Haute saison
Chambres du personnel
— Qu’est-ce que tu fais là ?
— Tu le vois bien : ma lessive.
— Tu ne crois pas que tu as autre chose à faire ?
— Comme quoi ? Me reposer ?
— Décidément, on ne peut pas compter sur toi. Tu comptes tout faire foirer ? Parce que tu as été choisi par Jean-Michel contre toute logique ? Non mais regarde-toi ! Je ne comprends pas ce qui lui est passé par la tête.
Maryline se cramponne à son panier à linge, dans lequel les vêtements sont parfaitement pliés, rangés par couleurs. La pièce est étroite, percée d’une minuscule fenêtre à barreaux. J’aimerais pouvoir me défendre, m’en moquer. Ne pas prendre ombrage de ses réflexions, hausser les épaules et puis sourire, parce que tout ça n’a pas grande importance. Que je suis adulte, maintenant, responsable de mon secteur, comme elle. Qu’il n’y a aucune raison que je la laisse me parler comme ça. Pourtant, je suis paralysé. Je suis redevenu un enfant comme chaque fois qu’on me parle avec autorité, colère ou hostilité. Mes mains tremblent lorsque j’ouvre la porte de l’immense lave-linge, que j’essaye d’en extraire mes vêtements humides, compactés en un énorme tas trop essoré pour les placer dans le séchoir. Je n’ai pas dormi depuis si longtemps.
— C’est Greg qui aurait dû avoir cette place, comme chaque année. Mais notre petit fayot a voulu faire son intéressant. Sauf que maintenant, il faut assumer, s’entraîner.
— Lâche-moi, Maryline ! Tu sais très bien que je n’ai rien demandé.
— C’est ce que tu dis ! Je suis sûre que tu es allé supplier ton chef avec tes airs de sainte-nitouche. Tu peux bien donner le change auprès des autres, faire croire que tu es un gentil garçon pas très bien dans ses baskets qui subit les choses mais je vois clair dans ton jeu. À moi, on ne la fait pas.
— Je veux juste faire mon travail. Correctement. Et passer un bon séjour.
— Justement ! C’est ça que tu ne comprends pas, mon petit bonhomme. Tu n’es pas un client, ici. Tu bosses ! On n’est pas en vacances. Le reste de l’année, monsieur fait des études, il vit tranquillement chez sa grand-mère à Anglet, mais les autres, les vrais saisonniers comme nous, on joue notre vie, d’accord ? Juillet et août, c’est primordial. Si on ne se fait pas remarquer ici, ça peut être la mort pour le reste de l’année. Toi, tu es un dilettante !
— Mais tu attends quoi, exactement ? Que je laisse ma place dans le spectacle ?
— Fais comme tu veux, je ne te demande rien. Sauf de t’entraîner. La nuit, s’il le faut. Et d’être prêt pour vendredi. Et puis de ne pas remettre les pieds ici, l’année prochaine. Tu vas bientôt avoir terminé ton cursus, j’imagine ? Tu vas bien finir par dégoter un vrai boulot. Il serait temps que tu trouves un truc qui te corresponde. Et que tu arrêtes d’empiéter sur la vie des autres.
Maryline a allumé une de ses longues cigarettes à la menthe. L’odeur me retourne l’estomac. J’aimerais lui rappeler qu’il est interdit de fumer ici, comme l’indique l’énorme feuille de papier scotchée à la porte de la lingerie. Et puis, mes vêtements vont sentir le tabac froid. Mais je n’ose pas. Je me déteste quand je suis comme ça. Les mots se bousculent dans ma tête, se coincent tout au fond de ma gorge, incapables de sortir. La fureur de Maryline me paralyse. Et je vois bien que ma candeur, qu’elle pense feinte, l’irrite plus encore. Mais comment ose-t-elle me parler ainsi ? Gloser sur ma vie, mes aspirations ? Que sait-elle de moi ?
