Haute saison
Restaurant Océan (Fanny)
— Elle est rigolote, cette dame, vous ne trouvez pas ?
— Qui ça ? marmonne Victor sans détacher son regard des trois dernières saucisses qu’il a arrachées au plat collectif.
— La dame âgée qui est toujours en tenue de sport.
— Pourquoi « toujours » ? On vient d’arriver. Je ne vois pas du tout de qui tu veux parler.
— Probablement parce que tu ne fais attention à personne.
— Pourquoi tu dis ça ?
— Pour rien, soupire Fanny.
Chacun replonge le nez dans son assiette. Fanny ne sait même pas pourquoi elle s’est montrée agressive avec Victor. Il n’était pas obligé de remarquer cette cliente de l’hôtel qu’ils ont croisée ce matin dans les couloirs. Sans doute aimerait-elle qu’il s’intéresse, s’enthousiasme, cherche à ressusciter leur harmonie d’antan. C’est ce qu’elle a tenté de faire en leur proposant de passer en revue ces personnages aussi banals que passionnants qui les entourent. Avec l’espoir qu’ils imaginent ensemble leurs vies, commentent leurs comportements, leurs looks, leurs incongruités ou leurs silences. Mais personne n’a voulu la suivre dans ses tentatives désespérées de ressusciter leur lien. Quant à Victor, il semble avoir définitivement baissé les bras.
— C’est la grand-mère d’un garçon qui est dans mon groupe, intervient Jérémy, rompant le silence. Un petit.
— Qui ça ? demande distraitement Fanny qui est passée à autre chose.
Elle réfléchit comme souvent à la manière dont sa vie se déroulera dorénavant. Quand elle aura quitté Victor, qu’il faudra vendre la maison, se partager le chat et les enfants, prendre une aide à domicile, peut-être, pour elle. Trouver un logement adapté, pas loin de son bureau. Avec un garage, un ascenseur qui monte jusque chez elle, une rampe, des portes larges et des placards bas. Tout ça la fatigue d’avance.
Alors, comme à son habitude, elle préfère observer les autres. Ce club, c’est une aubaine. L’occasion rêvée d’étudier ses semblables. Ils viennent de partout, de tous les milieux, sont de tous les âges. Leur seul point commun : leur désir d’accéder à l’un des engagements du Club Océan – « Des enfants comblés. » Fanny est heureuse que Margaux et Jérémy le soient. Elle a compris qu’ils étaient satisfaits d’être là. Même Jérémy, et ça la soulage tellement.
— Vous faites quoi, cet après-midi ? s’enquiert Fanny.
— Je crois qu’on fait des Olympiades, répond Jérémy. Je peux prendre de la glace ?
— Tu en as déjà pris hier soir, lui fait remarquer son père.
— Oh, il est en vacances.
— Ouais, papa. En plus, le reste, j’aime pas.
— Tu ne devais pas faire un régime ? intervient Margaux.
— Ferme-la ! réplique son frère en se levant d’un bond.
— C’est vrai, ça, Margaux. On ne t’a rien demandé. Quel besoin as-tu de lui parler de ça ? Ce ne sont pas tes affaires, d’autant que d’après le médecin il faut dédramatiser. Et puis, je te rappelle que tu n’es pas sa mère.
— Oh, je dis ça pour lui. C’est quand même idiot de faire des efforts toute l’année pour manger des mauvaises glaces à tous les repas au moment où on se met en maillot.
— Laisse ton frère tranquille, grommelle Victor. Moi aussi, je vais prendre une glace.
— Je peux sortir de table ? suggère Margaux, vexée.
— Non. Déjà qu’on ne se voit pas, on reste au moins ensemble durant les repas. Vous vous souvenez ? C’est la seule règle qu’on s’est fixée. Tu as un train à prendre ?
— Non… C’est juste que… j’ai fini de manger. Et il y a des gens de mon groupe, là-bas. Regarde, ils ont bien le droit, eux. Leurs parents ne les forcent pas à rester des heures devant une assiette vide.
— Margaux…
— OK, OK.
— Toi aussi, tu fais des Olympiades, cet après-midi ? tente Fanny, pour relancer cette conversation devenue poussive.
