Celle qui ne pardonnait pas

Christophe Vasse · Chapitre 62 sur 67

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Celle qui ne pardonnait pas

Chapitre 61

 

Deux petits coups sont frappés à la porte. Gabrielle quitte son livre des yeux et aperçoit la tête de Marc dans l’entrebâillement.

– Je peux ?

– Avec plaisir. Les visites sont rares.

Il entre et approche une chaise du lit de Gabrielle. Cela fait trois jours qu’elle se sent retenue contre son gré dans cette chambre d’hôpital où elle consacre tout son temps à la lecture, accueillant presque avec soulagement les infirmières qui viennent la chercher pour les quelques examens obligatoires qui n’ont jusque-là fait que confirmer que tout était en ordre dans son corps comme dans sa tête. Le dîner en conserve d’Abel a fait éclore un bel œuf de pigeon écaillé d’une profonde estafilade sur sa tempe, et de sa chute elle ne récolte que des contusions multicolores sur son bras gauche et un mal de dos qu’elle devra soigner à coups de séances de kiné. Au final, un tribut bien faible en comparaison de celui qu’Abel avait prévu de lui faire payer.

Gabrielle est assise en tailleur sur le lit, deux épais coussins dans le dos, son livre grand ouvert entre les mains. Un bouquet de fleurs trempe dans une carafe d’eau sur une petite table placée auprès de la fenêtre. Le store est à moitié baissé pour occulter la lumière éclatante de la mi-journée.

– Qu’est-ce que c’est ? demande Marc en pointant un doigt en direction du livre.

Elle lui en présente la couverture.

– Un polar, constate-t-il avec un sourire. Je ne comprends pas cette attirance des flics pour les romans policiers. Tu n’as pas ta dose ? Surtout ces dernières semaines…

– C’est Sonia qui me l’a apporté, et il est très bon. Je ne lis pas si souvent que ça, alors autant en profiter. Et puis, ce n’est pas comme si j’avais autre chose à faire.

– Tu n’as pas demandé la télé ?

– Tu rigoles ? Je préférerais encore lire le pire des bouquins plutôt que de perdre cinq minutes de ma vie devant cette merde. De toute façon, je sors dans deux jours.

– C’est le médecin qui te l’a dit ?

– À demi-mot, oui. Et je lui ai fait comprendre que s’il s’avisait de changer d’avis, c’est lui qui prendrait ma place dans ce lit.

Le sourire de Marc s’agrandit.

– Je vois que tu as retrouvé la forme.

Gabrielle préfère ne pas le contredire.

– Tu me racontes, s’il te plaît ? Où en est-on ?

Il appuie son dos sur le dossier de la chaise, étend ses jambes et joint les mains derrière sa tête.

– Abel est muet comme une carpe. Il a été vu par un médecin, mais il faudra un examen bien plus poussé pour savoir ce qui se passe dans sa tête.

– Je ne suis pas médecin, mais je peux d’ores et déjà te le dire : Abel souffre d’un dédoublement de personnalité, et je soupçonne que la disparition de son jumeau à la naissance n’y est pas étrangère.

– Cette histoire de chimère ?

– Ce n’est pas une histoire, c’est la réalité.

– C’était juste une façon de parler, se reprend Marc prudemment.

– Si la grossesse avait suivi son cours normal, Abel aurait eu un frère jumeau. Mais les deux œufs ont fusionné et un seul embryon a continué de se développer, normalement, ou presque… Je crois que la personnalité du jumeau disparu d’Abel – celui qu’il appelle Caïn – cohabite avec la sienne, exactement comme celle du docteur Jekyll coexiste avec celle de Mister Hyde. Les deux faces d’un même homme, Abel d’un côté, qui lutte désespérément contre son mauvais moi, qui se prend d’amitié pour Erika et se pense débarrassé de son double maléfique grâce à elle, Caïn de l’autre, qui déteste Erika bien sûr, car à cause d’elle, Abel ne se laisse plus entraîner dans les actes ignobles qui germent dans son esprit. Abel que la mort d’Erika anéantit et qui se venge en tuant Geoffrey, Caïn qui s’en réjouit et en profite pour reprendre le dessus sur Abel.

– Tu crois que c’est la mort d’Erika qui a « réveillé » Caïn ?

– Je pense, oui. Comme c’est son apparition dans la vie d’Abel qui l’a mis en sommeil. Tu as jeté un œil au dossier de l’infirmier dont on a retrouvé le corps au Lapin d’Alice ? On n’a jamais retrouvé son assassin. Abel était au courant du meurtre, ce n’est pas une coïncidence.

– J’ai pris un peu de temps pour regarder ça, oui. Abel était effectivement dans le coin à l’époque.

– Il connaissait déjà Erika ?

– Non.

Un petit sourire se dessine sur le visage de Gabrielle.

– Alors pour l’instant, ça colle avec ma théorie.

Marc se redresse sur sa chaise, plante ses yeux dans ceux de sa partenaire.

– Il y a autre chose…

Gabrielle lève un sourcil.

– Quoi ?

– On a retrouvé un corps, celui d’un homme d’une vingtaine d’années près d’une voie ferrée désaffectée, pas très loin d’une boîte de nuit, l’Undersound. Tu connais ?

