Haute saison

Adèle Bréau · Chapitre 20 sur 39

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Haute saison

Jeux café

 

— Dans la comptine « Pirouette, cacahuète », avec quel genre de fil le nez est-il rafistolé ? Oh, Gérard, tu m’écoutes ou tu discutes ? C’est toujours les mêmes qui chahutent ! À l’école, tu étais déjà comme ça ?

— Pas du tout !

— Si, si !

— Ah, regarde ce que dit ta Douce ! Michèle, ne me dis pas que tu l’as rencontré en primaire.

— Si !

— Non ! Mais… Vous êtes ensemble depuis combien de temps, vous deux ? Quoi ? Vingt ans ? Tu m’as pris pour un bolosse, mon Gérard ? Ça te ferait quel âge, trente-deux ? Enfin, vingt ou quarante, moi je trouve qu’on peut applaudir cette pauvre Michèle ! Allez, je n’entends rien ! Posez les tasses, avec le café, ça déborde. Et je vous rappelle qu’il n’y a pas de laverie ! Oui, ma chérie ? Du fil ? Du fil comment ? Oui, va demander à ta maman. C’est qui, ta maman ? La jolie dame, là-bas ? Pardon, jeune homme. Mais c’est vrai qu’elle est belle, ta femme. Tu dois être très riche. Non ? Alors, tu as eu des cheveux à un moment ? Je déconne. Bon, personne ne sait ? On a à la clé un café glacé préparé par notre bel Alex !

Fanny n’a pas trouvé de place au fond de la terrasse, comme elle l’espérait. Elle a tourné sur elle-même, espéré qu’un groupe s’écarte pour la laisser placer son fauteuil face à la scène mais ils sont tous accaparés par ce type qui s’égosille sans relâche dans son micro, animé par un enthousiasme et une bonne humeur qui forcent le respect. Finalement, elle s’est calée un peu trop près de la scène à son goût, dans un petit espace laissé vacant près d’une famille. Deux petites filles et leur père, qui sue abondamment, le nez dans son portable, pendant que la grande pianote sur sa console, et que la petite regarde, ébahie, ce saltimbanque de bord de mer. C’est vrai que pour une gamine de cet âge, ça doit être quelque chose, songe Fanny. Elle s’amuse à observer cette assemblée réunie en ce tout début d’après-midi. Pourtant, elle n’a jamais aimé ce moment de la journée – l’« heure de rien », disait Jérémy quand il était plus petit. Elle a beau avoir pris un somnifère hier soir pour oublier qu’ils ne sont plus une famille, ce matin, cette réalité lui a de nouveau sauté au visage. Trop violemment cette fois pour qu’elle joue le jeu de la joyeuse tribu. Elle les a laissés partir tous les trois, au prétexte d’une migraine, pour profiter d’une grasse matinée qui, finalement, a pansé sa peine d’une douce mélancolie pas si désagréable. Être seule la rend moins triste. Mais cette « heure creuse » la replonge dans l’abattement. C’est certainement pour cette raison qu’ils ont instauré cette animation. Elle a appris en écoutant les conversations du bar que c’était un classique, que dans tous les hôtels-club du monde, un aspirant comédien sortait ses fiches à l’heure de la sieste pour offrir des cafés aux clients engourdis par la digestion. C’est plutôt malin, cette organisation, se dit-elle. Sous cette apparente frivolité, ce chaos illusoire, tout est manifestement pensé, calculé au millimètre. Les tablées rient, se consultent pour répondre aux questions, envoient leurs gamins. Certains se contentent de se laisser bercer par cette bonne humeur pour ne pas s’abandonner au spleen dans la solitude de leur chambre.

Un instant, Fanny songe que quelques couples ont probablement profité de ce temps suspendu pour aller se glisser sous les draps, et unir leurs corps dans la torpeur de la mi-journée, pendant que les plus jeunes se reposent et que leurs grands sont canalisés par ce système complexe. Elle se remémore les premières heures de la maternité, lorsque Margaux était toute petite et que, avec Victor, ils la posaient au pied de leur lit. Combien ils s’aimaient alors !

Soudain, elle entend chuchoter la fillette, assise à son côté. Ni son père ni sa sœur ne font attention à elle. Elle a la réponse à la question mais n’ose pas la donner.

— Dis-le, lui murmure doucement Fanny, la faisant sursauter. La réponse, tu l’as ?

— « Du joli fil doré », annonce l’adorable gamine, les yeux plantés dans les siens.

— On a la réponse, ici ! crie Fanny, insensible à tous les regards qui se tournent vers elle.

Le père, toujours plongé dans son smartphone, ne lève même pas la tête. La grande, en revanche, s’enfonce dans son fauteuil d’osier. Non mais de quoi se mêle cette dame, semble-t-elle penser. Elle fronce les sourcils en direction de sa cadette. Qu’est-ce qu’elle a fait, encore ?

— Oui ? Ton prénom, c’est ?

— Fanny !

— Oh, Marius, as-tu du cœur ? plaisante l’animateur avec un accent méridional, qui déclenche l’hilarité générale.

Fanny sourit poliment. Elle a l’habitude. Elle a grandi en Provence. Et ce prénom, elle le tient justement de la passion folle que son père entretenait pour Marcel Pagnol.

— Dis-le, ma chérie.

Elle encourage la fillette qui, tête baissée, parvient à murmurer :

— Du fil doré !

