Haute saison

Adèle Bréau · Chapitre 22 sur 39

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Haute saison

Terrain de pétanque

 

C’est impossible. Impossible qu’il ait fait ça, lui qui est si organisé. Lui qui vérifie tout dix fois au risque de perdre un temps précieux. À l’école, on l’appelait « l’ordinateur ». Matthias vérifie à nouveau. Ses mains tremblent mais il ne s’en rend même pas compte. Il ouvre à nouveau sa boîte mail, évite les dix nouveaux messages qui viennent de tomber, dont un de Dubouche dont il n’ose même pas regarder l’objet, puis va dans la boîte d’envoi. Comment est-ce que ça a pu arriver ? Et pourtant c’est là. Il a répondu « à tous », et pas seulement au responsable des RH. Il a bel et bien envoyé à ce candidat, Camille Levard : « Pas mal… Mais rassure-moi, c’est un homme ? Parce que bosser avec une femme… » C’est surréaliste. Comment un simple clic a pu provoquer un tel cataclysme dans sa vie. Depuis ce matin, il essaye de gérer cette sombre affaire. La candidate – parce que c’est évidemment une femme – leur a envoyé, à lui et au RH, un message très sec expliquant qu’elle ne pensait pas qu’être une femme pouvait encore poser un problème en 2021. Matthias a découvert ça ce matin, au réveil. Parce que la veille, après s’être promené avec les filles et avoir enfin senti qu’il parvenait à se rapprocher d’elles, à les écouter, à s’intéresser à leurs petites vies qui finalement lui sont un peu inconnues, il a décidé de ne pas rallumer son téléphone. Ils ont bu un verre dans un bar près de l’hôtel. Il a pris une bière bien fraîche qui lui a vaguement tourné la tête – depuis combien de temps n’avait-il pas bu d’alcool, refait le monde avec un copain, par crainte de se déconcentrer, d’être trop crevé ou trop ivre pour travailler ? Noémie a opté pour un Coca-Cola. D’habitude, Matthias refuse qu’elle boive des sodas, mais c’est les vacances. Et puis, sa grande fille est si raisonnable. Qu’est-ce que ça pouvait bien faire, finalement ? Était-elle obligée de subir une discipline aussi stricte que celle qu’il s’imposait ? Héloïse avait eu droit à une grosse glace à la crème chantilly. Ses yeux brillaient, elle s’était confectionné une moustache de mousse blanche et ça les avait fait rire. Ils avaient parlé de tout et de rien, de l’école, des copines, de leur mère qui ne leur manquait pas encore, mais quand même un peu. Puis ils l’avaient appelée tous les trois en Facetime. Matthias s’était reculé pour ne pas apparaître dans le cadre, mais il avait été heureux d’entendre la voix d’Annabelle, son ton si doux avec les filles, d’assister à leur complicité à toutes les trois comme avant. Elles avaient raconté le club « fantastique », les activités « géniales », la chambre « trop bien » et il s’était senti piteux devant cet enthousiasme enfantin. Il était devenu snob.

Petit, il avait vécu très modestement avec ses parents, et tout lui paraissait merveilleux alors. Lorsqu’il repensait à son enfance, il n’en avait que de bons souvenirs – l’odeur du thé que sa mère buvait toute la journée, leur proximité dans la toute petite maison qu’ils occupaient… Hier, il avait brusquement pris conscience qu’il avait changé. Que son salaire confortable, ses costumes chics, son bel appartement, les écoles privées des filles et le standing des hôtels dans lesquels il avait pris l’habitude de descendre lors de ses voyages d’affaires avaient peu à peu fait taire le gamin en lui. Depuis son arrivée, il n’avait eu que mépris pour cet établissement modeste où tout le monde semblait heureux. Parce que quoi ? Ça n’était pas assez bien pour lui ? Alors, après avoir raccroché avec Annabelle, ils avaient longé l’océan, et il avait confié Héloïse à son aînée le temps d’aller enfiler son maillot dans la chambre – une chance qu’il l’ait finalement emporté. Puis il les avait rejointes et ils avaient profité tous les trois des derniers rayons du soleil et de la plage enfin déserte pour aller jouer ensemble dans les vagues. Il avait pris Héloïse dans ses bras et lui avait montré comment sauter par-dessus, ou au contraire plonger la tête la première quand elles étaient trop hautes. Ils avaient ri à gorge déployée, hurlé de frayeur lorsque les rouleaux approchaient, fait pipi dans l’eau parce que dans la mer « on a le droit », et Matthias s’était enfin lavé de tous ces mois de soucis, de stress et de solitude. L’eau salée avait eu un effet libérateur. Il était couvert de sable, les bras endoloris d’avoir porté sa cadette, le torse rougi par le froid mais il se sentait vivant.

