Haute saison
Salle de spectacle
La première année, je n’ai pas osé. Même s’ils étaient nombreux, dans l’équipe, à parler de ça comme d’une sacrée expérience. Monter sur scène. Entendons-nous, j’avais vu leur spectacle et, honnêtement, ça ne faisait pas rêver. Bien sûr, la salle était pleine, les enfants applaudissaient à tout rompre et les parents faisaient des allers et retours entre le bar et les fauteuils, visiblement pas mécontents d’assister à cette représentation faite de bric et de broc, de costumes en papier crépon et de décors en carton. La première année, tout était différent. J’étais venu là pour travailler, c’est tout. Pour sortir des jupes de Malia, oublier tout le reste, gagner un peu d’argent, et me planquer, surtout, parce que ça faisait un paquet d’années que j’évitais la plage, les spots de surf et les terrains de volley pour qu’on ne voie pas que j’étais seul. Toujours. Je ne sais pas quand ça a commencé, ça remonte à si loin que je ne m’en souviens plus. Peut-être qu’on naît comme ça. Avec une inaptitude totale aux relations humaines. Avec la peur de l’autre. Celle de déplaire, de décevoir, de dire ce qu’il ne faut pas. L’angoisse des interactions, du silence qui s’installe, d’être jugé ennuyeux, pas assez drôle. Inutile.
Toute ma scolarité, je l’ai traversée seul dans la cour de récréation. Ces moments de distractions entre les cours, que tous mes camarades attendaient avec tant d’excitation, je les redoutais. En classe, on m’imposait un voisin, bien obligé de tolérer mon compagnonnage que certains jugeaient parfois opportun – j’étais très bon élève. Dans la chaleur de la salle de classe, je savourais ces moments doux où je me laissais porter par le courant du savoir, obéissant au rythme imposé, sans possibilité de regroupement. En cours de gym, c’était différent. Un chef d’équipe choisissait les siens. « Paul, tu viens avec nous. Patxi. Léo. Clara. Bon, on vous laisse Germain. » Je passais même après les filles. Je dis ça sans misogynie. Au contraire, ce sont les seules qui m’ont parfois laissé entrevoir la possibilité d’un sentiment, la naissance d’une amitié, qui ont quelquefois témoigné d’un intérêt pour ce que je pouvais exprimer, observer ou ressentir. Je voyais bien que pour eux la virilité était une valeur cardinale, et m’enrôler après les filles, c’était une manière de signifier que je n’étais rien. Un être transparent. Qui n’existe pas vraiment. Quelqu’un qui n’a pas d’amis, ne fait ni surf, ni pelote, ni foot, ni moto. Quelqu’un qui n’a même pas de père pour faire le lien avec le reste du village. Et qui n’a plus de sœur.
La première année au Club Océan, j’étais surtout venu tirer le rideau sur cette solitude. « Essayez, monsieur Etcheberry. C’est vrai qu’il y a pas mal de relationnel, mais ça vous fera peut-être du bien ? » m’avait suggéré la fille de l’agence intérimaire, que j’avais contactée pour décrocher ce fichu job d’été. En réalité, j’espérais trouver quelque chose dans la manutention. Un travail mécanique, qui n’exige qu’un peu de soin et de concentration. Visser des bouchons sur des bouteilles, mettre des produits en rayon au supermarché, faire le ménage dans les chambres. Un boulot où je n’avais qu’à la boucler… Bref, une mission qui ne nécessiterait aucune compétence relationnelle. Mais non, elle n’avait que ce job saisonnier de réceptionniste au Club Océan. « Vous savez, celui qui longe la mer ? C’est un bel endroit. Il y a une super ambiance. Les employés y sont heureux, on a de très bons retours. Allez, je suis sûre que ça sera dans vos cordes. Parfois, il suffit de se lancer, même vers ce qui nous fait le plus peur. Qu’est-ce que vous risquez, hein ? »
— Oh, Germain, tu rêves ? On a besoin de toi pour le final !
Jean-Michel adore ça, la scène. Il a beau être le directeur de l’hôtel, il ne peut pas s’empêcher de participer aux spectacles. De prendre le micro, de sentir la chaleur des projecteurs sur son visage, d’enfiler des costumes extravagants et ridicules, de faire des sketches affligeants parfois, de se prendre des bides, et même de répéter ses vannes vingt fois par jour à l’accueil du restaurant pour amuser ses clients. Il ne s’est sans doute jamais remis de ses rêves d’artiste. Je crois que le club lui a offert une réplique acceptable de la vie qu’il imaginait petit.
— T’as répété la choré ? me lance Maryline, pressée d’en finir, parce qu’elle n’a qu’une heure – le temps de la sieste des poussins – pour revoir sa partie.
— Oui, un peu.
— Tu fais chier, Germain ! Comment ça « un peu » ? T’as vu ce que ça donnait, hier ? On n’était même pas synchros. Tu le crois, ça, Jean-Mi ? Il n’a jamais vu le clip de Thriller. Franchement, ça existe, ça ?
