Celle qui ne pardonnait pas
Chapitre 11
La salle d’audition est déprimante à souhait : sol et plafond livides, murs crème dépourvus de toute décoration, mobilier réduit au strict minimum, une table et deux sièges scellés au sol. Le monde extérieur n’est visible qu’au travers d’une fenêtre barreaudée dont l’ouverture est condamnée. Pas une cellule, mais c’est tout comme.
L’homme assis dos à la fenêtre est si grand que sa chaise semble destinée à un enfant. Il se tient légèrement voûté, garde ses mains bien à plat sur les genoux. Trente ans, peut-être moins, mince à la limite de la maigreur, bien habillé. Ses cheveux couleur charbon sont maintenus en arrière par de la gomina et brillent comme de l’obsidienne sous les dalles d’éclairage suspendues au plafond.
On lit la détresse dans ses yeux ; il ne comprend pas pourquoi il se trouve là.
Après avoir répondu aux salutations de Gabrielle du bout des lèvres, il la regarde s’asseoir et démarrer son ordinateur sans un mot. Les premières questions sont de pure formalité. Il se présente longuement et calmement, comme pour s’assurer que le gendarme enregistre chaque mot de ses déclarations. Gabrielle entre enfin dans le vif du sujet.
– Le nom d’Erika Steinberg vous dit-il quelque chose ?
– Oui, c’est une très bonne amie.
– Vous la connaissez depuis longtemps ?
– Quatre ans.
– Où vous êtes-vous rencontrés ?
– À Font-Romeu. J’avais loué un appartement dans le Grand Hôtel pour aller skier, elle avait loué celui juste à côté du mien. On a sympathisé.
– Simplement sympathisé ?
Il prend un air choqué.
– Oui ! s’insurge-t-il. Nous sommes de très bons amis, ça ne va pas plus loin. À l’époque, elle avait un petit copain.
– Et si ce n’avait pas été le cas ?
Son visage s’indigne encore un peu plus. Il secoue la tête et répond dans un souffle.
– Non…
– Cela est-il si inconcevable ?
– L’idée ne m’a jamais effleuré l’esprit. Elle est comme une sœur pour moi.
Gabrielle approuve silencieusement avant de baisser les yeux sur son PC et de noter : « indignation sincère à la question d’une relation amoureuse ».
– Pourquoi suis-je ici ?
Gabrielle se redresse et fixe son interlocuteur.
– Erika est décédée. Une enquête est ouverte.
L’homme ouvre la bouche, puis la referme ; son regard glisse sur la table, sur ses mains qui n’ont pas bougé de ses genoux, revient vers Gabrielle. Elle ne l’a pas quitté des yeux. Il ne savait pas. Il n’en montre rien, mais il vient de prendre un gros coup de massue sur la tête. Une de ses mains se pose sur le rebord de la table comme pour lui éviter de s’écrouler. Les doigts de Gabrielle s’agitent une nouvelle fois sur le clavier : « Semble ne pas être au courant pour la mort d’Erika. Très affecté. »
– Je suis désolée, déclare-t-elle avec sincérité.
Le silence se prolonge.
– Qu’est-ce qui s’est passé ? demande-t-il enfin.
– Elle est morte de mort non naturelle. Comme je vous l’ai dit, une enquête est ouverte.
– Une mort non naturelle ?
– Oui.
– Vous voulez dire… un accident ?
– Non, ce n’était pas un accident.
L’homme encaisse difficilement l’information. À nouveau le silence, qu’une nouvelle question de Gabrielle fait voler en éclats.
– Où avez-vous passé la journée de dimanche ?
Il dévisage le capitaine, incrédule, puis secoue une nouvelle fois la tête.
– Je ne l’ai pas tuée…
– Pourriez-vous répondre à ma question, s’il vous plaît ?
– Je travaille dans un restaurant, j’y étais dimanche dernier.
– Toute la journée ?
– Ce jour-là, j’ai travaillé de huit heures à quinze heures. J’ai dû repartir du restaurant vers quinze heures trente.
Tout cela et encore d’autres choses qui lui font penser qu’il ne désirait pas la mort d’Erika, elle en a déjà connaissance grâce aux derniers SMS qu’il a échangés avec elle. Mais elle ne veut écarter aucune piste et préfère pour l’instant laisser son homme dans l’idée qu’ils ne savent rien de lui. Le légiste estime qu’Erika a été tuée en fin de matinée, ce qui implique qu’il n’était pas sur les lieux au moment de sa mort, pas qu’il n’a rien à voir avec ce qui lui est arrivé. Cela fait une grande différence. Et qu’il soit à l’évidence bouleversé par la disparition de son amie ne change rien à l’affaire.
– Quand l’avez-vous vue pour la dernière fois ?
– Mardi dernier, nous avons pris un verre ensemble en ville.
– Elle vous a paru comment ?
– Comme d’habitude, plutôt de bonne humeur, sereine, détendue.
– Vous connaissez son entourage ?
– Pas vraiment, non. Elle a ses amis – avait, rectifie-t-il dans un murmure –, j’ai les miens, et les deux groupes ne se mélangent pas spécialement. Quand on se voyait, c’était généralement tous les deux.