Puis ils s’étaient enroulés dans leurs draps de bain tout juste achetés dans une boutique de plage, aux motifs particulièrement kitsch – un grand parasol sur fond de coucher de soleil orangé pour lui, une licorne pour Héloïse et un imprimé léopard fuchsia pour Noémie. Ils avaient couru vers leur chambre, se piquant les pieds sur l’asphalte puis sur l’herbe, et avaient tiré au sort qui prendrait sa douche en premier. Noémie avait gagné, ils s’étaient allongés sur son grand lit à lui, en fichant du sable partout, et ils avaient fait l’avion comme quand Héloïse était petite. Devant leur fenêtre passaient des enfants déjà douchés, des ados qui revenaient de la plage, des couples sur leur trente et un qui se dirigeaient vers le bar. C’est à ce moment qu’il s’était souvenu que son téléphone était toujours dans la poche de son pantalon et qu’il avait constaté que la batterie était à plat. Voilà peut-être l’occasion de décrocher, avait-il pensé. Il fallait prendre de la distance de temps en temps avec sa vie professionnelle, lui répétait la coach. Il avait donc branché son téléphone en le laissant éteint. Puis il avait aidé Héloïse à se doucher et ils avaient tiré ensemble le fil qui partait d’un côté de la minuscule salle de bains et qu’on pouvait accrocher au placard qui y faisait face. Ils y avaient disposé leurs maillots, puis étalé leurs serviettes de plage sur les trois chaises en bois de leur chambre double. Leur modeste habitation avait brusquement pris une allure très gaie.

Ensuite, il avait enfilé une chemise en lin et ils étaient sortis dans la douceur de la nuit tombante. Les filles avaient salué quelques copains du club enfants. Matthias s’était contenté d’adresser des sourires polis aux parents – ce qui était déjà pas mal. Ils avaient passé une agréable soirée. Après le dîner, il avait même permis aux filles d’aller jouer un petit quart d’heure dans l’herbe avec leurs copines en les surveillant depuis la terrasse, qui n’intéressait plus personne – la quasi-totalité des vacanciers ayant rejoint la grande salle de spectacle d’où fusaient des éclats de rire et des applaudissements. Désœuvré, il s’était laissé aller à la magie du moment, à la beauté de la vue, il avait longuement contemplé le phare de Biarritz qui régnait, souverain, sur ce petit bout de terre dont il n’avait pas immédiatement goûté le charme.

En regagnant leur chambre, il s’était promis de renouveler plus souvent ces sessions de déconnexion. Puis il s’était aussitôt endormi, serein, heureux de savoir ses deux filles près de lui, presque impatient de commencer une nouvelle journée dans cet étrange endroit qu’ils quitteraient bientôt.

Et il y avait eu ce réveil. Les dizaines de textos, d’abord. Et puis les boucles de mails dans lesquels les destinataires semblaient avoir passé un temps infini à débattre de Dieu sait quoi. Son cœur s’était mis à tambouriner dangereusement dans sa poitrine. Il ne comprenait rien à ce qui se passait, seulement qu’il était resté bêtement injoignable pendant douze heures. Quatorze, en réalité, pendant lesquelles sa vie avait basculé. Car ce qu’il aurait pu régler par une explication téléphonique et des excuses avait pris des allures de tsunami. Camille Levard avait publié une capture d’écran de la réponse de Matthias sur les réseaux sociaux. Qu’elle avait évidemment assortie de hashtags bien ciblés, rendant assez rapidement son post visible par tout un tas de gens qui s’étaient indignés en chœur, chacun relayant avec force commentaires plus ou moins injurieux la réaction de Matthias. Lorsqu’il avait rallumé son téléphone à 7 h 02, tandis que le soleil commençait à auréoler l’horizon, sa tête était déjà mise à prix.

— Ça va ? Tu cherches un renseignement sur le tournoi de cet après-midi ?