Ivana l’aurait rembarrée. Elle se serait levée, l’aurait toisée de toute sa hauteur et aurait éclaté de rire, parce que c’est toujours ce qu’elle faisait pour désarçonner ses adversaires. Elle en imposait suffisamment pour que les autres la respectent sans qu’elle ait à faire quoi que ce soit. Et pendant toutes ces années, je me suis blotti dans cette ombre rassurante. Je n’ai fait aucun effort pour sortir de ma prison mentale parce qu’elle était là. Ma sœur. Malia disait souvent à ses amies qu’elle était la plus belle fille de la côte basque. Elle exagérait, bien sûr. On trouve toujours sa petite-fille extraordinaire, j’imagine. Mais elle n’avait pas foncièrement tort. Avec ses longs cheveux bouclés, sa bouche immense et ce mètre quatre-vingts qui dominait tout le monde, on ne pouvait pas la louper. Alors les gens se collaient à elle comme des mouches. Garçons ou filles, tous étaient fascinés par cette grande liane qui était de toutes les fêtes, les virées en mer, et même les soirées caritatives organisées par la mairie.
J’ai bien conscience qu’on idéalise toujours les gens une fois qu’ils sont partis, qu’on leur trouve toutes les qualités, mais dans le cas d’Ivana c’était bien réel. Mon cœur se serre comme chaque fois que son visage s’impose à moi. Son rire commence à s’estomper, et ça me rend malade. Alors le soir, je branche souvent mes écouteurs et je regarde la vidéo de ce spectacle qu’on avait organisé pour Malia et Guy quand on était ados. Entre autres réjouissances, elle m’avait concocté un petit sketch pas très drôle que j’avais répété des semaines entières, et qui ne cessait de la faire hurler de rire – ce qui m’étonnait parce que je ne comprenais pas bien ce qu’il y avait d’amusant. Sur l’enregistrement que je me suis repassé mille fois depuis, on me voit moi, à la fois mal à l’aise et fier, quêtant son approbation, récitant mon texte avec sérieux, mort de peur à l’idée d’en oublier des passages. Et puis on entend ce rire en cascade qui me tord le ventre encore aujourd’hui. Et la caméra du téléphone tenu par Malia qui se tourne vers elle, et qui murmure : « Mais quel numéro, celle-là. » C’était deux ans avant l’accident. Et je pensais alors que ma vie entière serait réchauffée au soleil de ce sourire désarmant, que jamais elle ne me lâcherait la main. Aujourd’hui je suis seul, avec mon linge qui dégringole du panier tandis que je m’efforce de l’introduire dans l’immense sèche-linge numéro 12, tremblant d’angoisse sous le regard furax de cette fille qui parvient à me terroriser parce que ma sœur n’est plus là.
C’était un samedi matin. Le ciel était aussi bleu qu’il peut l’être en arrière-saison, lorsque les touristes ont déserté les bars, les plages et les restaurants, et que nous pouvons profiter à nouveau de notre terre. Peu avant, j’avais fêté mes seize ans et supplié Malia et Guy de m’inscrire à la conduite accompagnée. L’argent hérité de nos parents dormait sur un compte, et devait continuer de le faire jusqu’à ma majorité mais je savais déjà que, pour vivre libre dans cette région, je devais gagner vite mon autonomie. Je n’aimais pas les deux-roues, et puis les jeunes du coin avaient l’habitude de se regrouper avec leurs scooters pour sillonner les alentours. Qu’est-ce que j’aurais fait, seul avec le mien ? Non, conduire me correspondait davantage. Et puis, j’aurais un train d’avance. Ivana avait obtenu son permis quelques jours après ses dix-huit ans, et acheté une petite voiture qu’elle adorait, et moi aussi. Depuis, on se baladait souvent tous les deux, désertant les côtes pour explorer ces contrées dédaignées des citadins, pique-niquant à l’ombre de cette guimbarde qui nous menait partout. Alors quand, à seize ans, j’ai obtenu le précieux sésame qui m’autorisait à conduire avec elle, Ivana me laissait parfois le volant lorsque nous étions loin de la ville qui continuait de me stresser. J’étais