Haute saison

Adèle Bréau · Chapitre 23 sur 39

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Haute saison

Terrain de tir à l'arc

 

 

Ils sont sept. Un couple de petits jeunes très amoureux – Fanny se demande ce qu’ils font là, dans un club de famille, plutôt que de parcourir l’Italie en Fiat Uno –, un homme seul, très maigre, au visage fermé, un sexagénaire lourdingue qui enchaîne les petites blagues et la grand-mère qu’elle a croisée au buffet la veille. Elle se tient droite comme un I, bonne élève, prête à accueillir les recommandations du professeur, guère pressé, qui ne cesse de plaisanter avec le vacancier rigolard. Fanny admire le galbe des cuisses de cette dame qui fait mine de ne pas la regarder, mais dont elle a remarqué l’étrange fascination qu’elle exerce sur elle.

Elle a l’habitude des fuyants, ceux qui ne veulent pas voir ce que le destin peut vous réserver à tout moment, qui lui en voudraient presque d’exposer sa tragédie. Ceux-là préféreraient qu’elle se cache parmi les siens, et ne viennent pas troubler leur belle vie. Ils ne disent rien, puisqu’ils s’efforcent de ne pas la voir. Ce sont les mêmes qui détournent le regard dans la rue lorsque, sans prévenir, une silhouette recroquevillée sur un coin du trottoir vient ralentir leur course. Les curieux, en revanche, chuchotent des choses comme : « Mais tu savais, toi, qu’ils pouvaient nager. » Ce « ils » qui la met dans un grand sac, celui des demi-hommes ou femmes, ces êtres aussi étranges que des satyres de la mythologie, qui l’a longtemps rendue dingue mais la fait sourire aujourd’hui. Il faut reconnaître qu’elle en a fait du chemin, depuis ce 12 juillet 1998.

Et puis, un jour qu’elle nageait dans la piscine, Margaux, qui était toute petite, l’avait comparée à une sirène. Ça avait été comme un électrochoc. Car si, année après année, elle avait appris à s’accepter, à accepter son sort, à l’oublier, parfois, Fanny ne s’était jamais envisagée d’un point de vue poétique. C’était vrai, après tout, qu’avait-elle de différent ? Et puis, tout le monde aime les sirènes. Tout ça n’est qu’une vue de l’esprit, une interprétation qui nous est imposée par la société mais qu’il suffirait de modifier un tout petit peu pour que les mentalités et les regards changent.

La grand-mère semble faire partie de la catégorie des curieux compatissants, qui tentent de masquer leur peine sous un air qu’ils jugent « normal ». Fanny croise son regard. Il est doux mais la pitié est là, tapie tout au fond. Loin, pourtant. C’est rare. Elle a dû affronter des tempêtes, cette femme-là, pour soutenir ainsi le sien. Fanny lit de la détermination dans ses yeux, de la colère aussi. Sous la courtoisie apparente, elle s’avance vers elle. Elles ne vont pas continuer de se sourire bêtement comme ça tout le séjour. Et puis Fanny en a marre d’être seule. Ça lui fera quelqu’un à qui parler.

Lorsqu’elle s’approche, la dame tressaille de surprise. L’animateur paraît également déconcerté, avant d’aller chercher un arc et des petits objets en cuir. Heureusement qu’ils sont sous une pergola en bambou tant le soleil tape. Ici, loin de l’océan, l’air est brûlant et aucun vent ne vient le rafraîchir. Après trois pas hors de l’ombre, l’animateur – Seb, comme l’indique son badge – est déjà en sueur tandis qu’il regagne leur abri d’un pas traînant. Fanny se demande s’il serait le même s’il avait été chargé d’animer l’aquagym. Elle aimerait bien savoir s’ils choisissent, en début d’été, leur petit coin de labeur. Si ce Seb est vraiment un pro du tir à l’arc ou s’il a juste tiré un petit papier « tir à l’arc » dans un grand chapeau. « Tu verras, c’est chiant mais c’est tranquille », lui a peut-être glissé le précédent archer.

Le sexagénaire tout rouge est sur le point d’étouffer sous le flot de paroles qui ne peut jaillir de sa bouche pendant quelques minutes. Si Fanny apprécie cet instant de silence, ce n’est apparemment pas son cas. Il y a des gens comme ça à qui le vide fait peur.

