Haute saison

Adèle Bréau · Chapitre 26 sur 39

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Haute saison

Réception

 

— Je vous demande d’annuler nos quatre derniers jours, ça n’est pas compliqué, quand même ! Je ne sais pas, regardez dans votre ordinateur !

J’ai fait ce que je fais toujours lorsque les mots me manquent, et que replonger dans ce passé est trop pénible. J’ai foncé à mon poste pour aller dire un mot à mon équipe, ranger de la paperasse, avant de passer à la salle de spectacle pour m’entraîner avec Carole. Le père furibard est là, à hurler sur Manu, un gars adorable qui fait sa première saison chez nous.

— Il y a un problème ? Je peux faire quelque chose ? interviens-je avec douceur et fermeté.

— Ah, vous êtes là ! C’est vous le chef, c’est ça ? s’exclame le type avec ce mépris qui ne semble guère le quitter.

Comme d’habitude, je reste calme.

— Je suis en charge de l’accueil, en effet. Tu as besoin d’un renseignement ?

— Non ! Ni renseignement, ni programme des activités, ni menu du restaurant ! Je veux partir, c’est pas compliqué !

— Quelque chose ne s’est pas bien passé ?

— Tout ! Rien ! Enfin, c’est pour des raisons personnelles. Je veux qu’on me rembourse les jours que nous ne passerons pas ici. Regardez ma réservation : Matthias Pierrac.

— Germain, on peut prendre un Scrabble ? l’interrompt un jeune homme dont le père l’attend quelques mètres plus loin.

M. Pierrac fait volte-face, prêt à en découdre avec celui qui ose perturber son coup de sang.

— Bien sûr, champion. Je compte sur toi pour gagner le tournoi de ce soir !

Je tends la boîte de jeu rafistolée au garçon, tandis que ledit Pierrac tambourine avec exaspération sur le comptoir de la réception, le nez plongé dans son portable.

— Mais merde ! Ils sont cons, ou quoi ? s’exclame-t-il soudain.

— Un problème ?

— Putain, ils me rendent fou ! Non, enfin si. Préparez-moi ma note.

Je repasse au vouvoiement. Ça me paraît plus prudent.

— Si vous le désirez. En revanche, comme vous l’avez certainement lu dans notre règlement intérieur, les séjours sont payés d’avance, et dus jusqu’à la fin de la semaine. Sauf en cas d’événements personnels graves comme un décès familial. Je… est-ce votre cas ?

— Hein ? Non, pas du tout. J’ai une urgence professionnelle !

— Je comprends, bien sûr. Et vous êtes certain de ne pas pouvoir vous en occuper d’ici ? Je me mêle de ce qui ne me regarde pas, bien sûr. Mais vos filles seront extrêmement déçues de repartir en pleine semaine. Le programme est très important pour les enfants. Les sortir de leur routine peut être douloureux. Peut-être pourriez-vous les confier à quelqu’un, ou faire l’aller-retour dans la journée ?

— Oui, monsieur Dubouche ?

Il a répondu à son téléphone sans même s’excuser. Je constate néanmoins qu’il est capable de se montrer poli, voire mielleux avec autrui. J’ai horreur de ces gens qui choisissent entre ceux auxquels ils témoigneront du respect, et ceux qu’ils dédaigneront – les employés, les serveurs, les dames du ménage, tout cet aréopage de « petites gens » dont la mission se résume, selon eux, à rendre service. L’homme a brusquement pâli. Ses mains tremblent. La sueur perle sur son front. Il a beau s’être éloigné, je perçois des bribes de conversation.

— Vous êtes sûr ? Mais ça n’était qu’un accident, un simple mail. C’est une histoire de fou.

Visiblement, son interlocuteur n’a aucune envie qu’il écourte ses vacances. Lui insiste, puis sa voix se brise et, contre toute attente, je vois des larmes couler sur ses joues. Des larmes de rage, d’incompréhension. Jamais je n’avais vu un homme se fissurer à ce point. À part Guy, peut-être. Et puis je n’entends plus rien. Manu me jette un bref coup d’œil ; lui aussi a observé la scène. Le silence est revenu. Au loin résonnent le bruit de la piscine, les cris des enfants et la musique tropicale diffusée par les haut-parleurs du club. Je m’approche de mon client.

— Ça va ?

Il me regarde comme s’il ne me voyait pas. Il écarquille les yeux d’incrédulité. Son monde semble s’être écroulé. Puis il contemple fixement l’écran de son téléphone, comme s’il y cherchait des réponses. Il vacille un peu, il est de plus en plus pâle.

— Asseyez-vous. Vous voulez un peu d’eau ? Manu, va chercher un verre d’eau !

L’homme murmure :

— C’est fini. Tout est fini.

— Qu’est-ce qui est fini ?

— Ils m’ont viré.

Et puis il s’évanouit.

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