Haute saison

Adèle Bréau · Chapitre 39 sur 39

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Haute saison

31 décembre, cinq mois plus tard

 

— Vite, on va être en retard !

— Attends, je raccroche avec Luna.

— Mais, tu l’as vue toute la journée.

— Et alors ?

Fanny lève les yeux au ciel. Que pourrait-elle dire à Jérémy ? Il est si heureux depuis cette rentrée scolaire. Pour la première fois, il s’est fait trois copains qui sont les bienvenus à la maison. Quant à Luna, il l’a enfin embrassée, après des semaines de tractations et de stratégies élaborées avec sa petite bande dans la cuisine familiale. Depuis, on ne le voit plus guère. Quant à Margaux, elle a rompu en début d’année avec Jean, rencontré au club l’été dernier. Elle prétend ne pas l’avoir regardé du séjour. Et puis ce fameux dernier soir, celui du rayon vert et du feu sur la plage, elle a baissé sa garde. Ils étaient tous là, adultes, enfants, animateurs, autour des flammes qui dansaient en même temps que les corps, au son des guitares et des tambourins. Germain, qui était alors la mémoire du club, n’avait jamais vu pareille communion.

Un peu plus tôt dans la soirée, il avait fait un triomphe. Sur la scène, il était sorti de lui-même, s’était libéré des chaînes qui l’entravaient. Dès les premières notes de Thriller, toute la salle s’était levée et avait applaudi à tout rompre cette petite troupe d’amateurs, qui avait répété des heures, souvent de nuit, pour leur offrir ce spectacle. Ensuite, personne n’était allé se coucher. L’hôtel entier s’était mis à danser, puis avait investi la plage quand le bar avait dû fermer. La fête avait duré toute la nuit, prolongeant cette expérience particulière dont tous se souviendraient, quand bien même ils ne se reverraient jamais.

C’est aussi cette nuit-là que Germain a convaincu Margaux de parler de ce que lui avait fait Greg. Elle avait tenté de minimiser les faits, argué que pour elle c’était déjà oublié. Elle bavardait avec Jean et s’en fichait pas mal. Et puis elle avait compris qu’il risquait d’y avoir d’autres victimes. La semaine suivante, l’année d’après. Qu’elles n’auraient peut-être pas sa chance ni sa maturité. Alors, d’un commun accord, ils avaient décidé d’aller le dénoncer. Mais Matthias, qui avait surpris leur conversation, n’avait pas pu attendre. Il avait attrapé Greg par le col, alors qu’il pavoisait au milieu d’un groupe d’adolescentes énamourées, et l’avait traîné jusque chez Jean-Michel. Ça l’avait aidé, avait-il expliqué ensuite. Une sorte de réparation. Désormais, il regardait le monde avec d’autres yeux que ceux d’un homme élevé dans un univers d’hommes, qui ne voyait rien d’autre que ce qu’on lui avait appris à voir. Après la fête, de retour dans sa chambre, Fanny, incapable de dormir, avait attendu plusieurs heures les premières lueurs de l’aube, heureuse d’assister une dernière fois à ce spectacle.

— T’es trop belle, maman !

Margaux a mis une jolie robe pailletée. Ce soir, ils feront tous la fête ensemble, bien décidés à croire dans les promesses de cette nouvelle année.

Le café-théâtre est situé sur une place minuscule, éclairée par un lampadaire solitaire, loin des regards et du bruit des rues adjacentes. La neige, tombée la veille, n’a pas tenu. Mais, çà et là, quelques petits oreillers cotonneux restent accrochés aux branches des trois sapins que Matthias et Germain ont souhaité disposer à cet endroit.

— Regarde, les voilà !

Matthias peine à suivre Chantal, qui trottine gaiement jusqu’à eux. Elle les embrasse un à un, s’attarde sur Fanny, radieuse dans son manteau d’hiver.

— On n’a pas l’habitude de se voir comme ça, rigole-t-elle. En civil !

— Oui, la dernière fois, tu portais un short de sport, tenais un enfant à chaque main, et moi, je me demandais comment j’allais atteindre la gare avec mon fauteuil lesté des sacs de voyage de toute la famille.

— On est bien plus chic comme ça !

