Celle qui ne pardonnait pas
Chapitre 33
La semaine démarre avec un point sur l’enquête auquel participe la quasi-totalité de la section de recherche. La trace génétique prélevée sous un ongle de Mélissa est arrivée au laboratoire de Bordeaux, mais les résultats ne tomberont pas d’ici plusieurs jours.
– D’ici là, on ne néglige aucune piste et on rogne chaque indice jusqu’à la moelle, lance Gabrielle à ses équipes au moment de conclure la réunion.
Avec Marc, elle passe la matinée à relire l’ensemble des procès-verbaux des auditions, analysant chaque mot prononcé par le témoin, chacune de ses attitudes relevée par le gendarme en charge de l’interroger. À l’heure de la pause méridienne, elle croise Olivier qui part déjeuner en compagnie de deux de ses comparses (les deux seules personnes qui constituent ici le cercle de ses amis, à peu près aussi détestables que lui).
– J’ai un témoin, l’interpelle-t-il en ajustant les pans de sa veste Armani d’un geste sec.
Elle s’arrête et le dévisage avec méfiance.
– Tu aurais pu me le dire tout à l’heure, non ?
– Ben, tout à l’heure, je ne l’avais pas, mon témoin, réplique-t-il sur un ton narquois.
Gabrielle prend une profonde inspiration et pince les lèvres pour s’empêcher de céder aux provocations de son collègue.
– Un témoin de quoi ? demande-t-elle patiemment.
– Une fille qui a vu un type discuter avec Tom Estebes le jour de sa disparition. Une discussion animée, apparemment…
– Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?
– Doucement, ma grande. Je la vois cet après-midi, je te raconterai ça tout à l’heure.
– C’est à quelle heure ?
– Quinze heures.
– OK, je passerai te voir en fin d’après-midi.
Elle tourne les talons et se dirige gamelle en main vers la salle de pause où l’attend Marc.
– Une sportive ! s’écrie Olivier en dessinant des courbes féminines dans l’air. J’adore ce boulot !
Il ricane, aussitôt imité par ses compagnons. Gabrielle ne prend pas la peine de répondre.
Olivier récupère sa veste sur le portemanteau, puis les trois gendarmes sortent du restaurant et reprennent le chemin de la caserne. Au bout de deux cents mètres, Olivier plonge une main dans une poche de sa veste et s’arrête.
– Merde…
Ses deux camarades s’immobilisent un peu plus loin sur le trottoir.
– Quoi ?
– J’ai pas mes clefs.
Il explore les multiples poches que comptent ses vêtements, constate que son portefeuille et son portable sont toujours à leur place, mais de son trousseau de clefs, nulle trace.
– Passez devant, je reviens.
Il fait demi-tour et s’éloigne d’un pas rapide. Si on lui a piqué ses clefs alors qu’il déjeunait, le patron du resto va entendre parler du pays.
Le numéro qui s’affiche sur l’écran de son téléphone fixe lui est inconnu. Gabrielle fronce les sourcils et décroche.
– Allô ?
– Bonjour capitaine, Jean-Louis Couderc, de La Dépêche du Midi, j’aurais quelques questions à vous poser au sujet des meurtres des étudiantes.
Les yeux de Gabrielle s’ouvrent en grand.
– Pardon ?
– Vous êtes sur la piste d’un tueur en série. Est-il vrai qu’il se fait appeler le « tueur aux cartes » ?
Gabrielle manque de s’étouffer.
– Mais qui vous a donné ce numéro ?
– J’ai appelé le standard et…
– Non ! s’emporte-t-elle, vous n’auriez jamais atterri ici. Qui vous a donné ce numéro, bon sang ?!
– S’il vous plaît, juste quelques questions, cela ne prendra que deux minutes.
Elle raccroche avec violence et jure tout haut.
– Qu’est-ce qui se passe ? demande Marc que la couleur du visage de sa partenaire commence à effrayer.
– Les journalistes sont au courant, putain !
Elle bondit de son siège qui roule vers une armoire métallique contre laquelle il s’écrase avec fracas.
– Y a que ce trouduc pour avoir balancé l’info ! fulmine-t-elle en se dirigeant vers la porte.
– Où vas-tu ?
– Chez Olivier !
– Attends !
