Haute saison

Adèle Bréau · Chapitre 3 sur 39

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Haute saison

Pelouse des champions

 

— Tout le monde va bien ?

— …

— Alors, on a mal dormi ? J’entends rien ! Tout le monde va bieeeen ?

Quelques « oui » timides parviennent à couvrir la musique rythmée qui sort d’une petite enceinte posée dans l’herbe. Tous regardent leurs pieds, ou l’horizon. Il y a quatre femmes et un homme. Deux d’entre elles sont des « seniors », la troisième affiche une bonne trentaine dynamique, sourire jusqu’aux oreilles, équipement complet aux couleurs fluorescentes. La dernière doit avoir seize ans. Son expression, mélange de désespoir et de vide abyssal, demeure insondable. L’homme est sans âge. Cheveux poivre et sel, short usé, corps trop maigre planqué sous un large tee-shirt aux couleurs d’un supermarché.

Le soleil brille fièrement dans le ciel bleu franc. Pas un nuage à l’horizon. C’est plutôt rare, ici. Les clients vont être contents pour leur premier jour. Sinon, c’est toujours l’enfer. Ils défilent les uns après les autres à la réception. « Vous avez des solutions ? Des randonnées ? Une salle de projection ? Et je fais quoi, moi ? » Comme si, en plus de tout le reste – les serviettes dans les chambres, la pression de l’eau, les horaires des activités, des repas ou des spectacles du soir –, j’étais responsable de la météo. De mon poste, je les vois chaque matin faire leurs mouvements, suivre joyeusement le coach, essayer de muscler en huit jours ce qu’ils ont laissé à l’abandon le reste de l’année. Le premier jour, ils sont rouillés, timides, et encore blancs. Comme aujourd’hui.

Je ne connais pas ce nouveau professeur. Il est arrivé hier pour remplacer Framboise. Avec femme et enfant, il a investi une des chambres de l’hôtel réservées au personnel. Il a l’air un peu dur, brutal. J’en toucherai deux mots à Jean-Michel.

— Il va falloir se réveiller ! On n’est pas là pour se reposer. Je plaisante. Bon, comme on n’est pas très nombreux ce matin, je vous propose qu’on se place tous en demi-cercle. Un, deux… ah, une retardataire. Viens, installe-toi. Tu as un tapis ? Ils sont derrière moi, sers-toi. Bravo à ceux qui se sont levés tôt. J’en vois certains qui étaient avec moi pour le footing de 8 heures, c’est courageux. Vous êtes sûrs que vous allez tenir toute la semaine ? Alice ?

— Anne-Lise.

— Pardon. Donc, Anne-Lise était là à 8 heures. Pour ceux que ça intéresse, on se donne rendez-vous tous les jours sur la plage, juste devant l’hôtel, après le lever du soleil. C’est encore désert. On fait quelques échauffements et on court jusqu’à Lacanau.

— …

— Je plaisante ! Non, on court tranquille retour à l’hôtel à 9 heures. Et là, c’est « open bar » sur le petit déjeuner. Ça vous dit ?

— …

— Bon, je suis sûr que la motivation viendra après cette première heure de réveil musculaire. Je me présente : moi, c’est Yannick. À vous, maintenant. On va faire le tour des prénoms, même si je ne suis pas sûr de tous les retenir ? On a donc Alix…

— Anne-Lise.

— Voilà. Et toi, c’est ?

— Chantal.

— Parle plus fort, désolé, avec le bruit des vagues, je ne t’entends pas.

— Chantal.

— Top, Chantal. Tu essayes d’être à l’heure, demain ?

— En fait, je dépose les enfants à la garderie à 9 heures aussi. Alors c’est compliqué.

— La garderie ! Elle est rigolote, celle-là. Faut te détendre, Chantal. Ici, c’est un mini-club, pas l’école.

— Ah oui. Le mini-club.

— Bon, tes enfants… Ils peuvent peut-être y aller tout seuls ? Tu sais, c’est safe, ici.

— Ils ont cinq et huit ans. Ce sont mes petits-enfants.

