Haute saison
Dédicace
À tous ces saisonniers
qui enchantent les étés.
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« C’est court, huit jours. »
Jean-Claude Dusse, Les Bronzés.
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Chambre Goéland
C’est fou le nombre de gouttes d’eau qui ne font pas déborder le vase. Fanny a récemment lu une phrase de ce genre, et elle lui a sauté au visage. Il y a encore quelques semaines, jamais elle ne se serait crue capable d’être là, avec lui et les enfants, serrés les uns contre les autres dans ces deux chambres communicantes, prêts à jouer la symphonie du bonheur familial devant des dizaines d’inconnus sous le soleil de la côte basque. Enfin, soleil… Vu comme c’est parti, cet été a peu de chance d’être placé sous les meilleurs auspices. Alors le beau temps… Ce serait étonnant.
Voilà des semaines que Fanny ne dort plus. Ou des mois. Elle ne sait plus. Et cette première nuit de vacances ne fait pas exception. Elle est carapatée au bout du lit, tout contre le bord, pendant que Victor ronfle bruyamment, affalé sur tout le matelas, les bras en étoiles, maître de l’espace. C’est très inconfortable de dormir avec quelqu’un qu’on n’aime plus.
Ils sont partis ce matin. Elle a fini de boucler les valises hier soir. Pendant que les enfants dormaient et qu’il regardait une série, elle a achevé de fermer la maison qu’ils allaient abandonner pour deux semaines. Elle a arrosé les plantes, tiré les volets, vidé le frigidaire, jeté les ordures, et refait mentalement la liste de ce qu’elle aurait pu oublier tout en fumant une cigarette dans la rue, profitant de ce dernier instant de liberté et d’autonomie avant ces jours qu’ils allaient devoir passer ensemble. Dans la chaleur de cette fin juillet, l’air était doux, l’ambiance chaleureuse. Dehors, les gens semblaient heureux. Des couples se tenaient par la main. Les robes légères des femmes faisaient tourner les têtes de leur amoureux, résolu à leur apporter le monde pour un sourire ou une caresse sur leurs cuisses dorées par le soleil. Des groupes de copines riaient de bon cœur en terrasse devant leurs verres de vin. La vie paraissait se jouer devant Fanny, comme sur un écran de cinéma sur lequel était projeté ce bonheur amoureux dont elle se sentait désormais étrangère. Oh et puis zut, elle exagérait sûrement. Ils n’avaient pas eu une très bonne année, c’est vrai. Mais peut-être que les vacances allaient tout réparer, en fin de compte. C’était déjà arrivé. Et ils étaient repartis pour une année supplémentaire, leurs blessures conjugales rafistolées dans la douceur de l’été.
Elle a respiré un grand coup, lancé un dernier regard à la boîte aux lettres et au décor familier de cette maison qu’ils habitent depuis que les enfants ont grandi, depuis qu’ils ont davantage d’argent et qu’ils sont moins heureux. En soufflant ses volutes dans la tiédeur de cette soirée, elle s’est promis d’essayer d’être douce, positive, enjouée. Bref, d’être celle que tout le monde attend qu’elle soit. Victor, les enfants et les spectateurs de cette félicité familiale qu’ils vont croiser chaque jour de leur séjour « au club ».
C’est Margaux qui leur en a parlé la première. Un de ses amis y va chaque année avec ses parents. « C’est super, maman, il y a plein d’activités, un club ados, des sports pour les adultes. Et puis la mer. S’il te plaît, maman ! » Nous, dans un club ? Quelle idée. Plutôt mourir que parler à des inconnus au réveil, partager sa table au restaurant, rire aux blagues douteuses de profs de sport collectif ou applaudir aux tristes spectacles d’humoristes ratés à l’heure où vingt ans plus tôt elle enfilait une jupe pailletée pour se fondre dans les nuits catalanes. Et puis, au détour d’une réunion de parents, le sujet était revenu sur le tapis avec la mère du fameux copain. Une femme très chic, normale, s’était dit Fanny. Une femme dont elle aurait pu se faire une amie, si elle n’avait pas été si pressée, accaparée par mille sujets à régler – à commencer par sa vie de couple qui partait sérieusement en vrille. La femme chic lui avait vanté la situation admirable de l’hôtel-club, qui donnait sur la promenade d’Anglet. La simple évocation de « promenade » était venue à bout de ses réticences. Des chambres à bas prix pour une vue exceptionnelle. Un séjour les pieds dans l’eau où les enfants nagent dans le bonheur pendant que leurs parents peuvent enfin prendre le temps de lire, se reposer ou faire des balades dans la région, si belle. Et surtout, de se retrouver, avait ajouté la femme avec un clin d’œil qui avait fait frémir Fanny.
Puis l’idée avait peu à peu fait son chemin. Un soir, elle a évoqué le sujet avec légèreté. « Tu sais que les clubs, finalement, il paraît que c’est vachement bien ? » Contre toute attente, Victor a rapidement été séduit par l’idée, lui qui veut toujours tester de nouvelles activités en famille. D’autant qu’il est fou de la côte basque – ce que Fanny ignorait totalement.
Ensemble, ils sont allés sur le site, ont regardé les prix qui, en effet, étaient assez attractifs. L’année ayant été difficile pour tous les deux, leurs finances ne leur permettraient pas, cet été, d’aller au bout du monde, ni même d’envisager un road-trip familial en France comme autrefois, lorsque les enfants adoraient encore partager des moments avec leurs parents. Aujourd’hui, même au restaurant, Jérémy et Margaux, à dix et quatorze ans, semblent rapidement gagnés par l’ennui, pianotant des textos sous la table et soupirant d’exaspération lorsqu’une énième dispute éclate entre eux – ce qui ne manque pas de se produire dès lors qu’ils programment une activité commune. Oui, cette idée de club n’était peut-être pas mauvaise. Avec tous ces gens autour d’eux, ils ne pourraient pas gueuler. Les enfants se feraient des amis de leur âge et, qui sait, ce serait peut-être l’occasion d’un « nouveau départ ».
Ils ont débarqué au Club Océan tard en fin d’après-midi, après une route interminable et une chaleur caniculaire. Et c’est les yeux écarquillés d’horreur que Fanny est passée devant la foule luisante de crème et ivre de liesse qui se pressait au bord de la grande piscine. Puis ils ont rapidement pris possession de leur chambre familiale Goéland, un lieu propre sans grand charme et sans la fameuse vue spectaculaire sur l’océan. Et devant cette promesse non tenue, elle a eu du mal à contenir ses larmes.
Après avoir vainement tenté de s’endormir, elle se hisse sur son fauteuil, parcourt les quelques mètres qui la séparent de son sac, puis avale un somnifère pour plonger dans un sommeil sans questions, bercée par le roulis des vagues qui lui rappellent que, demain, les vacances pourront commencer.
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