– Elle ne vous a jamais parlé d’une personne avec qui elle aurait pu avoir un gros différend, qui aurait eu des raisons de lui en vouloir ?
– Non.
– Elle avait un petit ami en ce moment ?
– Pas que je sache.
– Une petite amie peut-être ?
Il fait non de la tête. Elle pose deux doigts sur son front, ferme les yeux et laisse passer quelques secondes.
– Vous l’avez appelée à plusieurs reprises dimanche et lundi, déclare-t-elle, les paupières toujours closes.
– Oui, je voulais passer la voir.
– À quel propos ?
L’hésitation de l’homme lui fait rouvrir les yeux. Il a baissé la tête et se tord nerveusement les mains.
– Erika était ma confidente, finit-il par dire, c’était à elle que je m’adressais quand ça n’allait pas. Elle m’écoutait, elle me comprenait. Quand j’avais besoin d’elle, elle était toujours là.
– Et vous aviez besoin d’elle ce week-end ?
– Oui.
– Pourquoi ?
Nouvelle hésitation, suivie d’un bref haussement d’épaules.
– Je n’ai pas trop le moral en ce moment.
– Pourquoi ? insiste-t-elle.
Il laisse passer une poignée de secondes avant de répondre.
– Je suis fatigué par mon travail, je ne sais pas où je vais, je n’avais personne d’autre qu’Erika pour me maintenir la tête hors de l’eau.
– Vos parents ?
Il secoue la tête.
– Je ne les vois plus.
– Vous avez évoqué des amis tout à l’heure, se rappelle-t-elle.
– Des connaissances, tout au plus. Erika était ma seule véritable amie.
Il n’en dit pas plus, elle n’insiste pas, se contente de taper quelques mots sur son PC : « Seul, pas de relation, brouillé avec ses parents, Erika unique amie. À vérifier. » Même si elle ne peut définitivement pas l’innocenter, elle a le sentiment que cet homme aimait profondément Erika et que sa mort l’anéantit. Pelotonné dans ce siège trop petit pour lui, il a l’air d’un enfant qui aurait grandi trop vite. Elle se rend subitement compte que son buste tremble légèrement. Elle tend le cou et constate qu’il serre très fort les poings sur ses genoux.
– Tout va bien ?
Il ferme les yeux et acquiesce de la tête.
– Je suis navrée pour votre amie, nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour trouver le coupable.
L’homme est toujours prostré sur son siège. Un instant, elle pense qu’il va être la troisième personne à s’effondrer sous ses yeux après les parents d’Erika. Peut-être même cela sera-t-il encore plus difficile qu’avec eux. Elle aimerait être capable de soulager sa peine, mais elle n’a jamais été douée pour ça. Elle aurait peut-être dû faire cette audition avec Marc finalement, il a été d’une précieuse efficacité hier chez les époux Steinberg.
L’homme relève brusquement la tête et lui adresse un regard désespéré.
– Je n’ai rien à voir avec sa mort, vous savez.
Elle se contente d’incliner la tête. Il se ratatine encore un peu plus sur lui-même, fixe avec tristesse le rebord de la table. Elle examine attentivement l’expression de son visage ; s’il joue un rôle, il est très bon comédien.
– Je ne sais pas comment je vais faire sans elle, articule-t-il péniblement.
Elle ouvre la bouche avant de se raviser aussitôt. Je suis désolée. En quoi cela va-t-il l’aider qu’elle prononce ces mots-là ? Combien de fois les lui a-t-on dits, à elle ? Ils n’ont jamais apaisé sa souffrance.
– Je comprends votre peine. Dans ce genre de situation, c’est toujours bon de dire ce qu’on a sur le cœur, de verbaliser ses émotions. Ne gardez pas ça pour vous.
Elle ne croit pas un mot de ce qu’elle dit, mais peut-être son interlocuteur est-il plus réceptif qu’elle à ce genre de fadaises.
– Parlez avec votre entourage, avec des gens dont c’est le métier d’écouter les autres, peut-être.
Il la regarde avec attention. Pour la première fois depuis le début de l’entretien, un sourire se matérialise sur son visage.
– J’ai eu maintes fois affaire à ce genre de personnes, elles ne m’ont jamais été d’une quelconque utilité.
Il secoue la tête, puis ajoute :
– Non, ils ne comprendront pas.
Elle regarde l’homme franchir la porte de la gendarmerie avec le sentiment d’avoir perdu son temps. Il connaissait très bien Erika, mais ne savait rien de sa vie. Étrange paradoxe qu’il lui faudra peut-être prendre le temps d’élucider.
Marc n’est pas à son bureau. Elle est à peine assise derrière le sien que son portable vibre dans sa poche. Elle prend immédiatement l’appel lorsqu’elle voit le nom affiché à l’écran. Adrien est un ami de longue date, mais aussi l’un des membres de l’équipe qui travaille sur le meurtre d’Axel. Dobey n’a pas fait l’erreur de confier cette enquête à Gabrielle, mais elle suit de très près ses avancées. Le mot est en l’occurrence plutôt mal choisi car les investigations sont au point mort. Le meurtrier a disparu des écrans radar, les nouvelles sont faméliques. Gabrielle raccroche, dépitée.
Une journée de merde en perspective.
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