Haute saison

Adèle Bréau · Chapitre 17 sur 39

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Haute saison

Au terrain de volley-ball

 

 

— Et donc, ton père est coach dans le club ?

— Oui, tu as dû le voir. Cheveux blonds très courts, gros biceps, toujours en cycliste noir.

— Et vous êtes avec ta mère ?

— Non, mes parents sont séparés. Mon père vient de rencontrer Patricia. Elle est chouette. Mais moins que ma mère, qui est choriste en Belgique. On la voit rarement. Normal, elle est très occupée avec ses tournées. Et puis, elle compose, aussi. Tu sais ce que c’est, la vie d’artiste, on n’a pas beaucoup de temps pour sa famille. C’est un sacrifice, mais moi aussi je le ferai. De toute façon, quand j’aurai dix-huit ans, j’irai la retrouver. J’en ai marre de cette petite vie étriquée à Anvers. Tu connais ?

— Non. Avec mes parents, on voyage beaucoup à l’étranger mais peu en Europe. Disons qu’on fait des grands voyages. En Asie, en Amérique, en Afrique… Enfin, on faisait.

— Comme moi. Toujours en club, et partout dans le monde. Bon, le problème, c’est que je n’ai jamais vraiment pu visiter. Quand on est dans un hôtel-club, on a beau dire, on en sort peu. Lorsque je serai célèbre, je parcourrai le monde, et ce sera différent. Je dormirai dans mon camping-car. Ou dans des hôtels de luxe, comme les stars. Je me ferai déposer en hélicoptère dans des lieux incroyables.

— Ils ont l’air de s’aimer beaucoup, ton père et Patricia ?

— M’en parle pas. Ils passent leur journée à s’embrasser, c’est à vomir. Bon, je suis contente pour lui parce que ça faisait un petit bout de temps qu’il n’avait personne. En vrai, il s’est complètement consacré à moi quand ma mère et lui se sont séparés. On a été très fusionnels. Mais là, j’étouffe, j’ai besoin d’air. Alors cette Patricia, elle me permet d’être libre !

— Tu en as de la chance, s’extasie Margaux, qui a appliqué sur ses paupières un joli fard irisé. Vous avez une vraie chambre dans le club ? reprend-elle.

— Oui, de ouf ! Une chambre côté personnel, j’adore. Il y a tous les anims là-bas. Et même Alex, le barman. Tu vois lequel c’est ? Tellement beau. Je l’ai vu qui sortait de sa douche, hier soir. Il se baladait torse nu à la laverie pour repasser sa chemise. J’ai failli m’évanouir.

— Tu as trop de chance, répète Margaux.

— Oui, n’exagère pas. Je dors quand même dans la même chambre que monsieur Muscles. Enfin, j’en ai une séparée mais on a la même clé, la même salle de bains et les mêmes toilettes.

Les deux filles font une grimace en même temps, puis éclatent de rire.

— Et vous…. Vous avez une chambre spéciale ? demande Lena, visiblement gênée.

— Tu veux dire, pour ma mère ?

— Oui… Excuse-moi, peut-être que ça te dérange que je te pose des questions ?

— Non, ne t’inquiète pas, j’ai l’habitude. Oui, on a une chambre adaptée. À mon avis, elle n’est pas très différente. Des portes plus larges et une douche de plain-pied.

— Elle a toujours été comme ça… ta mère ? poursuit timidement Lena qui a sauté du banc et exécute un poirier très lent en levant gracieusement les jambes.

Sans doute essaye-t-elle d’atténuer l’impudeur de sa question, ou masquer sa gêne.

— Pas toute sa vie, non. Mais moi, je l’ai toujours connue handicapée.

— Et ça n’a jamais posé de problème ?

— Qu’est-ce que tu veux que ça change ? réplique Margaux avec une pointe de défi dans la voix. Ma mère est une femme géniale, drôle, énergique. Elle est bien plus cool que la plupart des mères valides de mes copines, qui ne connaissent même pas les noms de leurs profs ou qui se contentent de leur interdire plein de trucs en pensant que c’est comme ça qu’on élève ses enfants. Je suis très proche de ma mère.

— C’est vrai qu’elle a l’air cool. Et puis, qu’est-ce qu’elle est belle. Et ton père, ça ne lui a jamais posé de problème qu’elle soit en fauteuil ?

— Non, pourquoi ? Eux en tout cas ne sont pas séparés !

Un nouveau silence s’installe entre les deux filles. Elles se regardent avec une colère mêlée de tristesse. Puis Lena rompt le silence :

— T’es dure… Mais c’est pas faux. Excuse-moi, je ne voulais pas te blesser. C’est simplement que je me pose plein de questions, et je préfère qu’elles sortent plutôt qu’elles restent dans ma tête pendant que je suis avec ta famille ou toi. C’est plus honnête, non ? Enfin, je suis comme ça. Maladroite, je sais.

— Non, c’est moi qui suis désolée. Je ne sais jamais ce que je préfère, finalement. Les gens qui posent mille questions gênantes ou ceux qui font semblant que tout est normal. J’ai des copines avec lesquelles j’en ai jamais parlé. Pourtant, je suis sûre qu’entre elles, elles en discutent. Quand j’étais plus petite, il y en avait même certaines qui avaient interdiction de dormir à la maison. Je l’ai su par d’autres. Leurs mères avaient peur que, s’il arrive quelque chose, la mienne ne puisse pas gérer. Je te jure, ça me dégoûte, parfois. Et si tu veux tout savoir, non, mon père n’a jamais évoqué le handicap de ma mère comme un problème dans leur couple. En revanche, je te rassure, côté engueulades, ils sont bien comme tout le monde. Surtout en ce moment. Enfin, c’est même pas des engueulades. On dirait juste qu’ils parlent deux langues différentes. Dès qu’ils s’adressent la parole, même pour être gentils, ça part en vrille. Ça me fatigue. J’ai tellement pas envie d’aller les rejoindre pour le dîner, d’ailleurs.

— Tu ne dînes pas avec le groupe ?

— Non, j’ai promis à ma mère qu’on prendrait au moins les repas ensemble si on venait ici. Je regrette à mort.

— Oh, je suis dégoûtée. Bon, je vais manger avec eux, alors. On se retrouve pour le karaoké ?

— T’es sérieuse ?

— Je ne t’ai pas dit que je chantais comme Céline Dion ?

— J’aimerais bien voir ça, plaisante Margaux, qui sursaute en regardant l’heure sur son téléphone. Merde, ils m’attendent depuis dix minutes ! Je te laisse !

Elle se lève d’un bond, et au moment de s’élancer elle tombe sur la mascotte de l’hôtel, un gros écureuil au pelage tout râpé.

— Bonsoir ! s’exclame-t-il d’une voix enfantine et gênée.

Margaux éclate de rire, hausse les épaules et lui lance un « salut » plein de mépris amusé. Malgré son retard, elle est heureuse de ce moment partagé avec Lena. Au loin, le soleil a pris de belles teintes orangées qui scintillent sur les vagues.

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