terrorisé mais je ne crois pas avoir ressenti depuis un tel sentiment de plénitude et de liberté que lors de ces escapades avec ma sœur. Comme ça me paraît loin aujourd’hui. C’était pourtant il y a cinq ans. Ce samedi-là, Ivana m’avait demandé de venir la chercher très tôt chez un type du coin qu’on croisait de temps à autre à La Grotte, un bar où elle m’emmenait parfois et où elle avait passé la soirée. J’étais resté chez nous. Les examens approchaient. Et puis là-bas, je m’ennuyais de plus en plus souvent. Ivana faisait tourner toutes les têtes, et passait la plupart de ses soirées à flirter avec des garçons à qui j’adressais des regards noirs – ce qui avait le don de l’exaspérer alors qu’avant ça la faisait rire. Lorsqu’elle m’avait appelé à 7 heures d’une voix pâteuse, ça m’avait énervé. Comment pouvait-on se gâcher ainsi, et se donner à des crétins pareils ? Elle avait insisté pour que je prenne la voiture. Personne n’en saurait rien. « Tu as l’habitude, depuis le temps ! » La maison du type était à cinq minutes de chez Malia et Guy, lesquels dormiraient probablement jusqu’à 9 heures, parce qu’il n’y avait aucune raison pour que les choses diffèrent brusquement. Notre vie était faite de routines, d’habitudes. « Tu peux bien faire un effort, mettre de côté tes peurs pathologiques, et désobéir de temps en temps. » J’avais perçu dans la voix de ma sœur les reproches que je me faisais quotidiennement à moi-même. Ça m’avait fait de la peine d’entendre qu’elle aussi déplorait ce trait de caractère contre lequel je luttais depuis si longtemps. Et puis, Ivana avait tant fait pour moi. Elle était mon Nord, mon Sud, mon Est et mon Ouest, comme le disait ce poème sublime que notre oncle avait lu aux obsèques de nos parents, et qu’enfants nous répétions inlassablement, comme s’il continuait de nous relier à nos chers disparus. Alors j’ai pris ses clés sur son bureau, jeté un coup d’œil à son lit trop tiré, que j’ai défait par acquit de conscience, au cas où Malia se lève plus tôt – dans ce cas je raconterais que nous étions allés voir le soleil se lever sur la mer. La voiture a émis son petit hoquet habituel. J’ai allumé la radio pour me rassurer, donner un peu de normalité à cette transgression qui me terrifiait. J’ai mis le contact et démarré doucement pour que mes grands-parents n’entendent pas le bruit du moteur. En roulant, mon cœur battait à tout rompre. Les mains crispées sur le volant, je sentais si fort l’absence de ma sœur sur le siège passager que j’en avais les larmes aux yeux. C’était idiot. J’allais la retrouver. Mais l’idée qu’elle pouvait disparaître, me laisser, partir loin ou pour toujours, me pétrifiait.
Devant la maison du crétin, j’ai donné un petit coup de klaxon, parce que je n’avais pas envie de le voir, de subir son regard condescendant et encore moins qu’il m’invite à rentrer. Il fallait faire vite. Ivana est sortie en riant, enlacée au type, torse nu, qui ne portait qu’un short et ses tatouages. Elle l’a embrassé et j’ai détourné les yeux. Peut-être bien que j’étais trop possessif avec Ivana – le psy me l’a souvent laissé entendre. Toujours est-il que, malgré les effusions, et son empressement à la retenir lorsqu’elle a finalement accouru vers moi et qu’il a attrapé sa main pour une dernière étreinte, on ne l’a plus jamais revu. Ivana méritait mieux que ces amoureux de supermarché, ces hommes pleins de suffisance qui tombent les filles dans les bars et comptent le nombre de leurs conquêtes, comme le font Greg et ses copains de la plage. Et puis elle est montée, et mon univers s’est à nouveau réenchanté, comme si quelqu’un avait appuyé sur l’interrupteur qui éclairait ma vie. Pourtant, j’étais rempli de colère. Son attitude désinvolte m’a encore plus irrité lorsqu’elle s’est affalée sur le siège comme si tout était normal, et que rien ne comptait. Ni les risques que j’avais pris pour elle, ni le