Matthias sursaute, effrayé. Devant lui se tient un jeune homme au physique râblé, souriant, une cascade de boucles blondies par le soleil lui tombant tout autour du visage. Il tient des petits sacs remplis de boules de pétanque. Pourquoi ce type s’adresse-t-il à lui ? Qu’est-ce qu’il veut ? Le DRH lui a fixé un call à 9 h 10 pétantes. Il a expédié les filles au mini-club, après un petit déjeuner silencieux au cours duquel il a englouti quatre mauvais cafés noirs obtenus après une longue attente derrière des gens trop gais. Il s’est tout juste retenu de leur fracasser la tête contre la machine.

Il est 9 h 15 et son téléphone ne sonne toujours pas. Il a vérifié qu’il captait bien – on ne sait jamais dans ces bleds, on a quatre barres et puis hop, sans savoir comment ni pourquoi, on se retrouve sans réseau. S’il n’entend pas la sonnerie de son téléphone, ce sera pire. Il doit régler cette histoire rapidement. Savoir ce qu’il en est à Paris. Si son sort est déjà scellé. Il y a forcément un moyen d’arranger ça. Après tout, il n’a rien dit de dramatique. On parle d’une toute petite phrase, d’une maladresse. Oui, c’est ça, d’une maladresse. Il doit argumenter comme ça, proposer d’appeler Camille Levard. Et s’il cherchait ses coordonnées ? Il pourrait lui envoyer des fleurs ? Non, c’est peut-être trop sexiste.

— J’ai une équipe qui cherche un troisième, ça te dit ? Le tableau des inscriptions est juste là, au bout du terrain sous le petit drapeau.

— Hein ? Non, non ! Merci.

Matthias lui ficherait bien son poing dans la gueule à lui aussi. Ce que les gens peuvent être frivoles, inconscients des réalités du monde professionnel, de la vie en général. Soudain, le nom du DRH s’affiche sur son écran. Une goutte de sueur coule sur son front. Le bouclé continue de tournicoter autour de lui en sifflotant.

— J’ai un coup de fil à passer, vous allez vraiment rester là ? peste-t-il, le doigt au-dessus du petit téléphone vert qui tressaute devant ses yeux effarés.

— Bah, c’est un peu mon boulot.

— Eh bien, faites-le plus tard. Je dois répondre. C’est important. Merde mais cassez-vous. Je dois répondre !

À présent, Matthias hurle. Le bouclé lui fait signe de se calmer, et marmonne quelque chose qu’il n’entend pas. En tout cas, il tourne les talons et le laisse enfin seul dans ce lieu sans rires ni cris d’enfants qu’il a déniché avec soulagement ce matin.

— Allô ?

— Monsieur Pierrac ?

— Matthieu ?

— Oui, c’est bien M. Bousse à l’appareil. Nous sommes dans mon bureau avec M. Dubouche et Mme Guinbois, notre responsable des ressources humaines. Vous êtes sur haut-parleur.

— Bonjour, tout le monde, tente Matthias, d’un ton qu’il espère enjoué, conscient néanmoins que cette bonne humeur feinte pourrait aussi être interprétée comme une inconscience déroutante.

Il entend vaguement la voix de Mme Guinbois lui répondre, loin de la « pieuvre », ce monstre gris et froid posé au centre de l’immense salle de réunion que Matthias visualise avec angoisse. Il voit les larges baies vitrées, les tours qui se dessinent sur le ciel bleu, le silence pesant, les murs capitonnés, la moquette épaisse, le plateau de café, la tasse blanche posée devant Dubouche.

— Monsieur Pierrac, nous sommes réunis ce matin pour nous entretenir avec vous de l’affaire Camille Levard, dont nous sommes persuadés que vous avez mesuré l’ampleur malgré la distance. Monsieur Pierrac ? En avez-vous conscience ?

— Euh… oui, parvient à murmurer Matthias, les yeux rivés sur le petit muret qui entoure le terrain de pétanque. Mais… j’ai l’impression que c’est passé, n’est-ce pas ? Je n’ose pas trop retourner sur les réseaux sociaux mais les internautes restent rarement plus de quelques heures sur un même sujet, d’autant que celui-ci n’est pas des plus passionnants, ni des plus polémiques.

— Il n’a définitivement rien compris !

