Haute saison

Adèle Bréau · Chapitre 31 sur 39

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Haute saison

Chambre Surfing Paradise

 

 

Noémie et Héloïse sont couchées. Matthias a attendu qu’elles s’endorment, allongé sur le troisième lit de leur chambre. Les nuits sont plus fraîches ici qu’à Paris lorsque juillet transforme en étuve son appartement de l’avenue de Versailles – qu’il va devoir quitter prochainement, s’inquiète-t-il. C’est une des plus belles semaines depuis longtemps, lui a dit Germain. Ce type est surprenant, songe Matthias. Il est parvenu à l’apaiser par sa seule présence. Pourtant, ce qui lui arrive est pire que tout : perdre son emploi. Si on lui avait laissé le choix, Matthias aurait sans doute préféré contracter une grave maladie, ou perdre l’usage d’un membre.

Mais, étrangement, alors que ce qu’il redoutait le plus vient de se produire, Matthias est bien moins secoué que ce qu’il aurait imaginé. Est-il en état de sidération ? Oui, c’est sûr. Il est comme ces canards qui continuent de courir après qu’on leur a coupé la tête. Lorsqu’il comprendra qu’il a tout perdu, il s’effondrera pour de bon. Toute la journée, pourtant, il a regardé sans frémir son monde s’écrouler. À cause du scandale, les réseaux sociaux ont bruissé pendant des heures. Il a reçu des milliers de notifications, d’insultes, de menaces, avant de se résoudre à supprimer ses comptes. Ce suicide social aurait dû l’achever, mais il en a éprouvé presque du soulagement, comme s’il se défaisait d’une peau devenue trop étroite. La suite a été pire. Les médias affamés de nouvelles trop rares en cette période estivale se sont emparés de son histoire. Il est devenu le symbole d’un monde passé, l’étendard d’un sexisme antédiluvien que les jeunes pousses débarquées dans le monde professionnel veulent bousculer, dénoncer, brûler. Alors c’est lui qu’on brûle.

Dubouche n’a même pas pris la peine de lui envoyer un texto. La direction des ressources humaines lui a signifié son licenciement pour faute grave par mail officiel, et demandé de ne pas repasser dans les locaux. Ils lui feraient parvenir ses quelques affaires par coursier chez lui, lorsqu’il serait rentré. Mais, à bien y réfléchir, Matthias n’a pas laissé grand-chose là-bas. Ni objet personnel, ni dessin d’enfant, ni pot à crayons irremplaçable. Ses tiroirs sont toujours restés vides. Il ne possède rien qui incarne cette vie-là. Juste quelques présentations power-point enregistrées sur un Drive que l’entreprise aura probablement effacées, comme lui. Il n’est plus que le vague souvenir d’un employé discret et travailleur, qui a hélas entaché le nom du groupe, et qu’il faudra vite oublier.

La presse a annoncé que la candidature de Camille Levard a été prise très au sérieux et que l’entreprise, séduite par ce profil agile et connecté, s’est engagée à la recruter au plus vite. Dubouche a même été cité – c’est lui qui a mené son entretien d’embauche. Elle occupera le poste laissé vacant par Matthias – le fantôme effacé de l’organigramme. Ça n’a pas traîné. On a passé un coup d’éponge sur sa faute, sur son passage dans la société, et tout a été réparé grâce à l’habile campagne de communication menée par l’agence.

Noémie et Héloïse dorment toujours. Matthias contemple leurs jolis visages bronzés ; celui d’Héloïse est encore couvert du maquillage papillon qu’elle arborait fièrement lorsqu’il est venu la chercher un peu plus tôt. La grand-mère des petits était là aussi. Elle avait l’air un peu pompette. Ils ont bavardé de tout et de rien sur le chemin qui mène à leurs chambres sans que ça l’énerve. Au contraire, il se sent tellement vidé que ça lui a fait du bien. C’était la vie qui sortait de la bouche de cette femme qui pourrait être sa mère. Ses paroles, chaleureuses et simples, l’ont empli d’un réconfort inattendu. Ils se sont quittés près des ascenseurs, se sont dit « à demain », et la certitude de la croiser de nouveau l’a rassuré. Il n’en peut plus d’être seul. Il a finalement décidé de ne pas écourter son séjour pour rentrer à Paris. Qu’est-ce qu’il y ferait ? Noémie et Héloïse sont bien ici, dans la chaleur réconfortante de cette étrange collectivité. Et lui aussi. Laissant ses filles dormir, Matthias est sorti prendre l’air. Dans l’hôtel, quelques éclats de rire fusent encore. Il a composé le code du portail de la piscine illuminée et s’est allongé sur un transat.

Depuis, il observe l’eau bleue qui clapote tranquillement. Tandis que le ressac qu’il entend au loin apaise le tumulte de ses pensées et soulage son inquiétude.

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