Haute saison
Chambre Surfing Paradise
C’était vraiment une idée de merde : aller s’enfermer tout ce temps dans un club de grands-mères avec les filles. Si ses parents ne vivaient pas si loin, bien sûr, ce serait différent, il aurait pu s’organiser. Ce n’est pas faute d’avoir essayé de changer ses jours, d’ajouter ceux de septembre à ceux de juillet pour pouvoir partir à l’étranger mais non, comme d’habitude, Madame est restée inflexible. Fermée, têtue, incapable de faire un pas de côté. Avec les copains, ça ne l’aurait pas fait. Il s’y est pris au dernier moment de toute façon. Arthur avait déjà validé ses trois semaines habituelles dans le Perche chez ses beaux-parents, et partir avec Charles et des gamins, c’est une hérésie.
Au Club Océan, il y a des activités pour les enfants, la mer, la piscine. C’est ce que lui a dit la fille de la compta, celle à qui il se confie depuis mars. Depuis qu’Annabelle a vidé son armoire et est partie sans préavis. Certes, il aurait pu davantage se renseigner, vérifier le type de clientèle et le standing des chambres aussi… parce que franchement. D’accord, c’est propre. Mais ils pourraient tout de même accrocher un tableau, un vase, merde, une déco, quelque chose. Quand il rêvait sa vie d’adulte à quatorze ans, il ne s’imaginait pas vingt-cinq ans plus tard dans un tel cloaque. Un établissement familial bas de gamme de station balnéaire pour salariés lambda, enchantés de s’enfermer avec des gus pas bien élaborés avec lesquels « faire connaissance », voire lier des amitiés qu’ils oublieront une fois revenus dans leurs patelins dont personne n’a jamais entendu parler.
Il les a entendus, hier soir, tous ces ravis de la crèche. Hors de question qu’il leur adresse la parole. Rien ne l’y oblige, de toute façon. Le matin, il déposera les filles à leur club pour enfants et il rentrera vite fait dans la chambre pour travailler un peu et regarder des séries. Quoique, sans clim, ce n’est peut-être pas la meilleure des options. Le bord de la piscine fera bien l’affaire, s’il évite de croiser les regards ou les corps mous et rougis des gogos du club. Il l’a bien énervé, ce gars de la réception, avec sa fausse courtoisie, son langage ampoulé et ses sourires polis. Il a horreur des types qui affichent leur supériorité avec des mots savants et des amabilités de convenance. Ça le rend dingue. Comme plein d’autres choses.
11 heures. Dans une heure, si l’aspirateur n’est pas là, il ira voir le directeur. C’est comme ça que ça se passe, non ? Performance, ponctualité, exigence. Hein, Matthias ? Vous êtes discipliné, vous, comme type. Je veux ce rapport sur mon bureau demain matin. 8 heures. Allô, Matthias ? Je ne comprends rien à la slide 32. Ah, vous êtes au restaurant ? Bon, vous me renvoyez ça dans la soirée ? Ses parents lui ont toujours appris ça. À obéir, à être conciliant, à respecter sa hiérarchie. Alors le Dubouche, il en a profité.
Il ne sait plus comment les choses ont commencé. Ou plutôt, comment tout ça s’est insidieusement installé. La fille de la compta, elle dit qu’il en fait trop, qu’il se laisse exploiter, qu’il va finir par péter un plomb, qu’il a des droits. Qu’il est trop poli. Avec Dubouche – pas avec les autres, ça c’est sûr. Qu’il devrait aller en parler à la DRH, ou aux syndicats. Mais ça lui apporterait quoi ? Il se ferait virer. Ou bien il serait poussé vers la sortie, discrètement. Proprement. C’est comme ça qu’on fait, il le sait. Le Dubouche, la hiérarchie, tous les cols blancs resteront à leur place, c’est évident. Alors, non. Il préfère serrer les dents et attendre que ça passe.
Et puis, toutes les journées ne sont pas si terribles. Certaines sont même agréables. D’ailleurs, il va regarder ses mails. Il ne devrait pas, il le sait. Il les a lus, ces articles débiles que les sites balancent chaque été. Où on vous dit de débrancher, de vous ressourcer, vous détoxer. Comme si on était des plantes ou quelque chose de ce genre. D’enregistrer un message d’absence qui explique que vous êtes « en congés », avec « un accès restreint » à votre courrier, que vous reviendrez le 14 août. Mais le Dubouche, les messages d’absence, il n’aime pas ça. Il trouve que ça fait tire-au-flanc, gugusse des affaires, ringard des années 2000. Aujourd’hui, il faut être joignable partout, n’importe quand. C’est du H24, le taf, aujourd’hui, Matthias. Il n’y a plus d’horaires, plus de frontières, on est worldwide, et ce n’est pas parce qu’il est minuit ici que ça change quelque chose.
Merde, c’est quoi, ce wifi ? Y’a pas de réseau ? À vingt kilomètres de Biarritz, on construit encore des hôtels qui n’ont pas de wifi ? Pardon ? Fallait payer d’avance. Et ça ne prend pas la carte bleue, ce système ? On est où, là ? On est où, putain ? Et il ne peut même pas appeler la réception ? Comment il va pouvoir bosser, lui, dans ces conditions ? Avec les filles à récupérer à midi. Il pète les plombs. Ouais, il pète vraiment les plombs.
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