– Oui, c’est LA boîte LGBT de Toulouse.

– Exact. Tu te rappelles la dernière carte que nous a montrée Dobey ?

Le visage de Gabrielle s’illumine instantanément.

– Les rails, les notes de musique, le panneau…

Elle se tape le front du plat de la main.

– Mais oui, le panneau ! C’est le symbole du métro de Londres, l’Underground…

Marc fait une moue admirative.

– Bravo ! Nous, on a mis près de deux heures pour faire le rapprochement.

– C’est Abel qui a fait ce dessin…

– Disons plutôt Caïn alors, qui a pris un malin plaisir à reprendre à son compte le mode opératoire de Geoffrey. Deux personnes présentes à l’Undersound la nuit où le gars a été tué et à qui on a montré une photo d’Abel l’ont identifié comme l’un des clients.

Gabrielle referme complètement son livre et en observe attentivement la couverture – la photo de deux mains plaquées contre une paroi de douche couverte de gouttes d’eau et de sang.

– Abel – ou Caïn, si tu préfères – a tué Geoffrey. Mais je suis persuadée qu’il en a tué d’autres avant lui. Cet infirmier, notamment. Erika a limité les dégâts en tenant le monstre à distance, mais Erika est morte. Et le monstre est revenu. Ce pauvre type de l’Undersound n’était qu’un début.

Elle se tourne vers Marc pour se faire une idée de ce qu’il pense de sa théorie. Celui-ci lui répond par un petit hochement de tête.

– Je crois que tu as raison, et je suis convaincu qu’on parviendra à le montrer. Et tout ça grâce à un boxer allemand…

Il voit les traits de Gabrielle s’assombrir brusquement, comme si le soleil derrière le store avait subitement disparu derrière un nuage, mais que par un phénomène étrange, seul le visage de la jeune femme s’en était trouvé affecté.

– Tu t’en veux encore d’être partie si précipitamment, n’est-ce pas ?

Elle l’observe sans rien dire durant plusieurs secondes.

– Ils avaient besoin de moi… dit-elle finalement.

– Ils auront toujours besoin de toi, et tu n’es pas du genre à les laisser tomber.

Ils échangent un regard, puis Gabrielle se tourne vers la fenêtre et sourit à la vue des fleurs disposées dans le vase improvisé.

– J’espère que Magali n’est pas au courant pour le bouquet…

– Ne t’occupe pas de ça.

– Les choses se sont arrangées avec elle, au moins ?

Marc réfléchit à toute vitesse. Que répondre à cette question ? Que tout est effectivement rentré dans l’ordre, qu’ils sont amoureux comme au premier jour ? Ou plutôt la vérité, qu’ils ne dorment plus dans le même lit et ont déjà pris contact avec des avocats ?

– Oui, je crois qu’on est sur la bonne voie.

Gabrielle fixe le bouquet de fleurs dont les couleurs lui paraissent soudain beaucoup moins vives. Elle serre les mâchoires pour s’empêcher d’ouvrir la bouche et de dire à Marc de le reprendre, d’en faire cadeau à sa femme plutôt que de lui en imposer la vue dans cette chambre d’hôpital qui lui inspire déjà suffisamment de désespoir.

Un instant, elle a espéré. Un instant, elle s’est dit que c’était possible, qu’elle avait peut-être une bonne raison de croire que la vie valait la peine d’être vécue. Qu’elle ne devrait plus arracher à une autre ces moments passés dans les bras de Marc.

Il a suffi de ces quelques mots pour que tout vole en éclats. Elle se tait et espère que son silence finira par faire comprendre à Marc que sa compagnie n’est plus indispensable.

Mais Marc, qui regrette déjà ses paroles, ne voit rien de la détresse de Gabrielle. Embourbé dans ses propres doutes, il repense à ce qu’elle lui a dit au téléphone devant la maison de ses beaux-parents alors qu’il s’apprêtait à dire ses quatre vérités à Magali, à la décision de sa partenaire de mettre un terme à leur relation, qu’il a d’abord reçue comme un coup de poignard en plein cœur, mais dont il s’est efforcé de se convaincre qu’elle était la seule issue possible.

À ce moment-là en tout cas, il n’en voyait pas d’autre. Aujourd’hui, les choses sont différentes. C’est entre Magali et lui qu’il n’y a plus d’issue possible, et c’est ce qu’il aurait dû répondre à Gabrielle. Même s’ils se trompent, même si à terme, ils réaliseront qu’ils ne sont pas faits l’un pour l’autre, ils doivent se donner une chance. Ses sentiments pour elle n’ont jamais été aussi forts, et c’est exactement ce qu’il va lui dire.

Son portable vibre contre sa cuisse au moment où il ouvre la bouche pour se confier. Il fourre la main dans sa poche et jette un rapide coup d’œil à l’écran. Magali. Il lève les yeux et bute sur le regard résigné de Gabrielle. Elle ouvre la bouche pour lui enjoindre de prendre l’appel quand son propre portable se manifeste sur le chevet. Marc s’éloigne déjà pour répondre à Magali. Elle tend une main pour saisir son Smartphone ; son cœur fait un bon lorsqu’elle lit le nom du correspondant.

– Adrien ?

– Salut Gabrielle. Léo nous a filé l’info. On sait où il est.

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