Haute saison
Salle de spectacle
Ils ont tous revêtu leurs plus belles tenues, celles qu’ils ont gardées avec soin au fond du placard à l’abri des affaires qui s’entassent, pleines de sable et de sueur, avant d’être remballées le lendemain dans la valise du retour. Pour l’instant, personne ne veut y penser. Le club bruisse d’excitation. En parcourant la pelouse qui longe l’immense édifice, Jean-Michel constate que la façade est une fois de plus recouverte de serviettes de plage qui pendent aux fenêtres. Les premiers jours, elles ne sont qu’une dizaine. Puis, peu à peu, chacun prend le pli, heureux d’avoir trouvé un endroit où les entreposer mais aussi de participer, à sa façon, à cette fresque commune où alternent les coloris, les tailles et les motifs – palmiers, fleurs, étoiles de mer, paréos qui volent au vent ou immenses serviettes aux couleurs de clubs de foot. Toutes différentes, elles forment collectivement un ensemble aussi improbable qu’émouvant. Comme chaque vendredi soir, le directeur sort son téléphone et prend en photo la façade. Demain, celle-ci sera de nouveau nue, et il faudra tout recommencer. Accueillir les nouveaux arrivants, les renseigner, panser leurs angoisses, leur stress, les aider dans leur quête d’un bonheur éphémère. En attendant, il presse le pas.
— Dernier soir, dernière chance ! répètent en chœur les habitués.
Tout comme l’équipe d’animation, formée à ce leitmotiv qui donne jusqu’au bout l’espoir de parvenir à ses fins. Remporter une médaille, tenir sur sa planche, trouver la paix, nouer une amitié ou rencontrer l’amour – quête ultime, même dans ce club familial. Les gamins sont surexcités. Leur spectacle est programmé avant celui de l’équipe du club. C’est l’acmé de leur séjour. Après les deux représentations, tout le club se transformera en boîte de nuit à ciel ouvert. Ils ont de la chance, ce soir, il n’y a aucun nuage à l’horizon.
*
— Tu es ravissante !
— Ravissante, c’est nul, répond Noémie.
— Pourquoi tu dis ça ?
— Pour être vraiment intéressante faut être une bombe.
— Et toi t’es pas une bombe ? demande candidement Héloïse en sautant sur le lit de Matthias.
— Bien sûr que c’est une bombe, et toi aussi. Mais vous êtes surtout ravissantes et c’est bien mieux. Non, vous êtes mieux que ravissantes, vous êtes des filles exceptionnelles. Des personnes exceptionnelles. J’ai tellement de chance de vous avoir !
Ils sont tous les trois très élégants. Matthias a repris une de ses chemises du bureau qu’il a laissée largement ouverte et porte au-dessus d’un jean prêté par Germain. Il se sent bien dans sa peau… Pas sûr qu’il ait encore besoin de son ancienne garde-robe.
Noémie et Héloïse se lovent contre leur père, plaquant leurs cheveux encore humides de la douche contre ses épaules. Sa chemise va être trempée ; il s’en fiche pas mal. Pour rien au monde il ne voudrait qu’elles bougent. Ensemble, ils contemplent le ciel et la mer infinis qui se dessinent dans le cadre de la baie vitrée. Matthias perçoit la tristesse de ses filles. Elles étaient bien, ici. Et lui aussi. Il ne sait pas de quoi sera fait son lendemain. Mais, étonnamment, cette incertitude l’angoisse moins qu’il l’aurait cru. Pour l’instant, il a juste envie de profiter de ce beau moment.
*
— Eh bien, tu t’es mise sur ton trente et un, mistinguette !
— C’est quoi un 31 ? demande Romy.
— C’est mon poids, intervient Pierre, toujours en slip malgré les rappels à l’ordre de sa grand-mère.
— Mais non, nigaud. Un trente et un, c’est comme un réveillon ! On s’habille chic, avec des paillettes, on se fait beau, pour fêter la nouvelle année.
— Tu t’habilles chic, toi, pour le 31, mamie ? veut savoir Romy.
— Oh, non. Moi, tu sais, je ne le fête pas.
— Pourquoi ?
— Je suis souvent toute seule. Enfin, avant, j’étais avec votre arrière-grand-mère.
— Elle est morte ! Hein, elle est morte ! dit Pierre très vite, très fort, comme pour braver un interdit.
— Oui, elle est morte il y a quelques mois.
— C’est triste, murmure Romy en prenant la main de sa grand-mère. Ça te fait de la peine ? C’était ta grand-mère à toi aussi ?
— Non, c’était ma maman, répond Chantal d’une voix qui se brise.
Ce mot-là reste difficile à prononcer. Mais la main de Romy dans la sienne et les traits de Lily qu’elle distingue sous ceux de la fillette viennent éclairer le visage de Chantal d’un imperceptible sourire.
— Et elle est triste d’être morte, tu crois ?