peu de dignité dont elle faisait preuve. Elle m’a pincé la joue l’air de dire que j’étais trop sinistre. Qu’un rien me faisait flipper. Qu’il fallait que je me lâche un peu. « Tu as vu comme il fait beau », a-t-elle commenté. Ses cheveux étaient coiffés n’importe comment. Il y avait même un gros nœud à l’arrière dont je préférais ne pas savoir comment il s’était formé en aussi peu de temps. Son haleine témoignait du grand nombre de verres qu’elle avait dû ingurgiter la veille. Son maquillage avait certes un peu bavé, mais je dois dire que ma sœur était presque plus belle que d’habitude. « Roule », a-t-elle dit, en formant comme un petit oreiller avec son sweat, qu’elle a placé sous sa tête avant de baisser le dossier de son siège, pour dormir. « Ivana, tu dois m’aider. Je n’ai pas le droit de conduire sans ton aide, tu le sais », je lui ai dit. Elle a souri à nouveau et répondu : « Tu te débrouilles très bien tout seul. Tu as l’habitude, maintenant. Et puis je checke, t’inquiète. »
Je ne compte plus les fois où je me suis répété cette phrase. « Je checke, t’inquiète. » J’ai remis le contact et suivi ses consignes. Elle a voulu que je change d’itinéraire. Celui que j’avais pris à l’aller était ennuyeux. « Passe par la grande route, ce sera plus rapide et je pourrai prendre un café chez Fred. Ils ouvrent tôt. » Je voulais rentrer, je le jure. Ça me paraissait complètement idiot de perdre du temps comme ça. Mais, évidemment, j’ai obéi. Parce que c’est toujours ce que je fais avec les autres, et plus encore avec Ivana.
Et puis c’est arrivé. On avait beau n’être qu’à cinq minutes de chez nous, par un beau ciel bleu matinal, dans ce paysage magique, c’est à ce moment précis que nos vies ont basculé. Encore une fois. Je me suis longtemps demandé si quelqu’un, là-haut ou quelque part, connaissait à l’avance le cours de nos existences. Si quelqu’un s’était dit : « Tiens, Germain ne le sait pas encore, mais une heure après son réveil, sa vie ne sera plus jamais la même. » Si quelque chose avait pu changer notre destin. Ce qui se serait passé si j’avais refusé de prendre seul cette fichue voiture, d’enfreindre la loi et mes valeurs. Si le crétin n’avait pas voulu de ma sœur, s’il avait habité ailleurs, si Ivana l’avait aimé assez pour passer la matinée chez lui.
Ivana s’est endormie. J’ai alors bifurqué et pris l’avenue de Biarritz, parce que deux cents mètres plus bas on arrivait chez nous, et que cette histoire de pause-café était idiote. J’ai passé la seconde, puis la troisième. J’avais hâte d’arriver. Et c’est à ce moment-là qu’il a débarqué à pleine vitesse. Je n’ai pas vu l’intersection. Pas plus que le camion n’a marqué d’arrêt. Ce matin-là, ni lui ni moi n’avions prévu qu’il y aurait d’autres véhicules sur la route. Le choc a été fulgurant. J’ai crié. Pas Ivana, qui a reçu de plein fouet l’énorme amas de tôle qui se précipitait sur elle. J’entends encore, chaque nuit, le crissement des freins sur la chaussée, les hurlements du métal qui se froisse. Combien de temps la voiture a-t-elle tourné sur elle-même ? Quelques secondes, selon les pompiers. J’ai pourtant eu l’impression que cela ne cesserait jamais. J’ai eu le temps d’imaginer tous les scénarios possibles. Notre décès à tous les deux. Celui de l’un d’entre nous. Nos deux corps coincés, suppliciés dans la carrosserie pulvérisée.
Et puis tout s’est tu. Je crois même avoir entendu les oiseaux chanter. Le conducteur du camion s’est précipité. « Bouge pas, gamin. Surtout. J’appelle les pompiers. » Ma tête était si lourde. J’ai eu la force de baisser les yeux vers mon corps coincé derrière le volant. Pas de sang, ni de douleur fulgurante. J’avais si peur de tourner la tête vers Ivana. Dieu sait ce que j’allais découvrir. Et puis, j’étais bien trop las. La sirène des pompiers a déchiré l’air du matin. Ils ont ouvert la porte de mon côté, et on m’a facilement désincarcéré.
