Haute saison
Piscine Océan (Fanny)
Fanny a enfilé un pantalon de jogging et un sweat trop grand, emprunté à Victor. Elle doit à tout prix prendre l’air, quitter le silence étouffant de leur chambre vide de son absence. En sortant du bâtiment, malgré la caresse du vent sur son visage, elle se sent perdue. Mais quelques tours de roue la conduisent naturellement vers l’étendue d’eau bleue, au cœur du club, certainement déserte à cette heure. Elle est surprise d’apercevoir une silhouette d’homme. Il se tient assis, jambes repliées contre le torse, le menton posé sur ses genoux, et fixe des yeux la surface de la piscine. On dirait un enfant. Elle hésite à rebrousser chemin, parce qu’elle préfère rester seule, et qu’elle reconnaît l’odieux papa solo – Matthias, lui semble-t-il. Pourtant, contre toute attente, elle décide de s’approcher. Sans faire de bruit. Lorsqu’elle lui lance un léger « bonsoir », qui n’attend rien de plus qu’un assentiment à unir pour un instant leurs deux solitudes, il sursaute et Fanny le voit essuyer discrètement une larme. Elle continue d’avancer jusqu’au transat à côté de lui, serre le frein de son fauteuil et pousse sur ses bras pour s’y installer. Matthias a tourné la tête et lui propose de l’aider. Elle manque de répondre non. Un réflexe. C’est idiot, se dit-elle, pourquoi ne pas accepter ? Elle n’a rien à prouver à ce type. Alors elle se résigne à se laisser soulever et déposer sur le plastique frais du siège. Dans son cou, elle perçoit un parfum bon marché qui lui rappelle Victor au moment de leur rencontre. À cette époque, il s’aspergeait d’un déodorant de supermarché dont elle adorait l’odeur très virile.
Tous deux restent un long moment silencieux à observer l’eau, ne sachant lequel rompra le premier cette étrange quiétude. C’est finalement Fanny qui se lance :
— C’est un chagrin personnel ou professionnel ?
Matthias tressaille, mais continue de regarder droit devant lui. Il paraît hésiter à feindre de n’avoir pas compris.
— Les deux, répond-il néanmoins.
— Ça fait beaucoup. Et vous avez un chez vous ?
— Pourquoi ?
— Ma grand-mère racontait toujours qu’il fallait pouvoir s’appuyer sur au moins trois piliers pour ne pas vaciller. L’amour, le travail et un toit sur la tête. Quand on est jeune, les deux derniers sont induits, alors on mise tout sur l’amour. Ensuite, on est un peu moins exigeant, plus terre à terre, et on se focalise sur les deux autres parce que papa et maman ne sont plus là pour assurer le matériel. Mais quand deux des trois ont foutu le camp, on perd l’équilibre. C’est peut-être aussi une bonne façon de se remettre en question, de réfléchir à changer de points d’ancrage. Ou à la manière de renouer avec ceux qui ont fini par céder. Ça peut s’arranger dans un cas ou dans l’autre ?
— Professionnellement, c’est mort.
— Je pense aussi, répond Fanny, ce qui fait frémir son interlocuteur. Vous savez, je suis très active sur les réseaux sociaux, explique-t-elle. Et il faut reconnaître que votre affaire n’est pas passée inaperçue. Mais ne vous inquiétez pas, rien n’est irrattrapable, dans la vie. Il suffit juste d’apprendre à compenser avec ce qu’on a perdu.
— Qu’est-ce que vous voulez dire ?
— Que cette affaire est peut-être l’occasion de remettre en question votre vision de la société, du monde du travail, votre façon d’interagir avec les autres. Vous savez, les épreuves, on peut les accueillir en victime, se persuader qu’on n’y est pour rien, que c’est injuste, et qu’on ne méritait pas de les subir. Et puis on peut aussi s’en servir comme d’un tremplin, ou du moins les prendre comme une manière différente de voir le monde. Vous vous en voulez, pour ce que vous avez fait ?
— C’était une erreur. Le mail n’était pas destiné à cette fille.
— On s’en fiche, de ça. Pourquoi estimez-vous que travailler avec une femme serait compliqué pour vous ?
— Je ne sais pas. Parce que je n’en ai pas l’habitude. Qu’elles ont des centres d’intérêt qui ne sont pas les miens. Que j’ai déjà du mal à communiquer avec mes semblables alors avec elles…
— C’est totalement misogyne de penser comme ça. Et obtus. On n’est plus au e XIX siècle, Matthias. Aujourd’hui, les hommes et les femmes sont élevés ensemble, ils font les mêmes études. C’est à cause de remarques comme les vôtres que le monde de l’entreprise continue de se coopter entre hommes qui refusent le changement. De quoi avez-vous peur ? Elle vous plaisait, votre vie professionnelle, telle qu’elle était ? Immuable, virile et attendue ?
