Haute saison

Adèle Bréau · Chapitre 27 sur 39

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Haute saison

À l'infirmerie

 

— Tu nous as fait peur !

— Qu’est-ce que je fiche ici ?

— Tu as fait un malaise. Rien de grave. Tu as été pris en charge par Carole, notre infirmière. Ça va mieux… Matthias ?

— Comment vous connaissez mon prénom ?

— Je m’occupe des entrées et des sorties. Moi, c’est Germain.

— Quelle heure est-il ? Il faut que j’aille chercher les filles.

— Rassure-toi, elles ont été prévenues. Elles mangent avec leur groupe, elles sont ravies.

— Vous leur avez dit que…

— Non, bien sûr ! On ne voulait pas les inquiéter.

— Merci, articule Matthias.

Et ce simple mot suffit à me redonner espoir en l’humanité. Carole range les quelques médicaments qu’elle a sortis. Un gobelet en plastique, une aspirine, une serviette humide.

— Je peux vous laisser ? demande-t-elle. Je dois reprendre les répétitions avec les filles du ménage. Sur « Tenue de soirée ». Et c’est loin d’être au point.

— Ça ne peut pas être pire que moi.

— Pourquoi tu dis ça ? Tu es très bien. Il faut juste que tu t’entraînes encore un peu. Mais tu vas être génial, j’en suis sûre.

— T’es trop gentille.

— Pas du tout. Tu devrais avoir davantage confiance en toi. Tu veux qu’on répète ensemble ?

— Tu es sérieuse ?

— Bien sûr. Mais je ne le ferais pas pour tout le monde. 23 heures à la salle ? Tu ne bosses pas, ce soir ?

— Non. Mais tu es sûre que…

— Puisqu’elle vous dit que ça lui ferait plaisir, intervient Matthias, dont j’avais totalement oublié la présence.

Carole sursaute en même temps que moi, puis l’informe :

— Je dois vous laisser mais si vous vous sentez à nouveau mal, n’hésitez pas à me demander. Voulez-vous qu’on appelle quand même un médecin ?

— Non, ça va aller. D’ailleurs, si vous pouviez ne parler de cet épisode à personne…

— Bien sûr. Secret professionnel.

— Mais vous êtes danseuse ou infirmière ? Je ne comprends rien.

— Les deux. Enfin, j’ai été embauchée comme infirmière. Et, rassurez-vous, j’ai mon diplôme. Mais j’adore apprendre la danse à mes collègues. Enfin, à certains. Il faut être flexible, ici. Dans la vie aussi, vous me direz.

— Flexible…, murmure Matthias pour lui-même.

Je me tourne vers Carole qui s’en va et lui lance cette vanne désastreuse :

— 23 heures, je serai là. En tenue de soirée…

— Nuit de folie, me répond-elle en souriant.

— Quoi ?

— « Nuit de folie », c’est le titre de la chanson.

Et elle ferme doucement la porte après m’avoir adressé un regard étrange. Le silence retombe sur la pièce.

— Elle t’aime bien, fait remarquer Matthias.

— Qui ça ?

— La chorégraphe-infirmière. Ne me dis pas que tu ne vois rien ?

— Mais tu te trompes complètement ! On travaille ici depuis quatre ans. Elle est très gentille. On est amis. Collègues. Enfin, les deux.

— Oui, oui. Bien sûr. Nuit de folie…, raille-t-il.

Soudain, je me rends compte que, depuis son arrivée, je ne l’ai jamais vu aussi détendu. Pour un peu, je le trouverais presque sympathique. Hélas, il se referme aussitôt, cherchant son téléphone des yeux.

— Il n’a plus de batterie, lui dis-je en lui tendant le mobile que j’ai ramassé au sol après sa chute. Des soucis professionnels ?

Sans me répondre, il appuie nerveusement sur le bouton latéral.

— Je dois les rappeler. Pour arranger tout ça. Il faut que je prévienne Annabelle. Cela ne va pas se passer comme ça, c’est certain. On ne vire pas un employé pour un mail mal envoyé, c’est sûr. On marche sur la tête. Tu as un chargeur ? Je dois retourner dans ma chambre rallumer ce foutu téléphone.

— Pour être honnête, je pense qu’il est cassé.

Matthias blêmit comme si je lui avais annoncé la mort brutale d’un proche.

— Qu’est-ce que tu racontes ? C’est impossible. Comment je vais faire ? Et il n’y a même pas le wifi dans l’hôtel ? C’est une catastrophe. Je dois immédiatement aller en ville en trouver un autre. Vous avez le téléphone à la réception ? Je dois joindre mon opérateur.

— Calme-toi. Ça n’en vaut pas la peine, c’est juste un objet.

— « Un objet » ? On voit que tu bosses dans un club de vacances. J’ai tout dans cet objet ! Mes contacts, mes mots de passe, mes mails, mes réservations ! Comment je vais faire pour régler cette affaire ? Et appeler Annabelle ?

— Annabelle, c’est ta femme ?

— Oui ! Enfin, on est un peu séparés.

— Ah… Et pourquoi veux-tu l’appeler ?

— Parce qu’elle est avocate !

— Je me mêle peut-être de ce qui ne me regarde pas mais il y a certainement d’autres avocats que ton ex, non ? Mes parents disaient toujours qu’il ne fallait pas mélanger amour et affaires.

— Qu’est-ce qu’ils en savent, tes parents ? Ils sont réceptionnistes, comme toi ?

— Pas du tout. Ils étaient boulangers. Ils travaillaient ensemble et s’engueulaient toute la journée. Forcément, je pense qu’ils savaient de quoi ils parlaient.

— Ah, et ils ont changé de boulot ? Ou ils se sont séparés ?

— Ils sont morts.

— Pardon…

— Tu n’y es pour rien.

— J’ai été maladroit. Excuse-moi. Et puis, tu as peut-être raison. Ça n’est pas en racontant à Annabelle que je me suis fait virer qu’elle va revenir. Mais elle risque de s’inquiéter. Elle appelle les filles tous les soirs, à l’heure de la douche.

— Tu veux que je lui envoie un message pour la prévenir que tu as perdu ton téléphone ? Elle peut même les appeler sur le mien, si ça t’arrange. Le temps que tu trouves une solution. En revanche, pour ce qui est de ton opérateur, il va falloir attendre demain. Les magasins sont fermés.

Matthias continue de triturer son portable, comme s’il pouvait reprendre vie sous ses doigts. Le silence emplit à nouveau la pièce. Et j’ai beau compatir au désastre existentiel de cet homme, je dois malheureusement le presser parce que mon devoir m’attend.

— Alors, tu me le donnes, ce numéro ?

— Je ne le connais pas… Tu te rends compte ? Je ne connais pas le numéro de la mère de mes enfants. Depuis toutes ces années, il était enregistré dans ce foutu machin. Merde, mais je suis quoi ? demande-t-il les yeux brillants, avant de fondre en larmes, les doigts agrippés à ce misérable appareil qui, selon lui, contenait sa vie tout entière.

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