— Oui, pour tous les gens nés après les années 2000…, dis-je, pas très sûr de moi, parce que Maryline n’est pas du genre commode.
Ni du genre à rire de son âge – presque trente ans –, que tout le staff adore lui rappeler.
— Ça, mon petit bonhomme, tu vas me le payer au centuple.
— Oui, maman.
— C’est pas fini vous deux ? intervient Carole, notre chorégraphe de fortune, désignée comme telle parce qu’elle a fait quatre ans de danse à l’Opéra avant de s’en faire congédier à la puberté parce que ses seins étaient devenus trop encombrants.
Elle tape dans ses mains et tripote son portable pour envoyer la musique. Un, deux, trois, pied à droite, bras levé et hop, demi-tour. J’essaye de me concentrer pour me souvenir de ce qu’on a répété hier mais je suis à la peine. J’ai beau être habitué, les arrivées me mettent sur les rotules. Et puis les spectacles, c’est en fin de saison qu’on les connaît vraiment bien. Alors me voilà au côté de Maryline, faisant du play-back sur le morceau iconique de ce chanteur que je n’ai pas connu. Heureusement, j’ai pu regarder le clip sur YouTube. J’entends mal la musique qui sort de la minuscule enceinte, apportée par Carole. Évidemment, à cette heure-ci, il n’y a personne en régie pour nous aider. Pas plus que les costumes, les lumières, et la fumée qui doit être envoyée quand je me transforme en mort-vivant pendant que tous les autres viennent danser autour de moi. Non, à 15 heures, la salle est aussi sombre et triste que mon pas de danse est pathétique. Pourtant, je tends les bras du mieux que je peux, je me cambre, je pointe les pieds, mais rien n’y fait. Carole semble lasse et Maryline fait sérieusement la gueule. Elle est marrante : elle a juste à marcher dans cette partie du numéro. Je ne sais pas pourquoi ils m’ont choisi, moi. Parce que, si je ne suis pas mauvais danseur, on ne peut pas dire que je brille par mon sens du rythme. Mais Jean-Michel y tenait. « Mettez-moi Germain sur Thriller. » Sur le moment, je n’ai rien compris. Dès lors qu’on ne me demandait pas de faire la dernière en Lilo, j’étais d’accord pour tout. Parce que ce spectacle, ce sera pour le vendredi, et ce n’est pas rien. Le dernier soir. Celui où les vacanciers se disent au revoir. L’acmé de leur séjour au club. Celui dont ils garderont le plus grand souvenir. Alors, il faut qu’il soit réussi. Grandiose. Et que la mascotte Lilo soit là jusqu’au coucher des enfants. Les autres jours, on tourne pour enfiler ce costume étouffant à l’heure de l’apéritif. Et puis de temps en temps un petit quart d’heure dans la journée, histoire de créer la surprise. Mais la der’ en Lilo, c’est la punition. Du coup, « Germain sur Thriller », ça m’allait bien.
— On fait une pause ? dis-je.
— De toute façon, je dois filer dans cinq minutes… Mais tu comptes faire comment, pour être prêt ?
— Il me reste six jours, t’inquiète…
— Carole, tu n’es pas inquiète ?
— Ça n’est pas moi qui serai sur scène, lâche Carole, toujours laconique.
— Non, mais moi, si. Et Fred, Loïc, Greg, Julie, Ava, Jean-Mi…
— Oui, tout le monde. C’est bon, j’ai compris. C’est le final.
— Je ne te le fais pas dire. Alors, j’espère que je peux te faire confiance. Qu’on peut te faire confiance. Et que tu ne vas pas comme d’habitude passer tes soirées et tes nuits derrière ton comptoir, planqué derrière tes boîtes de clés, à t’occuper de tes clients, même à minuit…
— Maryline, calme le jeu, l’interrompt Carole, toujours sans la regarder.
— C’est ça ! Allez, moi, j’y vais. J’ai des gosses à gérer.
Et tandis que j’observe sa silhouette énergique, en short, baskets et tee-shirt jaune des animateurs du club, qui traverse l’allée centrale, je sens à nouveau la blessure de l’enfance. Ce rejet. Comme souvent, malgré mes récents progrès, je reste tétanisé. Mon nouveau moi fiche le camp, laissant ressurgir l’ombre triste d’un gamin timide et maladroit.
— Bon, je vais y aller, moi aussi, dis-je à Carole en ramassant mes affaires.
— Je peux t’aider, tu sais ? suggère-t-elle tout en prenant des notes sur un bout de papier.
Mais, sans savoir pourquoi, je fais mine de ne pas l’avoir entendue. Je lance un « à plus tard » idiot et faussement enjoué et m’éloigne d’un pas déterminé. Comme si rien ne s’était passé et qu’elle n’avait pas assisté à mon désarroi. D’un geste trop brutal, je pousse la porte à battants, fonce tête baissée pour être certain de n’avoir personne à saluer, puis me précipite tel un naufragé sur la terrasse déserte qui surplombe la mer. Enfin je respire à pleins poumons l’air salé qui peu à peu me console, en même temps qu’il sèche les larmes que je n’ai pas pu contenir.
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