meurtrier a dû faire le ménage.
Elle décolle le portable de son oreille pour consulter l’heure.
– Dix-sept heures douze. Ça fait un peu juste pour apporter l’échantillon à Bordeaux, non ?
– En effet, confirme Zach. Même à moto, ça va être chaud. Et il faudrait
que la BMO 1 ait un gars dispo.
– Tu peux récupérer l’échantillon et le ramener ici, s’il te plaît ?
– Je m’en occupe.
– Merci, Zach.
Elle raccroche et retranscrit la conversation à Marc.
– Je vais voir Dobey. Il doit discuter avec le juge d’instruction, il en profitera pour lui faire la demande officielle pour Bordeaux.
– Et elle va prendre combien de temps, cette analyse ?
– Toujours moins que si on passe par l’IRCGN 2 ou le labo de la police ; ça a un coût, mais je doute qu’après trois meurtres, le juge s’amuse à faire cette économie-là.
– Il faut espérer. Si tu attends cinq minutes, tu pourras donner une impression du rapport à Dobey. Dis-lui que je le lui envoie aussi par mail.
– Merci.
Elle s’assied à son bureau et décroche le téléphone.
– Je vais contacter le labo pour les délais.
– Gabrielle ?
Elle suspend l’appel et se tourne vers son partenaire.
– Quoi ?
– Je t’avais bien dit qu’on y arriverait.
Elle sourit et recompose le numéro du laboratoire.
Lorsqu’ils sortent de la gendarmerie, le bleu du ciel a disparu derrière une épaisse couche de gris. La chaleur reste écrasante et les nuages ne semblent pas disposés à rafraîchir l’atmosphère. Marc accompagne Gabrielle jusqu’à sa voiture. Depuis plusieurs jours, il a calé ses horaires sur ceux de sa coéquipière et Gabrielle songe un instant que leur intimité va finir par exciter l’imagination de certains, Olivier le premier.
1. Brigade motorisée.
2. Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale.
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