— Tes petits-enfants ? Mais tu as eu les tiens à seize ans, ma parole. Bon, et ta voisine ?

— Alexandra.

— Alex, génial, une jeune qui ne fait pas la grasse matinée. Et toi ?

— Moi ?

— Oui, le seul mec. Tu t’appelles comment ?

— Euh… Jean-Claude.

— Jean-Claude Dusse, j’adore, je m’en souviendrai ! Je plaisante, bien sûr. Et vous, madame ?

— Jocelyne. J’étais là la semaine dernière et…

— Top ! Allez, assez parlé, c’est parti ! Personne n’a mal quelque part, une blessure, quelque chose que je devrais savoir ?

— Si, moi j’ai les genoux fragiles.

— Pas de problème, Jean-Claude. Du coup, tu fais bien attention, tu ne plies pas trop, tu ne forces pas. On est en vacances ! Bon, mais qui dit vacances ne dit pas forcément transat, glaces et abdos raplaplas, pas vrai ? Pour ceux qui veulent, après, il y a CAF, cuisses-abdos-fessiers, c’est très complet ! Et puis on enchaîne avec l’aquagym. Mais ça, c’est pas moi qui le fais. Il faut bien que je me repose. Ce soir, pour ceux qui le souhaitent, il y a la marche nordique. Commencez à sautiller pendant que je parle. Oui, toi aussi, Jean-Claude. Alex, pas trop hauts les genoux, on est tranquille. Tu te défouleras sur le cours d’après. Donc, trois, deux, la marche nordique, c’est une marche avec des bâtons. Ça développe bien les bras et ça permet d’accélérer la vitesse. On peut faire du 20 km/heure. Ah, je t’ai eue, ma Chantal. Non, on y va gentiment. Pour ceux que ça intéresse, le rendez-vous est à 21 heures devant la réception. Ne mangez pas trop. Je vous connais. En plus ce soir, c’est la soirée marocaine. Alors, mollo sur le couscous. Plus haut, la jambe, Jocelyne. Voilà. Quelle santé ! On longera la côte sur les hauteurs, jusqu’au phare de Biarritz, là on s’arrêtera boire une petite bière. Je déconne, Jean-Claude. Ah mais je vois que ça commençait à t’intéresser ? Coquin ! Allez, on la prendra à l’arrivée. Bon, on lève les bras maintenant. Voilà, dix de chaque côté. Les pieds bien au sol, on serre la ceinture abdominale on contracte les fessiers. Parfait. Voilà, on ne lâche rien. Coucou, Maryline ! Maryline, c’est la big boss du club enfants. Chantal, tu dois la connaître. Pas trop dur ? Ils sont gentils, cette semaine ? Non, parce que parfois… Continuez, continuez, je vais monter un peu la musique. Regardez la mer, comme c’est beau. Ça va vous donner du courage. C’est un spot dingue pour s’entraîner, on est d’accord ? Moi, je n’ai jamais vu ça. J’imagine que vous non plus. Pour ceux qui se posent la question, je viens de Belgique. Il y a des Belges, ici ? Non ? Chantal, tu viens d’où ?

— De banlieue parisienne.

— Houla ! Pas folichon, non ?

— Si, j’aime bien.

— Bien sûr, je plaisante. Et toi, Alex ?

— De Bretagne.

— Eh bien, ça n’a pas l’air de t’enchanter. Pourtant, c’est génial la Bretagne. Les crêpes, la bière, les kouign-amanns. Hein ? Et toi, Jean-Claude ?

— De Marseille !

— Un Marseillais ! Attention, avec Chantal, ça va faire des étincelles. OM ? PSG ? Bon, nous les Belges, on n’est plus très copains avec le foot français de toute façon ! On la retient, la Coupe du monde. Allez, on est bien échauffés, on commence à transpirer ? Si on ne transpire pas, c’est qu’on ne travaille pas. Buvez un coup, et au sol !

Il est à peine 9 h 30 et la queue à la réception est plus longue qu’un lundi de septembre devant Pôle emploi. Dommage que ceux-là ne soient pas allés suer leur exaspération avec le coach belge, ça les aurait peut-être calmés.

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