— Ah non, je suis désolé, jeune fille. On y est presque, mais non !

— Ça n’est pas ce que tu m’as dit tout à l’heure, allez, concentre-toi, insiste Fanny avec douceur.

— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? intervient le père, brusquement sorti de son obsession technologique.

— La petite a la réponse, explique Fanny. Allez, le fil, il est comment ?

— Joli.

— Alors, vas-y, répète-le.

Mais l’animateur s’est détourné, il est en train de taquiner un groupe un peu plus loin. Personne ne semble plus se soucier de la réponse à ce fichu quiz. Mais Fanny a horreur de l’injustice, et la fillette l’émeut. Maintenant qu’elle n’a plus d’enfants en bas âge, cette période de l’innocence lui manque. Alors elle prend la petite par la main, débloque les freins de son fauteuil et pousse un grand coup sur une roue. La fillette la suit et, d’instinct, pousse son fauteuil vers la scène. Professionnel, l’animateur calme l’enthousiasme de ses admirateurs et se penche vers elles.

— Oui, belles demoiselles ?

— La petite a la réponse, déclare fièrement Fanny dans le micro, surprise par le ton de sa voix, trop fort.

— Ah, la réponse ! Je vois qu’on a deux candidates sérieuses. Dis-moi, tu étais du genre fille du premier rang à l’école, n’est-ce pas ? De celles qui ne voulaient pas qu’on copie sur elles ? Elles me rendaient dingue, moi, ces nanas-là. Autant te préciser que l’école, je n’y suis pas resté longtemps.

— Pas du tout ! réplique Fanny, ravie de s’amuser un peu, même si certains la regardent avec ce mélange de curiosité empreint de compassion qu’elle connaît bien. Non, moi j’étais la fille du radiateur. Celle qui dort bien au chaud en espérant qu’on ne l’interroge pas en piochant son nom dans la liste alphabétique.

— Ah, on a dû être à côté, alors ! s’enthousiasme le présentateur, avant de se pencher vers la petite planquée derrière le fauteuil. Alors, cette réponse ? Tu me la donnes ? Ou tu la gardes cachée dans ta bouche ?

— Du joli fil doré, répond bravement la fillette.

Sourcils froncés, d’un air faussement candide, il regarde la petite carte glissée au fond de sa main et crie bien fort, en articulant soigneusement :

— C’est-la-bonne-ré-poooonse ! Bravo ! Hé, fortiches la mère et la fille ! Vous pouvez aller commander un café glacé de luxe hôtel 5 étoiles à Alex, notre barman ! Oui, le très beau jeune homme derrière le bar. Fais pas cette tête, Alex, c’est vrai que tu es beau gosse. Oh, tu crois que je ne t’ai pas vu hier, au night ?

Ledit Alex secoue la tête, visiblement habitué à la gouaille de son collègue. Dans le public, des sifflets fusent. Les corps s’échauffent devant cette décontraction. Fanny se dirige vers le bar en demi-lune qui fait face à l’océan, satisfaite de cette victoire et de cette soudaine intégration au groupe de vacanciers. Mais la fillette reste immobile.

— Tu viens ? On va fêter ton succès ? Je suis sûre qu’on peut t’avoir une grenadine à la place.

— Héloïse, tu fais quoi ? J’ai plein de boulot. Ta sœur va t’emmener au club. Je tourne la tête deux minutes et tu fous le camp. Vous ne m’aidez pas, toutes les deux. Non, c’est sûr. Merde, mais qu’est-ce qu’il me veut, lui, encore ? C’est un cauchemar, cette histoire.

Le père est très agité. Son beau visage brun s’est couvert de grandes taches rouges qui visiblement le démangent, à en croire les coups de griffe qu’il donne à son épiderme martyrisé. Fanny voudrait l’aider, le réconforter, mais elle n’ose pas. Apparemment, il n’est pas d’humeur à échanger avec qui que ce soit.

— J’ai gagné le jeu, papa ! s’exclame la petite fille en sautillant.

Fanny s’est toujours demandé si les enfants avaient la faculté de ne pas absorber l’agressivité et les chagrins des adultes.

— Excusez-moi, votre fille n’y est pour rien. Ta fille…, se force Fanny. J’ai pris la liberté de l’emmener au bar pour qu’elle puisse récupérer son cadeau. Tu avais l’air occupé. Je n’aurais pas dû, désolée.

Matthias la regarde, hébété, comme si elle lui parlait dans un dialecte afghan. Il est évident qu’il n’entend rien de ce qu’elle lui dit et qu’il ne sait plus où il est. Dans sa main, son téléphone clignote sans interruption. Les notifications s’y empilent les unes après les autres. Sa fille aînée l’observe elle aussi avec inquiétude.

— Ça va ? s’enquiert Fanny.

— Ça va, papa ? répète la grande en posant sa main sur son avant-bras. Tu es tout pâle.

— Oui… oui. Il faut juste que je passe des coups de fil, c’est important.

Tout en disant cela, il examine les alentours, à la recherche d’un appui. En désespoir de cause, il pose une main sur l’épaule de son aînée, et la seconde, qui tient toujours le téléphone, sur Fanny. Puis il se redresse d’un coup. Et, sans un mot, les yeux perdus dans le vague, il tourne les talons, suivi par ses enfants.

Une chose est sûre, songe Fanny, elle n’est peut-être pas celle qui va le plus mal dans cet hôtel.

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