— Eh bien, quelle ambiance ! lance-t-il maladroitement à son groupe.

— Thierry !

Devant le mutisme qui accueille son intervention, ledit Thierry ne se décourage pas. Seb, impassible, lui laisse prendre les commandes, probablement soulagé que quelqu’un se charge de cette partie-là de son job.

— Je propose que chacun se présente ? Bon, Emma et Yohan, vous étiez là hier. Toi aussi, Jean-Claude. Il nous reste ces deux jolies dames.

Tous les regards convergent vers Fanny et sa voisine, toujours droite, les pieds joints, les muscles durs sous son petit short orangé. Fanny perçoit un léger agacement chez elle.

— Je m’appelle Chantal, réplique-t-elle abruptement, ce qui ne laisse guère de place à la conversation.

— Et moi Fanny.

— Bon, mon Seb, tu dors ou quoi ? On a d’autres trucs à faire, nous. Tu veux de l’aide ? continue Thierry, pendant que l’autre se démène avec ses accessoires emmêlés.

— Oui, bonne idée. Tiens, donnes-en à tout le monde.

Chacun attrape un des petits morceaux de cuir et entreprend de le fixer avec habileté à sa main droite. Sauf Chantal et Fanny qui ne comprennent pas l’utilité de cet accessoire.

— Vous voulez que je vous aide, les filles ? propose l’ambianceur du jour.

— Je veux bien, répond Fanny.

Chantal ne dit rien. Juste un « je vais regarder », à voix basse, pour que Thierry reste à distance de son bras.

— Tu vas finir par me remplacer, toi, plaisante Seb, qui repart toujours avec indolence vers le coin où sont entreposés les arcs et les flèches.

Thierry se rengorge, pas peu fier d’avoir acquis cette expertise après plusieurs étés au club, ainsi qu’il l’explique à son auditoire du jour, dont certains paraissent déjà blasés. Le jeune couple n’écoute même plus. Quant à Jean-Claude, l’homme maigre et impassible, Fanny le surprend en train de lever les yeux au ciel.

— Alors, pour les protège-bras. Il faut le prendre dans ce sens. Attention à ne pas vous tromper de côté. C’est ça, et tu le places bien sur tout l’intérieur de l’avant-bras. Parfait. Attends… Dis donc, tu as la peau douce.

— Thierry, c’est pas un peu fini de draguer mes élèves ?

— Oh, tu charries ! Je rends service, moi, s’esclaffe Thierry, tirant maladroitement sur les scratches de cet étrange bouclier que Fanny trouve assez seyant.

Après la sirène, voilà qu’elle devient une amazone.

Le petit couple s’aide mutuellement à enfiler ce harnachement. Chantal a du mal, malgré son application.

— Vous voulez que je vous l’attache ? lui propose gentiment Fanny.

— Oh, qu’est-ce que j’entends, là ? On se vouvoie ? Lâchez-vous les filles, on n’est pas au bureau. Ici, on est en mode détente.

Toutes deux tournent la tête vers lui. Chantal a l’air exaspérée mais garde le silence. Son regard, en revanche, en dit suffisamment long pour que Thierry tourne les talons et se dirige vers Jean-Claude, qui s’écarte aussitôt. Merci. Non, il n’a besoin de rien. Thierry se met à siffloter et à faire des moulinets avec ses bras pour s’échauffer.

— Il y en a certains, je vous jure…, soupire Chantal.

— Dommage qu’il ne fasse pas la sieste, celui-là, renchérit Fanny en pouffant.

— Je ne vous le fais pas dire… TE le fais pas dire. Excuse-moi, je n’ai pas l’habitude. Je crois qu’à part ma fille et mes petits-enfants, il n’y a pas grand monde à qui je m’adresse comme ça.

— Aucun problème, tu peux me dire « vous ».

— Oui, enfin, si tu lui dis « tu » et qu’elle te dit « vous », c’est bizarre, non ?

— Mais, on ne vous a pas sonné, vous !

— Toi…

Chantal ne peut s’empêcher de sourire, tout comme le reste du groupe à présent intrigué par ces deux seniors rigolos. Thierry, ravi de son petit effet, a l’élégance de ne pas en rajouter.

