Haute saison
Chambre Chipirons
— Les enfants, vous vous dépêchez ? Mamie a son cours de réveil musculaire à 9 h 15. Il faut qu’on ait le temps de petit-déjeuner, et que je vous dépose à la garderie ! Romy, tu as ton costume de bain dans ton sac ?
— Je sais pas. C’est maman qui a fait les valises.
— Maman, maman… On se demande où elle a appris à préparer un trousseau. Elle a quand même oublié les chaussons, les pyjamas, les crèmes solaires. À se demander si elle ne l’a pas fait pas exprès. Qui est-ce qui va devoir tout racheter ?
— Qu’est-ce que tu dis, mamie ?
— Rien, mon bonhomme. Mais tu n’as pas de tee-shirt anti-UV ? C’est très pratique, et le monsieur de la réception a bien spécifié qu’il en fallait un. Oh, et puis éteignez cette tablette !
— À la maison, on a le droit.
— Eh bien, justement. On n’est pas à la maison. Ici, c’est moi qui dicte les règles et j’ai décidé que cette semaine, nous allions la passer sans écrans.
Les deux enfants tournent la tête dans un même mouvement. Comme si leur grand-mère venait de leur annoncer qu’ils allaient cesser de se nourrir pour une période indéterminée. Romy, cinq ans, des nœuds plein les cheveux, l’observe avec de grands yeux encore embués de sommeil. Et Pierre, trois de plus, en lâche son doudou.
— Hein ? Mais… comment on va faire ?
— Eh bien, comme autrefois : quand j’étais petite fille et qu’on ne perdait pas sa courte vie à regarder des dessins animés idiots ou à cliquer sur des ordinateurs comme des zombies. On va jouer, se baigner, lire, se faire des amis. Enfin, surtout vous. S’ennuyer, même.
— S’ennuyer ? Ça sert à quoi ? demande Pierre.
— À plein de choses, tu verras. Allez, zou ! Pousse-toi que je fasse le lit.
— Il n’y a pas une dame qui vient le faire ?
— Non, mon petit lapin. Pas ici. Et d’ailleurs ce serait pas mal que vous fassiez les vôtres. Je ne vais quand même pas m’enquiquiner tous les matins, j’ai assez donné, moi.
— Dans les hôtels où on va avec papa et maman, il y a des dames qui viennent faire le ménage dans la chambre. Même qu’elles laissent des chocolats sur les oreillers.
— Eh bien, au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, ici, il n’y a ni papa ni maman. Et personne pour déposer des friandises sur ton oreiller, ramasser vos serviettes de bain laissées en tas. (Tout en parlant, elle se penche et replie, exaspérée, le tee-shirt sur lequel Romy vient de marcher sans ménagement.) Ou faire les sols chaque matin parce que vous avez la flemme de vous rincer les pieds avant de rentrer de la plage. Capici ?
— Capi quoi ?
— Compris ?
— Je veux rentrer à la maison, pleurniche le grand, alors que la petite se recroqueville sur sa couverture rêche.
Penchée sur le lit du dessus, dont elle tire rageusement les draps pour les border avec soin, Chantal songe que ces premières vacances passées tous les trois ne vont pas être de tout repos. S’il n’avait tenu qu’à elle, elle ne serait jamais venue ici. A-t-on idée de s’occuper toute seule de deux enfants, à son âge ? Mais sa fille y tenait absolument. « Toutes les grands-mères font ça », ne cesse de lui répéter Lily. Comme si Chantal avait envie de remettre le couvert après des années passées à s’occuper des autres ! « Ça te changera les idées ! » Tu parles. Ils sont à peine arrivés que, déjà, elle rêve de s’enfuir. Retourner chez elle, reprendre son train-train. Surtout, elle n’a aucune envie de rencontrer qui que ce soit, malgré ce qu’elle raconte à Romy et Pierre : c’est ce que font les adultes ; et si eux sont ici, c’est pour aller jouer avec les autres au club enfants. Et c’est l’unique raison pour laquelle elle a finalement accepté de jouer les grands-mères modèles pendant une semaine.
