Haute saison

Adèle Bréau · Chapitre 21 sur 39

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Haute saison

Coulisses

 

 

Ça n’a pas été commode. Malgré les recommandations du directeur, et l’insistance de Lena, Maryline ne voulait rien savoir.

— Si tout le monde faisait comme toi, on serait très mal ! Un spectacle, ça ne s’organise pas comme ça, en changeant les numéros et les intervenants sur un coup de tête. Est-ce que tu en as conscience ? Et qu’est-ce qui me prouve que tu ne vas pas changer à nouveau d’avis ?

Maryline paraît à bout de nerfs. Margaux ne comprend pas pourquoi elle s’énerve pour tout. Les gamins, les ados, leurs parents, les horaires des uns, les retards des autres. Elle lui rappelle la dame qui gère le CDI de son collège, une femme grise et revêche qui déteste son boulot – ce qui, dans ce cas précis, est assez compréhensible. Mais là… Les autres animateurs ont tous l’air content. Il y a Fred, un grand gaillard tout maigre qui vient de Savoie et affiche une piètre forme physique qu’il compense avec une bonne humeur constante et un rare talent d’imitateur. Il y a aussi Loïc, un ancien espoir du tennis qui s’est blessé avant d’avoir pu intégrer le circuit pro. Margaux le trouve très beau ; elle aime bien l’écouter raconter ses histoires aux autres filles du groupe qui le collent comme des groupies. Elle se demande s’il a déjà embrassé une junior. Il ne paraît pas si vieux. Non, c’est interdit. D’autant que dans l’équipe des animateurs des ados, il y a aussi Julie, une petite brune sublime aux grands yeux verts et aux muscles saillants, qui a la réputation de surfer mieux que quiconque dans l’hôtel. Et puis Ava, une jolie Suédoise douce et sérieuse qui parvient à mettre tout le monde en rang sans même élever la voix. Et Maryline, donc, à qui Margaux a dû promettre qu’elle serait sérieuse, qu’elle bosserait plus que les autres, pour rattraper son retard. Lena avait même menacé de se retirer de la troupe si sa copine ne l’intégrait pas. Et comme elle est de tous les numéros et qu’elle porte pour ainsi dire la représentation, Maryline a fini par céder.

Et enfin elles se sont retrouvées là, dans les coulisses de la grande salle de spectacle qui impressionne tant Margaux. Ça sent la sueur et la poussière. Quelques-uns se sont installés autour de Fred sur les fauteuils de la grande salle, pour avoir une vue « public » de la représentation. Ils sont chargés de dire s’ils voient bien et s’ils entendent tout correctement. Il est décidé que Margaux sera une danseuse de flamenco dans le numéro espagnol. Elle n’a pas tout compris mais le thème général du spectacle a un rapport avec l’Europe, qu’ils décrivent en plusieurs tableaux chantés, dansés ou joués dans des petits sketches qu’elle a trouvés assez pathétiques. Alors, danseuse de flamenco, ça lui convient bien. Et puis, le costume doit être joli.

Pour l’heure, Margaux doit rattraper son retard. Apprendre cette fichue chorégraphie, suivre le mouvement des autres filles, qui ont dû répéter toute la nuit tant leurs mouvements sont gracieux et leur coordination parfaite. Elles ont la gentillesse de ne pas lui faire remarquer qu’elle abîme drôlement leur quatuor avec ses bras qui ballottent et son air perdu qui guette chaque changement de rythme et de hanche. Lena leur assure qu’elles vont s’entraîner dans la soirée. Les filles sont sympas, elles répondent qu’elles ne sont pas inquiètes, qu’elles sont contentes d’avoir une nouvelle recrue, qu’à cinq ce sera plus harmonieux et qu’elles sont là pour s’amuser, pas pour devenir des petits rats de l’Opéra. Alors Margaux se laisse gagner par le bonheur de cette vie de troupe, où le simple fait d’être ensemble est réconfortant. Ses pieds nus glissent sur le sol en parquet noir vieilli. Elle lève la tête vers les projecteurs suspendus au plafond, observe les petits groupes qui chahutent dans les coulisses, s’affairent, attendent leur tour pour venir sur scène. Elles doivent ouvrir le spectacle sur la musique de Carmen, puis accueillir le toréador qui viendra se placer au centre de leur groupe, pour chanter en play-back sur la musique et faire quelques mouvements d’acrobatie.

Ces derniers mois, la vie des autres lui semblait tellement plus excitante que la sienne. Mais depuis qu’elle est au club, c’est différent. Elle a l’impression de trouver sa place dans la société. Les animateurs lui parlent comme à une personne responsable. Ils n’ont pas ce ton condescendant et las que prennent les adultes avec les jeunes de son âge. Et puis, le fait de vivre dans ce groupe parallèle, sans parents ni petit frère, sans devoirs ni collège, ça a quelque chose de magique dont elle sait déjà qu’elle aura un mal fou à se défaire. Alors elle décide de profiter à fond, parce qu’elle sent que le temps va s’accélérer. Que, sans s’en rendre compte, elle verra bientôt se profiler la fin du séjour, et le retour à la réalité – une semaine triste et morne tous les quatre dans les Landes. Pour chasser cette sombre perspective, Margaux lâche prise, se laisse porter par la musique que Jérôme, en régie, a fini par lancer, une fois qu’elles sont parvenues à plus ou moins accorder leurs mouvements. De sa petite cabine en hauteur, il discute avec Maryline qui lui ordonne d’actionner les éclairages, de lancer le son, de revenir en arrière, de relancer, mais merde, quoi Jérôme, qu’est-ce que tu fous là-haut t’es pas tout seul ! Margaux rit, glousse. Tout l’enchante dans ces taquineries de jeunes adultes qu’elle envie tellement.