Chantal n’a plus rien à voir avec la femme qu’elle était quelques mois plus tôt. Elle a pris un peu de poids, ce qui lui va très bien, et son masque d’angoisse et de tristesse a disparu. Thierry, lui, semble toujours aussi surpris d’être parvenu à ses fins. Ça n’a pas été facile. Même la dernière chance du dernier soir a été vaine. Et s’il n’avait eu la témérité de harceler le club – donc Germain –, pour obtenir les coordonnées de sa dulcinée, ils ne se seraient probablement jamais retrouvés. Pourtant, il n’a fallu que quelques semaines à Chantal pour quitter cette maison qui fut aussi sa prison. Avec l’argent de la vente, et celui gagné au casino, elle a décidé de partir habiter près de chez Lily, et de ses petits-enfants. « Pas trop non plus », a-t-elle néanmoins précisé en riant à Fanny, qu’elle appelle désormais une fois par semaine, qu’il pleuve ou qu’il vente, tous les dimanches soir.

Elle et Thierry ont décidé de faire la tournée des clubs Océan. Ils se sont donné cinq ans. Et tannent déjà leurs acolytes pour retourner tous ensemble à Anglet, l’été prochain. On verra.

Quant à Germain, il a vu son rêve se réaliser. Durant cette fameuse nuit, porté par l’ivresse de ces instants où tout paraît possible, Matthias lui en a suggéré l’idée. Pourquoi ne reprendrait-il pas une salle de spectacle ? Oh, un petit endroit de rien. Pas trop cher, ni compliqué à gérer. Un lieu avec des coulisses, des fauteuils à battant, un rideau de velours et une odeur de trac. Un lieu qui ne serait qu’à lui. Matthias pourrait l’aider. Qu’avait-il d’autre à faire ? Il voulait changer de vie. Privilégier le bonheur de ses proches, de ses filles, et puis le sien, bien sûr.

Ce soir, c’est la première. Ils ne sont pas très nombreux encore. Mais ça viendra. Fanny en est persuadée. À l’intérieur, la cloche retentit.

— Entrez, entrez ! Fanny, regarde, on a fait installer une rampe. Figure-toi qu’il n’y en avait pas.

— Y’a intérêt ! plaisante-t-elle en poussant sur les roues de son fauteuil, impatiente de s’installer auprès de ses amis.

Pourtant, quelque chose l’empêche d’avancer. La neige ? Une pierre ? Margaux, qui fait entrer le public, regarde sa mère et lui sourit. Étonnée, Fanny se retourne et puis elle le voit. Victor. Il tient les poignées du fauteuil. Il a l’air ému. Ou intimidé.

— Ou tu me lâches pour que je fasse demi-tour, ou tu viens devant moi, lui murmure Fanny.

Victor fait quelques pas et se plante devant elle. Puis il se met à genoux, sans la quitter des yeux. Ils se taisent. Les années leur ont appris à se comprendre sans avoir à dire de banalités. Et s’ils ont raté bien des occasions de communiquer, rien d’autre ne compte en cet instant que ce regard échangé. Une boule se forme dans la gorge de Fanny. Victor enfouit son visage entre ses cuisses et serre très fort sa taille. Fanny lui caresse les cheveux et pose son visage contre le sien. Ils retrouvent leur odeur qui leur a tant manqué, et qu’ils ont failli perdre. Ils veulent s’offrir une chance de continuer. Ils s’embrassent sans pouvoir s’arrêter. Comme au début, lorsque la vie n’avait pas sournoisement tout érodé. Ou brisé.

Tandis que Victor pousse lentement le fauteuil à l’intérieur du théâtre illuminé, où trépigne déjà Yannick, le père de Lena, devenue une des têtes d’affiche de cette troupe pleine d’avenir, Fanny repense à l’histoire du vase brisé, dont avait parlé Matthias dans la petite auberge où ils avaient atterri ce jour d’orage, lorsque tout lui semblait perdu. Après tout, il avait sans doute raison. Il est possible de recoller les morceaux avec de la laque dorée.

Dans le hall, une femme se tient devant l’affiche où bondit un Germain enturbanné. Elle ne bouge pas. Elle a une canne, c’est étonnant. Après un bref coup d’œil à la billetterie, elle s’avance. La porte se referme derrière elle.

Le spectacle va commencer.

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