Haute saison
Réception
Je travaille au Club Océan depuis huit semaines. Et plus exactement, depuis quatre étés, date à laquelle j’y ai débuté comme saisonnier. La première année, j’avais dix-huit ans et pas mal de galères derrière moi. J’habite Anglet depuis toujours. Chez ma grand-mère et son compagnon. L’été, ici, c’est la fête, avec les estivants, le soleil, le surf et les plages bondées. Mais l’hiver, c’est autre chose. Les jeunes du coin, il faut se les farcir. Avec leur machisme crasse, la certitude qu’ils ont d’être supérieurs au reste du monde, aux femmes, les uns aux autres. Le mec de ma grand-mère, c’est différent. Lui, il vient d’ailleurs – c’est l’impression que j’ai toujours eue me concernant. Alors, quand j’ai finalement trouvé ce job d’été, pendant que tous les gars de mon âge hésitaient entre prof de surf et sauveteur-dragueur de touristes sur chaise haute, façon Alerte à Malibu hexagonal, ça a été une libération. Ici, on me respecte. J’ai commencé en bas de l’échelle et, aujourd’hui, je suis responsable de l’accueil des clients. J’ai trois employés sous ma responsabilité, des extras à qui j’apprends les rudiments du métier – comment gérer les irascibles, les timides, les épuisés, les collants, ceux qui veulent faire de toi leur meilleur ami…
Ici, c’est pas le Club Med, même si ça en a les allures et que certains pensent qu’au tiers du prix ils peuvent avoir les mêmes services. Alors notre sourire, notre patience, notre serviabilité, c’est une façon de faire passer la pilule du ménage pas fait dans les chambres, des plats tout juste passables au restaurant, des spectacles conçus avec des bouts de ficelle. Oui, on rattrape tout ça avec l’enthousiasme d’une poignée d’amateurs désireux de faire oublier pour quelques jours à des inconnus les sacs de chagrin qu’ils transportent toute l’année.
— Bonjour. Je peux vous aider ?
— Oui, l’aspirateur ne fonctionne pas dans ma chambre.
— Allons bon. Quel nom ?
— Surfing Paradise.
— J’appelle le ménage, ils vont s’en occuper.
— Quand ?
— Eh bien… dans la matinée.
Sourire. Toujours.
— Pas plus tard, alors. Parce qu’il y a déjà du sable partout.
— Bien sûr. Je les préviens.
— Qu’est-ce que vous attendez ?
— Pour ?
— Les appeler ?
— Que les femmes de chambre soient disponibles. Pour le moment, elles sont en service. Je les préviens au plus vite, vous pouvez me faire confiance.
Confiance. Un mot-clé. Une des valeurs du club.
— Et puis après, vous ferez quoi ? Vous m’appellerez dans ma chambre, peut-être ? Il n’y a même pas de téléphone.
Sourire. Respirer par le ventre.
— Ne vous inquiétez pas. Profitez de vos vacances, je m’occupe de tout. Lorsque vous reviendrez après le déjeuner, votre aspirateur sera parti en réparation.
— En réparation ? Non mais vous vous foutez de moi ? Et pourquoi pas en construire un nouveau avec des pièces détachées, tant qu’on y est ? Non mais on rêve ! J’exige un nouvel appareil avant la fin de la matinée, sinon je… je…
— Sinon quoi ? intervient une voix à l’origine indéterminée.
J’ai beau avoir entendu quelqu’un répondre au vacancier furibard – un quadragénaire en polo élimé, aux cernes sombres et cheveux fatigués –, je ne vois personne. Et je suis sûr qu’il ne s’agissait pas d’un enfant. L’homme pivote sur ses talons, prêt à en découdre avec cet inconnu qui a l’outrecuidance de lui signifier son impatience. Un instant, j’ai peur qu’il se mette à gueuler et fasse un scandale. Mais non, il baisse la tête et s’arrête net. Ses épaules se relâchent d’un coup. Et il fait à nouveau volte-face, me lance un regard noir, pointe son index sur moi et me menace :
— Midi, au plus tard.
— Je ferai mon possible, monsieur. Bonne matinée.