Et puis Jean surgit des coulisses. C’est un des garçons de son âge pas très beaux dont elles s’étaient moquées avec Lena le premier jour. C’est étrange, parce que malgré son physique un peu ingrat, il est très sûr de lui. Margaux est surprise par sa popularité grandissante. Sa voix et son rire surgissent à tout moment et dans chacune des activités du groupe. Il taquine les animateurs, n’hésite pas à s’incruster dans les conversations des filles. Margaux soupçonne d’ailleurs certaines de ne pas être insensibles à son charme, aussi contestable soit-il.

— Bon, Jean, tu nous refais comme la semaine dernière ? Mais on va adapter un peu, te rajouter un flip ou deux.

— Oh non, Maryline ! Pitié. C’était bien, non ?

— Oui, pas mal. Mais tu es capable de bien mieux et puis, on ne fait jamais deux fois la même prestation, surtout quand on est vacancier ! T’as déjà de la chance que je t’aie redonné ton rôle.

— Disons que personne d’autre ne le voulait, raille-t-il.

— Tu m’étonnes ! intervient Fred depuis son fauteuil de spectateur.

Maryline sourit. Ce qui semble à Margaux aussi improbable que si elle croisait ses parents en pleine promenade amoureuse au sortir de la répétition. Et puis d’un coup, Jean s’élance et réalise un flip parfait, qu’il enchaîne avec des mouvements de hip-hop dont elle ne l’aurait jamais cru capable. Fred et Maryline ont l’air blasé mais toutes les filles ont les yeux qui brillent.

— Ouah, il est fort, murmure Margaux.

— Très. Il fait du sport à haut niveau, explique l’une des filles. Ah mais, c’est vrai, tu n’étais pas là pour les répétitions, hier ?

— Non.

Très vite, la musique reprend et les cinq jeunes filles doivent coordonner leur danse avec le numéro de Jean sur l’air d’opéra. Leur prestation, pas vraiment au point, a quelque chose de cocasse mais Margaux sait que c’est l’esprit du spectacle. Ne pas se prendre au sérieux, se moquer de ses peurs et faire rire le public sans se soucier du ridicule. Pour clore leur passage, elles doivent toutes effectuer un saut au-dessus de Jean pendant qu’il fait un pont avec son corps, avant de tourner autour de lui avec leurs longues jupes de gitanes. Elle va y arriver ! Oui elle va y arriver, il n’y a pas de raison, les autres l’ont bien fait. Pourtant, au moment de se lancer, elle hésite, doute, et tombe lamentablement sur le pauvre garçon qui pousse un cri avant d’éclater de rire.

— Je suis désolée ! Je ne t’ai pas fait mal ?

— Non, ne t’inquiète pas, je suis solide, rigole Jean, en frottant énergiquement sa cuisse endolorie.

— Je suis trop maladroite.

— Mais non, tu vas y arriver. C’était pareil pour les autres, hier. Et je ne te parle pas des filles de la semaine dernière.

— Ah, tu étais là avant ?

— Oui, on reste toujours une quinzaine. Tu viens d’arriver ?

— Non, j’étais là hier.

— Ah, je n’ai pas fait attention.

Margaux est un peu vexée. Il va absolument falloir qu’elle trouve une solution pour se débarrasser des obligations familiales imposées par sa mère. Sans repas pris avec son groupe ni participation aux activités nocturnes, elle est condamnée à passer à côté d’une intégration digne de ce nom, voire carrément à côté de ses vacances.

— Allez, on passe à la suite ! Toi, Margaux, tu me feras le plaisir de t’entraîner sur la plage, dans l’herbe, sur ton lit… Bref, où tu veux, mais tu reviens demain avec le saut parfait dans la peau. On n’a pas le temps de s’entraîner, ici. Oh, vous la fermez là-bas ! Ça va être à vous, les Italiens ! Il nous reste une heure avant les douches. Je m’en fiche, c’est pas moi qui vais me planter devant tout le club. Oui parce qu’on rigole, on s’en fiche mais, le soir venu, faudra pas venir pleurer qu’on n’a pas assez répété ! C’est compris ?

Le groupe des Italiens se met en place. Lena est parmi eux, elle fait un clin d’œil à sa copine. Les coups de gueule de Maryline n’effrayent personne. Elle-même ne semble pas s’offusquer du manque de considération pour son autorité. En sueur, Margaux va s’asseoir près de Fred pour suivre la performance de Lena. De loin, elle observe Jean qui continue de se donner en spectacle en effectuant de savants poiriers, en donnant des conseils à certains, rigolant trop fort aux vannes de Loïc. Les filles de son groupe de gitanes se sont installées non loin d’elle et Margaux les entend chuchoter. Elles parlent de Jean et pouffent discrètement. Margaux comprend que l’une d’entre elles tentera sa chance avec lui ce soir. L’adolescente sourit. S’intéresser à un garçon de son âge, aussi petit qui plus est, ce n’est pas son genre. Avec Lena, elles ont prévu d’aller se promener une heure sur la promenade comme la veille. Margaux veut lui montrer son prof de surf. Ce matin, elle a pris sa première leçon et a complètement craqué après une heure à se faire rouler dans les vagues et malmener par sa planche.

Oui, ce type patient et bronzé qui l’a chaque fois remise sur les rails, poussée vers le large et rassurée, c’est quand même autre chose que ces gamins de leur âge avec lesquels elles doivent cohabiter pour encore quelques années. Margaux le sent, elle est amoureuse.

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