— J’imagine. Je ne scrute pas le programme comme Jérém’. Je me laisse porter. Maman, je peux utiliser mon portable ?
— On en a déjà parlé.
Victor revient seul à la table, une énorme coupelle pleine de crème glacée recouverte de chantilly et de minuscules bonbons multicolores. Lorsqu’il s’assoit, Fanny remarque ses avant-bras rouges. Comme d’habitude, il a refusé de mettre de la crème solaire. Elle se garde bien de lui faire la remarque. Voilà un bon moment que ses tentatives pour prendre soin de lui sont accueillies au mieux avec froideur, au pire avec humeur.
— Jérémy n’est pas avec toi ?
— Non, il est parti avec des copains, répond Victor en la fixant droit dans les yeux.
Il lui signifie ainsi qu’elle n’a pas à s’interposer. Et elle le comprend aussitôt. Parce qu’ils ont beau ne plus réussir à communiquer, ils se connaissent néanmoins par cœur.
— Maman ! gémit Margaux, prisonnière de ces deux adultes qui la retiennent parce qu’ils redoutent de rester seuls.
— D’accord, tu peux y aller, toi aussi ! capitule Fanny.
Un instant, elle espère que Margaux va comprendre. Qu’elle aimerait qu’ils aillent prendre un café tous les trois après le déjeuner – Victor est toujours moins irascible lorsqu’un des enfants est là. Hélas, la jeune fille leur colle à chacun une bise et s’éloigne en sautillant, dans son short en jean que Fanny juge bien trop court. Désormais, ils sont seuls à table et cette perspective la met très mal à l’aise. Victor a chaussé ses lunettes de soleil et regarde au loin sans rien dire.
— Tu as fini ? demande-t-elle pour rompre le silence qui les enveloppe.
— Oui. Et toi ?
— Je crois. Les gâteaux avaient l’air bons ?
— Je n’ai pas bien regardé. Peut-être. Il y avait un gâteau basque, je crois.
— Je n’aime pas ça.
— Ah.
Et à nouveau ce silence. C’est d’une tristesse. Pour un peu, Fanny en pleurerait. Elle a toujours détesté le gâteau basque. Victor a donc tout oublié ? Parfois, elle a l’impression qu’il y a un autre homme à sa place. Son indifférence et son mutisme sont encore plus douloureux que s’il lui jetait à la figure sa colère, son ennui, son ras-le-bol. Parce que c’est forcément le cas. Elle ne peut pas être la seule à éprouver la vacuité de leur vie de couple et à envisager une décision qu’il faudra prendre tôt ou tard.
Et s’il restait avec elle parce qu’elle est en fauteuil ? S’il s’interdisait de la quitter par crainte du jugement des autres ? À l’hôpital, il a bien des collègues. Des médecins, des infirmières avec lesquels il a dû sympathiser, raconter sa vie… Les corps froids et les humeurs sombres. Mais faut-il forcément rencontrer quelqu’un d’autre pour avoir envie de partir ? Ce n’est pas son cas à elle, mais elle souhaite désespérément que leur histoire évolue. Qu’ils se quittent, ou qu’ils s’aiment à nouveau.
— Tu veux qu’on fasse quelque chose tous les deux ? propose-t-elle.
— C’est gentil mais je vais aller nager un peu dans la mer. Tu veux que je t’aide pour quelque chose ?
— Non, ça n’est pas « gentil », murmure-t-elle.
Puis elle se reprend, lui adresse un grand sourire parce que, comme toujours, elle considère qu’il vaut mieux faire envie que pitié. Puis elle défait le frein de son fauteuil et lui lance :
— Bon, eh bien moi je vais essayer de m’intégrer. Je vais m’inscrire au tournoi de tir à l’arc. On se retrouve à la chambre en fin de journée ?
— OK.
Et, avant que Victor n’ait le temps de saisir les poignées de son fauteuil, Fanny donne un grand coup de poignet et file vers le bar d’où jaillissent des éclats de rire. Une boule de tristesse gonfle dans sa gorge, qu’elle ravale rapidement parce qu’il est hors de question que Victor la voie pleurer, et moins encore que des inconnus pensent qu’elle est en détresse.
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