Lorsqu’il passe la tête dans le couloir, elle n’est déjà plus qu’à quelques pas du bureau d’Olivier.
– Tu avais dit en fin d’après-midi, s’étonne celui-ci lorsqu’il voit débarquer sa collègue. Je pars dans cinq minutes…
– Espèce de connard, c’est toi qui as parlé à la presse ?
– Qu’est-ce que tu racontes ?
– Je viens d’avoir un gars de La Dépêche au téléphone, il sait des trucs qu’il n’est pas censé savoir, bordel !
– Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ?
– Gabrielle… intervient Marc qui vient de franchir la porte du bureau.
Il lui met une main sur le bras dont elle se débarrasse d’un geste brusque.
– Arrête tes conneries, t’es le seul assez con pour faire ce genre de coups tordus !
– J’ai rien à voir avec ça, alors me fais pas chier ! se défend Olivier avec véhémence.
– Quand Dobey le saura, je te jure que je me ferai un plaisir de t’enfoncer !
– Je t’ai dit que je sais pas de quoi tu parles, alors m’emmerde pas !
– Gabrielle, calme-toi s’il te plaît, tente Marc.
– Oui, écoute ton petit copain et baisse d’un ton.
Gabrielle pointe un doigt menaçant dans sa direction.
– Ferme ta gueule, ne dis plus un mot, bordel !
– Allez, tire-toi, j’ai du boulot… fait Olivier avec un geste méprisant de la main.
– Je vais te…
Marc la saisit par le bras et la tire en arrière.
– Gabrielle, viens ! lui ordonne-t-il.
– Oui, c’est ça, mets-lui un petit coup, ça la calmera.
– Putain !
Gabrielle se libère de l’emprise de Marc et se jette sur Olivier. D’une main, elle l’agrippe par le col de la chemise et le plaque contre le mur, puis lève son bras libre et le menace du poing.
– Retire ça tout de suite, pauvre con !
Marc agrippe la main dont les articulations ont pris la teinte blanche du tissu qu’elle emprisonne et oblige Gabrielle à lâcher prise.
– Sors d’ici, Gabrielle ! lui crie-t-il en la fusillant du regard.
Elle le toise méchamment durant quelques secondes, puis détache sans ménagement sa main de son poignet et se rue hors du bureau. Marc, mâchoires serrées, fixe Olivier avec férocité avant de s’éclipser à son tour. Quand il la rejoint dans leur bureau, Gabrielle est en train de tourner comme un lion en cage. Dès qu’elle le voit, elle s’approche et se plante devant lui :
– Tu le défends, maintenant ?
Marc, que la colère de Gabrielle a contaminé, lui répond avec la même animosité.
– Comment sais-tu que c’est lui ?
– Ça ne peut être que lui, personne d’autre n’aurait fait cette connerie !
– C’est comme ça que tu bosses, tu portes des accusations sans avoir de preuve ?
Il voit le feu dans ses yeux prendre un peu plus de vigueur.
– Qu’est-ce que tu insinues, là ?
Marc comprend qu’elle a mal interprété ses propos et s’efforce de se calmer avec l’espoir que la pression retombera également du côté de Gabrielle.
– Je n’insinue rien du tout, je veux juste te dire…
– Ne me parle pas de mon boulot, t’as compris ? s’étrangle-t-elle en levant un doigt juste sous son nez.
– Ne me menace pas comme ça, Gabrielle.
– Je t’emmerde. Ce n’est pas à toi de me dire ce que je dois faire et ne pas faire, lâche-t-elle d’une voix glaciale.
Il lui saisit le poignet et la force à baisser le bras.
– Tu te calmes, s’il te plaît, riposte-t-il d’un ton qui rivalise de fraîcheur avec celui de la jeune femme. Ce n’est pas parce que tu es ma supérieure que tu dois me manquer de respect.
La poitrine de Gabrielle se soulève et s’affaisse avec rapidité. Son visage s’est couvert de plaques rougeâtres et le bleu de ses yeux a pris une teinte sombre où palpite l’écarlate de la braise. Elle donne un coup sec qui lui libère le bras et se tourne vers son bureau sans un mot. Elle y récupère son sac à dos et ses clefs et s’enfuit par la porte.
– Gabrielle !
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