« Comment va ma sœur ? » J’ai dû répéter cette question une dizaine de fois, en vain. Silence radio. Et puis une femme en pull bleu et rouge, queue-de-cheval haute et visage avenant, a bien voulu me répondre. « Elle est en vie. On va la sortir de là. » Ivana était vivante. C’était le plus important. Les jours suivants ont défilé dans un épais brouillard. J’avais l’impression qu’un voile me protégeait des visions trop nettes, et les sons me parvenaient étouffés. Était-ce moi qui refusais de réintégrer tout de suite le monde des vivants ? Est-ce qu’une partie de mon cerveau savait pertinemment que tout n’allait pas s’arranger ? Malia et Guy passaient tous les jours. Les yeux bleu pâle de Malia n’avaient jamais paru si tristes. Guy restait silencieux, mais je voyais bien qu’il avait envie de hurler. Et moi aussi. Parce que les nouvelles d’Ivana restaient floues : « elle se remet doucement », « on ne sait pas encore grand-chose mais les médecins semblent confiants ».
Et puis un jour, je suis sorti, le bras en écharpe et la peur au ventre de quitter ce cocon protecteur. Ils avaient beau avoir spécifié qu’un accompagnant était obligatoire, personne n’est venu me chercher. La bonne femme des sorties a dû avoir pitié, à moins qu’elle ait considéré que mon état ne nécessitait effectivement pas l’intervention d’une ambulance, ni même d’un proche soucieux de mon état de santé. Sur le parking de l’hôpital, il commençait à pleuvoir. Le ciel était plombé comme il peut souvent l’être par ici. On ne peut jamais prévoir ce qu’il nous réserve. Un peu comme ma vie, ai-je pensé en me remémorant ce samedi matin ensoleillé. J’ai brusquement fait demi-tour et j’ai exigé de voir ma sœur. Jusque-là, on me l’avait refusé. On me suggérait d’attendre l’autorisation de son chirurgien. Mais, pour une fois, je n’avais pas envie de suivre les injonctions qu’on m’imposait. Je suis monté au service des réanimations, je me suis faufilé derrière une famille en larmes, ce qui m’avait broyé le cœur, et je l’ai aperçue. Sur son lit. Presque assise. Elle avait des tuyaux partout, même dans la bouche. Mais elle ne dormait pas. Je me suis avancé en tremblant. Qu’est-ce que je pouvais craindre ? C’était idiot. Elle était là, entière. Ses yeux bougeaient, malgré ces machines qui bipaient bien trop fort pour nos retrouvailles dans ce lieu sans âme. Pourtant, si j’avais su ce qui allait se passer, peut-être que cette fois j’aurais reculé, obéi à ma peur. Et attendu que les jours aient érodé un peu tout ce que j’ai aperçu dans son regard. Cette colère, cette rage, cet intolérable chagrin. Cette haine, pour ainsi dire, tant était noire l’immondice qui emplissait les beaux yeux de ma sœur. J’ai ouvert la bouche mais rien n’est sorti. J’ai approché ma main, doucement, tandis qu’elle me foudroyait du regard et s’agitait pour que j’arrête de la toucher. Alors, lâchement, j’ai tourné les talons et je suis parti.
C’est exactement ce que je fais dans la laverie. Les mots se bousculent dans ma gorge et dans ma tête, restent enfermés. J’aurais tant de choses à répondre à Maryline. Que ça n’était pas ma faute. Qu’elle cesse de me parler sur ce ton. Que je donnerai le meilleur de moi-même pour que le spectacle soit merveilleux. Qu’elle aussi devrait se remettre en question, que ça lui ferait du bien. Parce que pas mal de parents se sont déjà plaints de son attitude… Mais non. Lâchement, je tourne les talons et pars.
— C’est ça, casse-toi !
Et, derrière moi, la porte se referme sur mon abdication.
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