— Bien sûr ! C’est horrible, d’être mort, s’exclame Pierre.
— Non, non. Elle était très vieille, vous savez. Elle a eu une belle vie. Je pense qu’elle n’est pas triste. Au contraire, elle est certainement heureuse que nous nous soyons retrouvés.
Les enfants se taisent. Romy aimerait savoir ce qui était perdu. Pierre comprend à demi-mot que Chantal essaye de leur dire quelque chose. Avec maladresse, certainement. Mais il a bien conscience de la douceur qui s’est insinuée dans leurs relations depuis le début de leurs retrouvailles forcées. Alors il enfile son pantalon, parce qu’il sait que ça exaspère sa grand-mère, lorsqu’il met trop de temps à s’habiller. Et il se plante à son côté, devant le miroir. Il aimerait trouver une ressemblance entre elle et lui, parce qu’on lui dit souvent qu’ils se ressemblent. Mais il ne voit rien. Rien d’autre qu’un garçon à côté d’une femme qu’il ne peut s’empêcher de trouver vieille, même si elle a remis sa belle robe d’hier soir et qu’elle n’est pas aussi âgée que les grands-mères des contes pour enfants.
— On pourra le passer ensemble, le 31, alors, maintenant que ta maman est morte…
Et parce qu’il a peur d’avoir été maladroit, il ajoute vite :
— … pas triste ?
— Oui, mon canard. Pourquoi pas. C’est une bonne idée. En attendant, on se dépêche, on a une belle soirée à honorer.
*
— Ah, elle arrive, regarde !
Fanny porte sa robe bleu nuit, celle qui fait ressortir ses yeux et que Victor aime tant. Elle a hésité, puis s’est dit que c’était idiot de fétichiser les objets. Sur son décolleté, des petites paillettes font ressortir son bronzage. Tout à l’heure, en s’examinant dans le miroir, elle s’est trouvée jolie, et a regretté que Victor ne soit pas là pour le voir. Et puis elle s’est souvenue. Plus tard, peut-être, elle essaiera de reconnaître ses erreurs, d’admettre qu’ils ont dérivé. Oui, elle se battra pour le récupérer. Elle aime les batailles. Celle-ci est sans doute la plus difficile qu’elle devra mener, mais sa perspective la réconforte. Elle a l’impression d’avoir déjà avancé. Jérémy et Margaux poussent le fauteuil. Pour un peu, ils se seraient battus pour le faire, tant ils veulent témoigner à leur mère qu’ils l’aiment. Même à trois.
Matthias et ses filles, Chantal et ses petits-enfants, Jean-Michel, et même Germain sont tous là devant le restaurant à les attendre, sourire aux lèvres, le cœur un peu lourd des prochains adieux, mais heureux de grappiller encore quelques heures de bonheur.
— Qu’est-ce que tu fais encore là, Michael ? Tu n’es pas en train de t’entraîner pour ton show ? lance Fanny à Germain qui n’en mène pas large.
— Il est prêt, voyons ! Hein, Germain ?
— Oui, oui, murmure le jeune homme, les épaules paralysées par le trac, les pieds comme vissés au sol.
— Tu nous montres notre table ? lui suggère Fanny pour essayer de le détendre. (Puis, s’adressant au directeur, elle précise :) Germain nous a réservé une grande tablée pour le dernier soir. C’est la première fois que Chantal dînera dehors.
— Oh, non ! Pas la première, tu charries ! s’offusque cette dernière.
— Ah si, mamie. Tu veux tout le temps manger à l’intérieur, loin des gens.
— N’importe quoi…
Personne n’écoute sa réponse. Ils fendent tous la foule qui se presse déjà au buffet pour aller s’asseoir autour de la longue table dressée face à la pelouse derrière laquelle on devine l’océan.
— Écoute-moi bien, le Biarrot. Tu vas être génial, d’accord ? Et même si tu ne l’es pas, je serai au premier rang à t’applaudir. Et personne n’osera me contredire, parce que les gens sont comme ça. N’abandonne pas, fonce. Tu connais la chorégraphie par cœur. Cet après-midi, quand tu me l’as montrée, tu étais parfait. Il n’y a aucune raison qu’il en soit autrement.
Fanny tient Germain par le col de sa chemise et lui parle avec autant de tendresse que d’autorité. En guise de réponse, le jeune homme glisse ses bras autour de son cou et pose sa joue contre son épaule. Il aimerait lui demander pardon, lui dire qu’elle lui manque. Il confond tout, mais il se sent mieux.
Ensuite, tout passe dramatiquement vite, comme c’est souvent le cas lors des bons moments. Ils rapportent à leur table des assiettes pleines de crevettes, de frites, de jambon, de calamars, de fromages. Et puis du gâteau basque, des glaces, du rosé, du blanc, du soda, des glaçons, du chocolat. La table déborde de nourriture et de bonne humeur. Dans un joli ballet, les enfants sautent par-dessus la petite barrière de bois pour courir sur la pelouse, font des roues, retrouvent un instant leurs copains, reviennent prendre une frite, un verre d’eau, avant de repartir vers d’autres distractions.