En sortant de mon champ de vision, le type en colère révèle la présence d’une femme en fauteuil roulant qui me sourit, manifestement ravie d’avoir fait fuir ce rageur. Aussitôt, je me lève pour qu’elle puisse s’avancer vers le comptoir – parce que, même si l’hôtel est parfaitement équipé pour accueillir les « personnes à mobilité réduite », je ne peux pas baisser mon pupitre. J’en profite pour lui adresser un clin d’œil qu’elle reçoit avec une jolie grimace. Elle a compris que je la remerciais. Et dans ses yeux, je lis qu’elle est satisfaite de profiter pour une fois de sa situation. Ivana a elle aussi été en fauteuil après son accident. Alors les évitements, les regards en biais, les petits arrangements avec sa conscience, je connais ça par cœur. Je respire un grand coup, reprends ma gentille expression « club » et continue ma mission « arrivées ».
— Madame ?
— Fanny.
— Moi, c’est Germain.
— Oui, c’est indiqué sur votre badge. Dites-moi, Germain, pensez-vous qu’il soit possible d’échanger notre chambre en rez-de-jardin contre une vue mer ?
— Je crains que ce ne soit un peu tard. Je vais quand même regarder ce que je peux faire. Mais pour ce genre de demande, il est préférable de nous envoyer un petit mail en amont. Le gros des répartitions a été fait vendredi. Vous êtes arrivée hier, c’est ça ?
— Oui.
— C’est une chambre pour… deux ?
— Quatre. Mon mari et moi, et les enfants.
— Non… Ah si, j’en ai une, mais elle n’est pas très pratique pour les fauteuils. Loin de l’ascenseur.
— Mais accessible ?
— Oui, bien sûr. Tout l’hôtel l’est.
— Vue mer ?
— Paradisiaque.
— Alors, banco.
— Sûre ?
— Sûre. On ne va pas se laisser emmerder pour cinquante mètres de couloir, n’est-ce pas ?
— Ni cent cinquante ?
— Vous êtes dur, Germain.
— Je fais ce que je peux, madame.
— Fanny.
— Alors, Fanny, on la prend, cette chambre Étoile de mer ?
— Les architectes de cet hôtel sont de vrais poètes, dites-moi.
— Je ne vous le fais pas dire.
— C’est d’accord. Mais vous n’êtes pas censé tutoyer les clients, Germain ? J’imagine par ailleurs que le transfert des valises est effectué par la clientèle ?
— Absolument, madame. Fanny. Mais dans votre, ton cas, je pense que je peux m’arranger et envoyer un ou deux gars pour vous aider.
— C’est hors de question. On va se débrouiller. Et il faut bien que cette fichue carriole serve à quelque chose. Merci pour ton aide, Germain. Et bon courage avec les grincheux du jour, que je sens fulminer dans mon dos. Mais, comme je suis là, ils n’osent pas moufter.
Elle me fait à son tour un clin d’œil, se retourne vers les dizaines de mécontents venus réclamer leur dû et leur lance un « bonne journée ! » plein d’hypocrisie auquel seuls quelques-uns daignent répondre mollement. Je la regarde pousser énergiquement sur les roues de son fauteuil, sa longue chevelure châtain tombant en cascade sur ses épaules déjà hâlées. Au loin, je la vois s’arrêter devant un type plutôt bel homme, au visage fermé. D’un coup, Fanny a cessé de rayonner. Elle rentre les épaules, son sourire s’est envolé et, si je n’entends rien, je sens bien que le ton monte.
J’ai tellement vu de couples subir l’épreuve obligée des vacances en famille alors qu’ils ont passé le reste de l’année à composer, à s’éviter ou à se quereller. Sous le soleil, ils pensent oublier tout ça, espèrent renouer avec le bonheur. Parfois, ça marche. Surtout ici, parce qu’ils ne sont pas seuls, parce que chacun peut mener sa petite vie avant de se retrouver le soir pour parler de cet idiot du cours de gym ou du crétin de la réception – moi, en l’occurrence. Mais souvent, c’est aussi ici que s’écrivent les fins tristes des belles histoires. Sur une serviette de bain ou dans le secret d’une chambre louée pour les vacances.
— Oui, que puis-je faire pour vous ? Votre douche ?
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