— Donc, Fanny et Chantal n’ont jamais tiré. Je vais leur expliquer. Les autres, je vous laisse reprendre comme hier ou vous avez besoin d’un petit rappel ? demande mollement Seb en reprenant la direction des opérations.

Chacun prend place devant des bottes de paille sur lesquelles l’animateur a fixé de grandes cibles en papier, pour le moment vierges de tout assaut. Seb tend le bras gauche et incite ses deux élèves à faire de même. Puis il leur montre comment clipser la flèche sur la corde, puis positionner leur main, un index au-dessus, deux doigts en dessous, fermer un œil, viser le centre et lâcher. Sa flèche va se planter pile au centre. Fanny se fait la réflexion que, si discret soit l’attrait d’un individu, il devient souvent séduisant en excellant dans sa discipline. Lorsqu’elle était petite, elle tombait invariablement sous le charme de ses profs d’équitation, d’escalade ou de ski, même s’ils étaient vieux et moustachus. Et Seb ne déroge pas à cette règle. Elle exécute un quart de tour de fauteuil et attrape son arc et une flèche. Ça n’a pas l’air très compliqué. Elle arme, respire, puis lâche d’un coup. Sa corde produit un lamentable bruit de ballon qui se dégonfle. Quant à sa flèche, elle va tranquillement finir dans l’herbe.

— C’est pas grave, Fanny. Continue, c’est bien. Regarde Thierry, c’est pas tellement mieux. Et pourtant, il en fait depuis quatre ans, se moque le jeune homme.

— Ça, ça va se payer au ping-pong ! lui rétorque son interlocuteur, très concentré, qui parvient à planter une de ses flèches dans le cercle bleu, ce dont Fanny se contenterait volontiers.

À son côté, Chantal fait sa première tentative, sans l’aide de Seb, et touche le rouge. Fanny remarque un léger soubresaut de son bras, et son poing qui se ferme. Sa voisine est apparemment animée d’un sérieux esprit de compétition. Ça lui plaît.

— Bravo ! la félicite-t-elle. Tu as déjà pratiqué ?

— Moi ? Je n’ai jamais touché un arc. Mais je suis très sportive, ça doit jouer, j’imagine.

— Moi aussi, je suis très sportive, réplique Fanny, piquée au vif.

C’est vrai, quoi. Elle nage tous les jours, elle fait de la randonnée, de l’athlétisme en compétition – sans compter tous les sports qu’elle faisait avant l’accident. Elle ne va pas se laisser devancer par cette petite dame de rien du tout ! Elle attrape une nouvelle flèche et se concentre. Cette fois-ci, elle réussit à toucher le blanc de la cible.

— Super ! l’encourage Chantal.

— Non ! Ce n’est pas super du tout. Tu vas voir, je me chauffe un peu, et ensuite, personne ne pourra plus m’arrêter.

Fanny arme sa troisième flèche, et atteint le mille. Elle pousse un petit cri qui fait sursauter tout le monde.

— Bravo ! lance Seb. En revanche, essaye de ne pas déconcentrer les autres, lui souffle-t-il avec un clin d’œil en direction de Jean-Claude, qui s’exerce, sourcils froncés, aussi raide qu’un passe-lacet.

Sa flèche passe par-dessus la botte de paille. Son visage reste de marbre. Quelque chose chez cet homme intrigue Fanny. Comme d’habitude, elle voudrait en savoir davantage sur lui. Alors, elle se penche discrètement vers Chantal qui, n’ayant plus de munitions, attend que les autres aient terminé.

— Tu sais s’il est venu en couple, Jean-Claude ? s’enquiert Fanny.

— Non, je ne crois pas, répond Chantal, amusée. Pourquoi, il t’intéresse ?

Fanny pouffe comme une collégienne.

— T’es folle ! Non, déjà, j’ai ce qu’il faut. Et puis, bon…

Elle se ravise avant de préciser à son interlocutrice à quel point elle considère le degré de sex-appeal de Jean-Claude proche du néant.

— Mais… il te plaît à toi ? veut néanmoins savoir Fanny.

— Hein ?

