Haute saison
Plage des Corsaires
— Ouah, c’est trop beau ! C’est pourtant pas le 14 juillet !
— Comme elle est mignonne. Tu sais, ici, des feux d’artifice, il y en a un peu tout le temps. Du moment qu’on ne se fait pas serrer par les flics, on en tire quand on veut tout l’été. Ça te dirait qu’on en organise un demain soir ?
— Je ne sais pas si je pourrai revenir. Là, c’est exceptionnel, ma maman était sortie.
— « Ma maman » ! Hé, Greg, tu les prends à quel âge, maintenant ? Fais gaffe, je veux pas d’emmerdes.
— C’est pas moi qui les ai amenées, celles-là. Je ne les connais même pas.
Margaux se renfrogne. Elle n’aime pas qu’on parle d’elle comme d’une marchandise. Et ces types ne lui plaisent pas beaucoup, même si elle éprouve une certaine fierté d’avoir été acceptée à cette soirée plutôt privée, en marge des événements du club, trop famille. Ici, des jeunes vraisemblablement majeurs trinquent à la bière autour d’un feu de camp, au son d’une guitare sur laquelle joue une jolie fille aux cheveux longs qui fascine l’adolescente. Lena s’est installée près de Nathan, qui tire sur un joint. Il rigole en écoutant un idiot qui a l’air d’un homme et arbore un énorme tatouage sur le mollet. Margaux éprouve un mélange d’excitation et d’appréhension qui la fait hésiter entre l’envie de s’en aller et celle de profiter de cette chance qui lui est donnée de découvrir la vie qui l’attend – ce dont Fanny cherche tant à la préserver.
Nathan a passé son bras autour des épaules de Lena, qui se blottit contre son torse nu à peine recouvert d’un sweat laissé grand ouvert. Ses yeux brillent de désir et de gratitude, et plus encore lorsque le jeune homme glisse son index dans le creux de son cou pour la caresser. Puis elle accepte crânement de tirer sur le joint qu’il lui propose. Lena tousse, et tout le monde éclate de rire. Sauf Margaux, qui ne trouve pas ça drôle. Elle voudrait dire à sa copine qu’elle n’est pas obligée de tout accepter de ce garçon. Qu’il ne lui inspire pas confiance. Qu’elles devraient rentrer, s’entraîner pour le spectacle avec les autres. Que sa mère doit s’inquiéter maintenant qu’il fait nuit. Mais elle n’ose pas.
— Tu veux une bière ? lui propose le fameux Greg, celui qui a affirmé ne pas les connaître alors que Margaux l’a croisé une dizaine de fois au club.
D’accord, ces mecs rencontrent des centaines de nouveaux clients par semaine, d’autant qu’elle n’a que quatorze ans, mais elle ne trouve pas ça très professionnel de la part d’un employé du club. Et d’ailleurs, qu’est-ce qu’il fait là ? Il ne devrait pas être en train de bosser ?
— Non, je ne bois pas d’alcool.
Mais aussitôt elle s’en veut. Elle n’est pas obligée de « raconter sa vie », comme dit Jérémy ; et puis ça fait trop gamine.
— Tu as raison, moi non plus, murmure Greg, dont elle découvre le beau visage à mesure qu’il se rapproche du sien. Tu as envie d’y aller ? Je retourne au club. J’ai encore pas mal de trucs à faire, ce soir.
Avec un sourire désarmant, il se lève et époussette son pantalon de toile. Margaux jette un coup d’œil à Lena, qui a déjà glissé sa langue dans la bouche de Nathan. Alors elle accepte la main tendue par l’animateur, qui balance un « à tout à l’heure » à la cantonade, sans vraiment attendre de réponse. Cette bande paraît si libre, dispensée de toute contrainte – les horaires, les devoirs, les comptes à rendre. Et elle a beau se demander si Fanny est rentrée, et si elle s’inquiète de ne pas la voir avec les jeunes du club, elle s’en fiche. Elle a trop souvent pris soin de ménager sa mère, et en cet instant elle a besoin de se sentir comme les autres. Une ado déraisonnable, qui ne se préoccupe pas des angoisses de ses parents.
— Ça te gonfle, le mini-club ? demande Greg, qui marche très près d’elle, et pas aussi vite qu’elle le souhaiterait, compte tenu de l’obscurité qui les entoure.
— Oui. Non. Enfin, par moments. C’est un peu des gamins, là-bas.
Elle ne veut pas le vexer, il est le chef des activités. Mais elle ne veut pas non plus qu’il la considère comme ces mômes ravis de se trémousser devant une peluche géante.
— C’est vrai que tu as l’air plutôt mûre, commente Greg en plantant ses yeux noisette dans les siens.
— Ça fait longtemps que tu travailles au club ? demande Margaux pour changer de sujet, parce qu’elle se sent de plus en plus mal à l’aise.
— Dans celui-ci, oui. Je change souvent. Cet hiver, j’étais à l’île Maurice. Tu connais ?
— Non. Mais ça doit être top.
— Tu l’as dit. Mais pas autant que toi.