— Oui. Enfin, non. Pas vraiment. Mais elle était telle que je l’avais envisagée.
— Et vous pensez que l’existence doit forcément se dérouler comme on l’a imaginée ? C’est d’une tristesse. Il faut quelques surprises, vous ne croyez pas ? Des rencontres qui bousculent les certitudes, des imprévus qui rompent la monotonie, des accidents parfois, qui vous poussent à réinventer ce destin que vous croyiez tout tracé.
— Qu’est-ce qui vous est arrivé ? demande Matthias, gêné de poser malgré lui une question aussi intime.
— Je suis tombée d’un balcon. J’avais dix-huit ans.
— C’est affreux. Je suis désolé.
— Vous n’y êtes pour rien.
— C’était… un accident ?
Fanny a raconté cette histoire cent fois. L’été de sa majorité. Le bac tout juste en poche. L’insouciance de ces trois mois sans révisions, sans l’angoisse de se choisir un avenir. Le permis obtenu en vingt heures de cours tout rond, parce qu’elle adore la vitesse, les moteurs, et qu’elle rêve de ficher le camp au plus vite de cette petite ville grise dans laquelle elle habite avec une mère sans fantaisie et un père amarré à son poste de télévision. Les journées passées entre jeunes ivres d’allégresse, à parcourir la région dans la vieille guimbarde, à squatter chez les uns et les autres, à refaire le monde lors de longues soirées passées à la belle étoile. Les aventures sans lendemain, la découverte du sexe, extatique, joyeuse, sans prise de tête ni engagement. Fanny revoit son corps jeune, intact, si plein de vie, qui s’éveillait dans des draps souvent inconnus, ses jambes musclées de sportive qui la sortaient du lit au petit matin, et la portaient ici et là, au gré de ses désirs. Jamais plus elle n’a regardé les photos de cet été-là, sans doute entassées dans la commode du salon familial. « Quelle tristesse », aurait encore dit sa mère.
C’était ce qu’elle avait pensé au réveil de sa fille, une semaine après la soirée où le balcon avait cédé. Fanny avait ouvert les yeux sur cette petite femme qui s’activait autour d’elle, pendant que le soleil qui tapait au carreau semblait l’appeler : « Viens, la vie est trop courte, il faut se presser, profiter, continuer à faire l’amour, à courir, à respirer à pleins poumons ce bonheur qui ne reviendra peut-être pas. »
Lorsque Fanny avait demandé « Qu’est-ce que je fais là ? » d’une voix minuscule, parce que trop longtemps éteinte, la petite dame occupée avait sursauté puis avait souri à sa fille, l’accueillant une nouvelle fois dans la vie. Elle lui avait caressé doucement le visage, pris sa main dans la sienne pour la rassurer, et prolonger ce moment doux d’incertitude entre les deux vies de Fanny.
— Vous l’avez su tout de suite ? demande Matthias, enhardi par la facilité avec laquelle Fanny s’ouvre à lui. Pour vos jambes, je veux dire…
— Lorsque ma mère est sortie de la chambre. Tant qu’elle était là, je n’ai fait que planter mes yeux dans les siens, sentant la chaleur de sa paume sur la mienne ; j’étais comme anesthésiée. Quand elle est partie chercher les médecins, j’ai voulu me lever. Et j’ai compris.
— Vous paraissez si forte. Comment on accepte ça, un monde qui s’effondre ? Une vie qui ne sera plus jamais la même…
Matthias semble étonné d’avoir réfléchi à voix haute.
— Excusez-moi.
— On n’en est plus là, pas vrai ? Regarde-nous. Il est 2 heures du matin, on ne se connaît pas, et on se raconte nos vies devant un bassin rempli de pipi de gamins en vacances. Alors, on peut bien se poser les questions comme elles viennent. Et se tutoyer, tu ne crois pas ?
— Si. Je ne sais pas. Je vais essayer.