Hier, alors qu’ils se rendaient au restaurant avec, pour elle, l’espoir de passer une soirée tranquille – c’est-à-dire seuls –, ils ont été accueillis par des « jeux apéro ». Un jeune homme aux airs d’animateur de supermarché, visiblement ravi d’occuper cette scène privilégiée devant des vacanciers sans défense, s’est littéralement jeté sur eux.
— Bonsoir, jeune demoiselle, bonsoir les enfants ! Vous venez d’arriver ? Joignez-vous à nous ! Oh, quelque chose me dit que mamie a une grosse culture générale. Si, si, ne secoue pas la tête, je le vois. On a affaire à une cruciverbiste, hein ? Une adepte de Questions pour un champion ! Les Douze coups de midi ! Les enfants, ça vous tente de participer ? Il est encore tôt, et les frites ne vont pas s’envoler ! Allez, un petit cocktail, grand-maman ? C’est les vacances ! Ton nom c’est, c’est… Liliane ?
Non, Chantal. Chan-tal, c’est pourtant simple. Et non, elle ne voulait pas de cocktail, pas plus qu’elle n’avait envie de répondre à un quiz de culture générale devant des abrutis gavés aux jeux télé, ni qu’on la tutoie, ni de dîner tard parce que c’est « les vacances ». De toute façon, dans son cas, ça ne veut rien dire. Elle est retraitée, alors… Les mois sont un peu pareils. Sauf qu’en cette saison il fait trop chaud, que les magasins sont bondés et que tout le monde semble vouloir qu’on s’amuse, qu’on se « recentre », qu’on « se lâche ». Elle a horreur de cette débauche de joie imposée. Des corps qui se dénudent, des bouées gonflables, de la crème qui colle autant que le sable qui jonche déjà le sol de leur chambre Chipirons.
Mais il fallait bien que quelqu’un s’occupe des loupiots cet été. Et il était hors de question de les prendre chez elle, seule. Alors Lily a voulu tout régler. Chantal a refusé. Elles ont partagé. Et pour la première fois de sa vie, la voilà embarquée dans l’aventure « club de vacances » pour une longue semaine.
Après avoir poliment congédié l’animateur-sangsue, ils ont tous les trois fait la queue, un plateau à la main, derrière des inconnus enchantés de patienter pendant leurs congés payés pour atteindre enfin de grandes bassines remplies de légumes, de pâtes et de riz guère plus appétissants que ceux proposés par leurs cantines d’entreprise. La plupart souriaient, arborant fièrement premiers coups de soleil et bracelets « pension complète », faisant claquer leurs tongs sur le sol carrelé de la salle immense en lorgnant avec gourmandise cette nourriture de centre de détention pour adultes incapables de gérer leurs vacances sans l’aide de professionnels du bonheur artificiel. Puis, ils ont pris place, les enfants et elle, sur une petite table au fond du restaurant, bien à l’abri de l’agitation générale. Et ils ont englouti rapidement ces sinistres victuailles alors que beaucoup s’étaient installés dehors, fiers de dîner « en terrasse » de cet édifice longtemps surnommé « la verrue du littoral », d’après le chauffeur de taxi qui les y a déposés.
Bien sûr, les habitants de cette région « ensoleillée toute l’année » ont depuis accepté ladite verrue, trop heureux d’accueillir dès les premières chaleurs tant de vacanciers avides de dépenser leur maigre pécule dans les échoppes de plage alentour. Carapatés autour de leur triste table beige dont personne n’avait voulu, Chantal et les enfants ont regardé à travers la vitre les autres engloutir en riant leurs assiettes trop généreusement remplies de mets désassortis, comme on regarde la télévision sans y penser, simplement pour combler le silence et ne pas intégrer l’idée qu’on n’a rien à se dire.
— On y va, mamie ?
Romy la regarde fixement, fière d’avoir fait son lit dont Chantal tirerait bien les draps trop mollement rabattus à son goût. Mais elle se retient. Elle est sûrement un peu trop rigide. Mentalement, elle raye la première case de son compte à rebours estival : il est 8 heures, on est dimanche, et il lui reste sept jours à endurer.
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