Les adultes évitent les sujets définitifs. L’avenir n’a pas encore sa place, ils ne parlent que de la semaine écoulée, de leurs réticences originelles, de leurs expériences communes, si peu nombreuses mais tellement marquantes. Ils évoquent l’incroyable événement de la veille. Ces deux millions d’euros de la grande cagnotte du casino qui est tombée sur Chantal et Germain. Les clients qui les dévisageaient, le bruit assourdissant qui n’arrêtait pas, le personnel, et puis la direction, venue les chercher, leur offrir une coupe de champagne, leur expliquer comment la suite allait se dérouler. Et eux qui ne voulaient qu’une chose, partir, parce que les enfants et Maryline attendaient, et parce qu’ils ne comprenaient pas ce qui leur arrivait. Ils en rient encore, à s’en étouffer. Parce que l’excitation et la peur l’emportent. L’incrédulité, aussi. Ni Matthias ni Fanny n’éprouvent de jalousie. Quant à Chantal et Germain, ils devront se revoir, pour partager leur pactole. Les deux autres, qui ne se reverront probablement jamais, les envient. Chacun connaît le devenir des amitiés de vacances. On pense ne plus jamais vivre les uns sans les autres, on s’envoie des cartes, des messages, on s’appelle. On cherche une date pour se revoir, vite. Parce qu’il faut battre le fer tant qu’il est chaud. Et puis les semaines, les mois passent. Et le quotidien engloutit tout.
Les carafes de vin se vident. À chacun sa couleur. Rouge pour Fanny, blanc pour Matthias, rosé pour Chantal. Ils sont très gais, se sentent un peu coupables. Mais on a tous les droits, le dernier soir. Et autant noyer un temps la mélancolie. Et puis la voix de Maryline rugit dans les haut-parleurs. Le spectacle du mini-club va commencer. Ils regardent alentour, ils sont les derniers. Dépêchons-nous ! La salle est bondée. Fanny fend la foule et cale son fauteuil au premier rang. Autant abuser de ce que certains considèrent comme ses privilèges. Matthias s’assoit par terre, près d’elle, épiant les conversations des animateurs hilares qui paraissent confiants pour cette énième représentation d’enfants dont ils auront rapidement oublié les prénoms. Chantal est restée un peu à l’écart. Fanny donne un petit coup de coude à Matthias, et la pointe du menton. Elle est en grande conversation avec le fameux Thierry, celui auquel elle a juré de ne prêter aucune attention.
Le vieux rideau de velours rouge se lève sur Héloïse et Romy, maquillées de peintures champêtres qu’elles auront un mal fou à retirer. Elles se tiennent la main, font maladroitement virevolter les pétales qui ceignent leurs visages radieux. Aveuglées par les projecteurs, elles cherchent en vain leurs père et grand-mère. Puis la musique résonne, et des dizaines d’autres enfants rejoignent les fillettes emportées par une ronde folle. Les tableaux s’enchaînent, tantôt drôles, tantôt charmants, souvent franchement ratés. Mais dans la salle on rit, on s’émeut, on applaudit à tout rompre. À l’approche de la scène finale, beaucoup de parents ont rejoint Fanny et ses amis au premier rang, se pressant au plus près pour immortaliser ce moment dont ils parleront encore dans vingt ans. Ce soir, le photographe du club semble avoir capitulé. Et puis demain, personne n’aura le courage ni le temps de lui acheter ses clichés affichés sur le grand tableau près de la réception.
À l’heure qu’il est, Germain doit être au plus mal, songe Fanny.
Un entracte d’une vingtaine de minutes a été prévu entre les deux représentations. Ceux qui tiennent à garder leur place envoient leurs conjoints chercher un verre au bar. Matthias, Fanny et Chantal choisissent d’aller prendre l’air. Tandis qu’ils scrutent une dernière fois le ciel, les enfants débarquent, au compte-gouttes, grisés d’avoir brillé sur scène. La jeune Lena a été époustouflante. Elle a laissé le public bouche bée. Son père la serre fort dans ses bras et jette aux autres des coups d’œil pleins de fierté. Romy, Pierre, Noémie, Héloïse, Margaux et Jérémy arrivent tous ensemble et se précipitent vers eux comme s’ils étaient une grande famille. On se félicite, on s’embrasse, puis quelqu’un crie « Regardez ! » et tout le monde se retourne.
Le soleil s’enfonce dans la mer à toute vitesse, comme happé par un monde inconnu, avant de disparaître complètement. Ce soir-là, ils ne savent pas s’ils l’ont rêvé mais ils sont nombreux à l’avoir enfin aperçu. Le rayon vert.
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