Haute saison

Adèle Bréau · Chapitre 18 sur 39

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Haute saison

Au restaurant du rayon vert

 

 

— Passez, madame, je vous en prie. Romy, enfin ! Laisse passer la dame.

— Non, pourquoi ? Je peux faire la queue vous savez. Et puis moi, je suis assise, ironise Fanny.

Chantal est affreusement gênée. Elle a voulu se montrer polie en laissant passer la jolie dame en fauteuil, mais visiblement, elle a commis un impair. Sentant ses joues s’empourprer, elle tourne la tête.

— Pourquoi elle a une chaise roulante, la dame ? s’étonne Romy d’une voix forte qui exacerbe le malaise de Chantal.

Il y a pas mal de monde devant eux. Ils sont là pour un bout de temps. Comment changer de sujet ? Et si elle détournait l’attention des petits sur le menu du soir ?

— Mamie, pourquoi elle est dans une chaise roulante, la dame ? insiste Romy en chuchotant aussi discrètement qu’un souffleur de salle de théâtre.

— Tais-toi ! lui répond abruptement Chantal.

Elle lui fait de gros yeux. Elle aimerait lui dire que la dame n’est pas sourde. Que ça n’est pas parce qu’elle est handicapée qu’elle n’entend pas, qu’on ne peut pas parler de quelqu’un sans se soucier de ce qu’il en pense ou ce qu’il ressent. Mais il y a trop de monde, la dame est trop près d’eux, elle est coincée.

— Tu voudras du poulet ?

— Mais pourquoi tu réponds pas, mamie ? persiste Romy, cette fois en dévisageant avec ostentation l’objet de sa curiosité.

Raté.

— Qu’est-ce que tu veux savoir ? intervient la dame – Fanny, si Chantal se souvient bien.

Derrière elles, la file d’attente n’en finit plus de s’allonger. C’est ce que constate Chantal lorsqu’elle a enfin le courage de se retourner parce qu’elle ne peut plus faire comme si elle n’avait rien entendu.

— Tu veux savoir pourquoi je suis en fauteuil, c’est ça ?

— Non, excusez-la. Vraiment, je suis désolée. Romy, on ne pose pas des questions indiscrètes aux gens comme ça, voyons.

— Mais si, elle a raison. Il vaut toujours mieux demander que de ne pas savoir. Ou mal interpréter. Ça ne me dérange pas du tout. Ah, en revanche, je crois que vous pouvez avancer, et même m’attraper un plateau, si ça vous est possible, ajoute-t-elle avec un sourire.

Plus embarrassée que jamais, Chantal prend conscience de l’espace libre laissé devant elle, ce qui exaspère les dizaines de vacanciers affamés qui patientent derrière eux. Alors elle se confond en excuses, pousse maladroitement les enfants vers l’avant et attrape quatre plateaux. En faisant cela, elle sait aussi que personne n’osera râler derrière elle.

— Alors ? insiste Romy tandis que la queue s’est à nouveau immobilisée.

— J’ai eu un accident qui a touché ma colonne vertébrale. Tu sais ce que c’est ?

— Oui, c’est les petits os qu’on a dans le dos.

— Voilà. Ce sont eux qui communiquent avec le cerveau pour bouger son corps. Eh bien, celui qui envoie les ordres à mes jambes, il ne fonctionne plus, tu comprends ?

Romy regarde son interlocutrice avec curiosité.

— Et si tu les grondes, tes jambes ? Moi aussi, mon frère, des fois, il obéit pas quand mes parents ou ma mamie lui disent de faire des choses. Alors, il est puni et il finit par les écouter.

Chantal est morte de honte. Pourtant, la dame sourit sincèrement, et caresse la joue de la fillette. Devant elle, Chantal surprend aussi un sourire sur le visage d’une femme sans âge qui tient son assiette serrée contre son cœur.

— Ce serait bien. Malheureusement, elles n’obéiront plus jamais. Mais j’ai encore des doigts pour te chatouiller, plaisante-t-elle en glissant son index dans le cou de Romy.

Au même moment, un jeune cuisinier revient les bras chargés d’un gros récipient en métal fumant et visiblement très lourd. Des soupirs de soulagement fusent çà et là. Le trafic reprend, ainsi que les conversations. Chantal se demande si elle doit se présenter, remercier la dame. Que font les gens du « club », dans ce genre de circonstances ? Doit-elle lui proposer de manger avec eux ? De toute façon, elle est en famille. Et puis qu’est-ce qu’ils se raconteraient ? Non, ça n’a pas de sens. Comment a-t-elle pu perdre l’habitude des interactions sociales ? Depuis combien de temps n’a-t-elle pas fait de nouvelle rencontre, dîné chez des amis, lié connaissance comme elle l’a fait cet après-midi avec le coach Yannick ? Dix ans. Depuis le jour où Chantal a plongé dans ce monde parallèle dans lequel Suzanne et elle se sont enfermées, et que sa vie a basculé peu à peu dans la servitude. Et puis les mois qui passent, les copines qui décident de partir quand même pour des vacances tant espérées, parce qu’il y aura d’autres occasions, pas vrai Chantal ? On aura bien le temps, Chantal. On a la vie devant nous, n’est-ce pas ? Et les coups de fil qui s’amenuisent, la vie qui rapetisse derrière ces quatre murs honnis qui deviennent le théâtre d’un huis clos triste entre deux protagonistes – l’une qui souffre et a peur, l’autre qui se donne sans compter mais rêve, souvent, de s’enfuir loin, très loin de cette prison qui engloutit les années.

Chantal secoue la tête pour faire fuir ces vilaines pensées. Elle n’a aucun droit de s’apitoyer sur son sort ! Tant bien que mal elle remplit les assiettes de Pierre et Romy, et tend à son petit-fils ce plateau qu’elle le supplie de tenir droit. Comme la veille, Pierre se dirige vers l’extérieur. Lorsque Chantal le rappelle à l’ordre, le gamin revient l’air déçu.

— C’est dommage, mamie. Il y a plein de mes copains, dehors. Et on peut passer par-dessus la barrière pour jouer sur la pelouse pendant que les adultes terminent de manger.

Justement, pense Chantal qui reste ferme, et s’installe sur l’une des nombreuses tables en plastique qui encombrent le restaurant, loin des machines à glaçons, du buffet et des éclats de voix. Ils sont seuls tout au fond de la salle climatisée et c’est bien mieux comme ça. Oui, bien mieux comme ça.

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