Margaux sourit bêtement et fait mine de n’avoir rien entendu. Comment un adulte peut-il s’intéresser à elle ? Est-ce qu’elle fait plus vieille que son âge ? Mais il a lui-même parlé du mini-club, alors il sait qu’elle est trop jeune pour lui plaire. Et puis même si elle a bien vu qu’il fait craquer les filles sur la plage et à l’hôtel, il ne l’attire pas vraiment. Non. Il est trop vieux. Ça lui fait peur.
Alors qu’ils ne sont plus qu’à quelques centaines de mètres de l’hôtel, Greg bifurque brusquement vers le parking plutôt que de passer devant les bars et les restaurants, comme Margaux en a l’habitude.
— C’est plus rapide, assure-t-il, avant qu’elle n’ait eu le temps de protester.
Et, tandis que l’obscurité s’intensifie et que s’éloigne peu à peu la rumeur de la rue, il continue de l’interroger sur sa vie, lui demande si elle a un petit copain. Puis il s’arrête, lui caresse doucement la joue et l’embrasse. Margaux sursaute et recule. Greg s’esclaffe ; elle n’aime pas son rire. Son attitude n’a plus rien à voir avec celle qu’il avait tout à l’heure, sur la plage. D’autant qu’il s’approche de nouveau.
— Tu n’en as pas envie ?
Mais ce n’est pas une question. Plutôt une façon d’affirmer : « Je sais que tu en meurs d’envie. » Est-ce que c’est vrai ? se demande Margaux. Elle a déjà embrassé deux garçons de son âge, et elle mentirait si elle disait ne pas être flattée de vivre cette expérience extraordinaire avec ce bel homme qui s’intéresse à elle et la trouve à son goût. Elle songe aux messages qu’elle pourra envoyer à ses copines. Mais il pousse trop loin sa langue dans sa bouche. Et elle n’aime pas son odeur. Il est trop pressant. Il a pris sa main et cherche à l’approcher de son sexe durci en grognant. Margaux est partagée entre le désir de s’enfuir et la peur de passer pour une allumeuse, ou une gamine incapable de profiter des plaisirs de la vie. Elle ne connaît pas encore les codes de l’amour. Est-ce qu’elle lui a laissé entendre qu’elle n’attendait que ça ? En le suivant sur le parking, est-ce qu’elle a inconsciemment accepté ce qui allait suivre ? Le baiser, toucher son sexe, sentir l’odeur de la bière dans sa bouche. Il a pourtant prétendu qu’il ne buvait pas. Margaux retire sa main. Mais Greg en profite pour glisser les siennes sous son débardeur, devenu soudain trop court. Elle a envie de protester, de lui dire qu’elle n’a plus envie de ça, qu’elle voudrait rentrer à l’hôtel. Qu’elle a besoin de réfléchir, que c’est allé trop vite. Mais elle est tétanisée. Elle qui d’habitude n’a aucun mal à exprimer sa volonté, ses convictions, sa colère, reste curieusement paralysée, comme hors de son corps. Elle se regarde de l’extérieur sans savoir quoi faire, ni comment réagir. Ce serait pourtant si simple de prononcer ces mots : « Non, je ne veux pas. »
Au même moment, elle entend des pas, et aussitôt elle se réveille de cet étrange moment d’égarement. Elle repousse vivement Greg et bredouille :
— Il y a quelqu’un !
Parce qu’elle trouve plus facile de faire croire qu’elle craint d’être découverte, que d’avouer qu’elle a peur de lui. En s’avançant entre les voitures, elle aperçoit Germain, le réceptionniste sympa qui a déjeuné avec eux. Elle se précipite vers lui, le rattrape et lui tape sur l’épaule.
— Coucou ! s’exclame-t-elle, alors qu’elle a envie de lui crier : « Au secours. Je suis terrifiée. »
Germain sursaute et tourne vers elle sa gentille bouille auréolée d’un chignon haut. Il paraît très étonné de la trouver ici, seule sur un parking la nuit.
— Ça va ? Qu’est-ce que tu fais là ? Tu n’es pas avec les autres au spectacle ?
— Non, j’y allais. Toi aussi ? Je peux t’accompagner ?
Il s’apprête à lui répondre que oui, bien sûr, lorsque surgit Greg, qui trottine vers eux l’air aussi satisfait de lui-même que contrarié de le voir.
— Alors, Germain. Toujours fourré avec les gamines ? Fais gaffe. Elle n’est pas majeure.
Avant que le jeune homme ait pu répliquer, Greg a déjà disparu, non sans avoir jeté à Margaux un étrange regard – un mélange de mépris amusé et de menace silencieuse. Germain qui a surpris cet échange muet semble soudain inquiet. Tous deux reprennent néanmoins le chemin de l’hôtel. Margaux continue de lui sourire, tout en s’accrochant à son bras comme à une bouée de sauvetage.
— Tu n’étais pas avec lui, quand même ? ne peut s’empêcher de lui demander Germain.
Mais, alors que la jeune fille s’apprête à lui répondre, ils entendent la voix de Maryline résonner dans le micro de la salle de spectacle, appelant Lena et Margaux, ou toute personne qui les aurait croisées, à prendre contact avec le mini-club.
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