La voix de Mme Guinbois surgit du fond de la pièce qui résonne. Puis elle se rapproche et tonne :

— Monsieur Pierrac, vous m’entendez ? Je pense que vous n’avez pas bien saisi. Voilà pourquoi nous voulions nous entretenir avec vous ce matin. Depuis hier, notre société a enregistré 34 679 tweets faisant état de votre mail, sous-entendant que votre sexisme assumé était le reflet d’une politique propre à notre groupe dont l’image est mise à mal par vos agissements et vos prises de position. Ce que nous contestons fermement. Par ailleurs, de nombreux médias sont entrés en contact avec nous, et souhaitent que nous prenions rapidement la parole sur cette affaire. Vous n’êtes pas sans savoir que la plupart des internautes fort justement indignés par vos propos réclament une sanction exemplaire à votre encontre. Je doute que de simples excuses suffisent à éteindre le feu, et il est trop tôt pour envisager la suite. Nous avons contacté une agence spécialisée dans la gestion de crise, avec laquelle nous allons établir un plan d’action. Nous avons calé un call à 10 heures, après notre appel. Nous vous tiendrons informé de leurs recommandations à court et moyen terme. En attendant, nous vous demandons de ne rien entreprendre par vous-même, qui pourrait aggraver la situation. N’entrez pas en contact avec la victime, ne répondez pas à ceux qui vous interpellent sur les réseaux sociaux et, surtout, ne répondez à aucun journaliste. Nous ne saurions trop vous conseiller, en revanche, de drafter dans les plus brefs délais un message d’excuses. Vous avez toujours votre mère ?

— Pardon ?

— Avez-vous des sœurs, une mère ? Avoir été élevé dans un environnement exclusivement masculin pourrait nous servir de levier de justification à cette faute qu’une fois encore notre groupe condamne avec la plus grande fermeté. Bon, je ne sais pas. Cherchez, vous trouverez bien. Et puis, peut-être n’aurez-vous pas à faire acte de contrition. Nous vous rappelons après la réunion avec l’agence. Vous avez quelque chose à ajouter ?

— Eh bien… Vous… voulez peut-être que j’écourte mon séjour. Oui, je vais aller prévenir que nous partons ce matin. Je ne suis pas si loin. Je pourrais être là en fin d’après-midi. Ce sera bien plus pratique de clore cette histoire si je suis dans les locaux. Je pourrai voir l’agence avec vous, tout régler sans vous faire perdre votre temps. Vraiment, je suis désolé. C’est un message qui est parti trop vite. Mais vous savez ce que c’est, on envoie tellement de mails. Je connais bien Matthieu, n’est-ce pas, Matthieu ? C’était un message idiot entre copains qui n’aurait jamais dû sortir du cadre grivois dans lequel il a été partagé. Ça peut arriver à tout le monde. Bien sûr, je ne cherche pas à me dérober. J’assumerai toute la charge de cette erreur, évidemment. Il est hors de question que l’entreprise soit mêlée à ça.

— Mais nous n’en doutons pas, monsieur Pierrac. Quant au fait d’écourter vos congés, ça ne me paraît pas nécessaire. Au contraire, restez où vous êtes. C’est préférable. Et restez joignable, s’il vous plaît.

— Très bien. Matthieu, c’est toi qui me rappelles ?

Matthias aimerait entendre une voix amicale. Celle du seul collègue avec lequel il a noué un semblant de relation. Lorsqu’il y réfléchit, ils ont déjeuné presque tous les jours ensemble à la cantine depuis huit ans. Oui, heureusement qu’il a cette relation privilégiée avec Matthieu. Il est quand même directeur des ressources humaines, N-1 direct de Mme Guinbois, qui semble ignorer combien il est bien noté, lui, l’employé modèle qui arrive en avance, ne compte pas ses heures, accepte toutes les missions. Matthieu va le lui dire, c’est sûr. En revanche, le silence de Dubouche est retentissant. En tant que N+1, il a son mot à dire. Est-ce qu’il a quitté la réunion ? C’est tout à fait son genre. D’ailleurs, ça serait plutôt rassurant. Pourtant, après un court flottement, c’est finalement sa voix qui jaillit dans l’appareil.

— Non, c’est moi qui vous rappelle. À tout à l’heure.

— Très bien. Parfait. Alors à t…

Mais la conversation a été coupée avant qu’il puisse prendre congé de ses interlocuteurs. Matthias vérifie son écran. Il n’y voit que les visages souriants d’Héloïse et Noémie, et le petit cercle rouge qui orne l’icône de sa boîte mail. Au loin, sur la pelouse, il aperçoit un groupe de clients de l’hôtel qui débute un cours de gymnastique. Le soleil est maintenant haut dans ce ciel toujours aussi limpide. Le décor est le même qu’hier, paradisiaque. Pourtant, son monde à lui vient de s’écrouler.

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