Chantal a l’air aussi étonnée que si Fanny venait de l’interroger sur son désir de devenir meneuse de revue dans un cabaret ou compositrice de musique d’ascenseur. Fanny éclate de rire. Ça lui fait un bien fou. Elle revient vingt ans en arrière, quand elle avait des fous rires interminables avec ses copines de classe. Puis avec Victor, à leurs débuts, qui savait mieux que personne pointer le détail qui la faisait rigoler – ce qu’il ne manquait jamais de faire lorsqu’ils se rendaient ensemble aux réunions parents professeurs, ou à celles de copropriétaires.

— Chut ! les gronde Seb, en faisant les gros yeux.

Jamais elle n’aurait cru ce jeune mollasson capable de la moindre parcelle d’autorité.

— Je sais que je ne suis plus toute jeune, mais ce n’est pas une raison pour croire que je suis désespérée à ce point. On dirait… un croque-mort ! glisse Chantal, à l’oreille de Fanny, qui pouffe de nouveau. Non mais merci bien. Et puis, je ne suis pas ici pour trouver l’amour. C’est fini pour moi, tout ça. Dieu merci !

Fanny cesse de ricaner. Elle n’a rien entendu de plus triste depuis longtemps. Elle ne s’était jamais interrogée sur la durabilité du désir d’aimer. Se pourrait-il qu’un jour, elle n’ait plus envie d’avoir de sentiment pour personne ? À quoi servirait-il alors de se lever le matin ? Elle aimerait poser la question à Chantal, qu’elle trouve absolument charmante, et dont elle ne peut imaginer le futur solitaire qu’avec accablement. Mais la voix de Seb l’en empêche, qui les invite à aller chercher leurs flèches.

— Tu veux que j’aille chercher les tiennes ? propose Chantal.

Si, en temps normal, Fanny n’apprécie guère qu’on l’aide, la façon naturelle dont Chantal lui propose la sienne la convainc. Elle sent que cette femme sait s’occuper des autres avec légèreté. Elle en a l’habitude, ça se voit. Peut-être était-elle infirmière, assistante sociale ou quelque chose comme cela.

— Oui, si ça ne t’ennuie pas. J’irais bien moi-même mais cette herbe mal tondue ne me dit rien qui vaille. Quant à mes flèches, il y en a au moins deux que je n’arrive même pas à apercevoir mais promis, si je les plante toutes au prochain coup, j’y vais toute seule.

— Ça marche ! lance Chantal sans émotion particulière, déjà partie vers son objectif, tête haute.

Fanny l’observe de dos. Elle n’est pas grande et sa silhouette est plutôt frêle mais on sent chez elle une force qui rassure et fascine à la fois. La mère de Fanny était accablée par la moindre contrariété du quotidien. Alors, son accident… Fanny a toujours pensé qu’elle lui en avait voulu, et lui en voulait encore de leur avoir à tous imposé ça. Ce changement radical dans la psalmodie d’un quotidien riquiqui. Le regard et la curiosité des voisins qui avaient braqué sur eux des projecteurs bien trop éblouissants. Oui, l’accident de Fanny avait été une tragédie pour sa mère. Pas parce qu’elle pleurait pour sa fille ses jambes endormies à jamais, mais parce que tout ça n’était pas prévu, et que sa mère avait horreur des impondérables. Et plus encore des sujets intimes et des conversations véritables. Alors, quand la douleur était passée, que les mois de désespoir à sonder le fond de son âme et de ses humeurs avaient enfin laissé place à quelques éclaircies, quelques espoirs d’une vie qui vaudrait peut-être le coup, Fanny avait déguerpi. Depuis, elle envoyait une fois par an des photos des enfants à ses parents, parce que son psy trouvait que c’était bien et que ça éloignait tout sentiment de culpabilité, mais elle ne faisait plus d’efforts. Elle choisissait toujours un cliché sur lequel elle figurait avec eux. Margaux petite, posée sur ses genoux, souriante, parce que c’était comme ça qu’elles se tenaient toutes les deux la plupart du temps. Puis Jérémy dans les bras de sa maman, Margaux se cramponnant à une roue et à la main de son père. En fermant l’enveloppe, Fanny pensait régulièrement à cette petite phrase que sa mère ne manquerait pas de prononcer : « Quelle tristesse. » Si elle savait pourtant combien elle a été heureuse.

— Alors, prête à être vaincue ? plaisante Chantal en lui tendant ses flèches.

— J’aimerais bien voir ça ! répond Fanny, décidément séduite par cette petite femme étonnante.

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