— Bien sûr que ça a été horrible. On ne se réveille pas résilient, comme ça, du jour au lendemain. Surtout quand on a dix-huit ans, et que plus personne n’ose te regarder dans les yeux pour te parler – surtout tes copines qui viennent te voir à l’hôpital. Entre celles qui n’arrêtent pas de parler, comme si rien n’avait changé, et les autres, qui éclatent en sanglots et n’ont pas le courage de revenir. Pendant deux ans, je suis restée dans ma chambre de jeune fille. Cette chambre horrible que j’étais si heureuse de laisser derrière moi après le bac. Faux départ. J’en ai passé, des heures, sur ce lit atroce que je ne voulais même plus quitter parce que me déplacer en fauteuil me faisait horreur. Parce que je pensais que dans la vie, soit on avait tout, soit rien ne valait la peine. Que ce qui ne correspondait pas exactement à mes rêves n’était que médiocrité. Tu veux savoir si j’ai voulu mourir ?
— Non ! Enfin, peut-être.
— On y a tous pensé au moins une fois, n’est-ce pas ? Moi peut-être plus que d’autres. J’ai cassé des cadres, arraché des albums, brûlé des lettres d’amour, découpé des robes, balancé mes patins, mes skis, hurlé entre ces quatre murs à m’en faire péter les cordes vocales. J’ai pleuré des jours et des nuits entiers au point que je n’avais plus assez de larmes en moi pour exprimer mon désespoir. Je me suis vidée entièrement et j’ai attendu. Attendu qu’il se passe quelque chose. Que le destin décide de la suite, puisqu’il m’avait déjà volé mes jambes. Mais il ne s’est rien produit. Mon père et ma mère ont continué leur petite vie. Et j’ai continué à me dessécher. Et puis un beau jour, quand j’ai compris que personne ne viendrait m’aider, ni me rendre ce que j’avais perdu, j’ai su que c’était à moi de décider. De ce que je voulais faire. Malgré mon handicap. J’ai compris qu’il était inutile de m’apitoyer sur mon sort, que les autres ne pouvaient que soulager. Un temps. Vient un moment où il faut agir pour soi. Et c’est ce que j’ai fait.
Devant la piscine, un groupe de jeunes gens passe, hilare. Un animateur porte dans ses bras une adolescente qui se débat en criant parce qu’il menace de la jeter dans l’eau. Ni Matthias ni Fanny ne sourient. D’abord parce qu’ils n’ont pas la tête à ça. Ensuite parce qu’ils ont du mal à savoir si la jeune fille rit vraiment ou si elle a peur.
— C’est dangereux, ce qu’il fait, murmure Fanny. Au centre de rééducation, j’en ai vu plein, des accidentés après ce type de bêtises.
Après une brève hésitation, Matthias se lève d’un bond et fonce vers le jeune homme qui titube dangereusement près du bassin.
— Tu devrais la reposer, déclare-t-il fermement.
— Hein ? T’es qui, toi ?
— Un client. Et toi, tu es… Greg ? s’enquiert Matthias en déchiffrant difficilement l’étiquette cousue sur l’uniforme du fêtard.
— Il y a un problème ? intervient de loin Germain, qui vient de pousser le portail de la piscine.
— Décidément, tu es partout, toi ! grommelle Greg.
Il lâche un peu trop brutalement l’adolescente qui s’enfuit sans demander son reste.
— Je ne suis pas le seul, visiblement. Si j’étais toi, j’irais me coucher. Je pense que tu en as assez fait pour ce soir, tu ne crois pas ?
— Ah bon ? Et où est passée la petite mineure avec laquelle tu traînais tout à l’heure ?
Interloqué, Matthias se tourne lentement vers Germain. Il n’aime pas ces jeunes types qui frôlent d’un peu trop près les adolescentes dont ils ont la charge. Lui aussi a eu dix-huit ans. Il sait parfaitement ce que les garçons de cet âge ont en tête.
— Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? Vous faites quoi, avec les filles ? gronde Matthias.
Germain le regarde, ébahi, incapable d’articuler le moindre mot. Avec un petit gloussement satisfait, Greg en profite pour quitter les lieux, non sans avoir furtivement tapoté l’épaule de son collègue, comme pour lui souhaiter « bonne chance ». Pendant ce temps, Fanny s’est hissée sur son fauteuil pour s’approcher discrètement des deux hommes.
— Eh bien, je ne pensais pas que ce club avait une vie nocturne aussi active, raille-t-elle.
Mais ni Matthias ni Germain ne sourient.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Alors, vous faites quoi ? insiste Matthias sans écouter Fanny.
— Rien. Ce sont des plaisanteries d’animateurs, réplique le jeune homme, affolé.
— Je ne vois pas bien ce qu’il y a de drôle.
— De quoi vous parlez ?
— Il paraît que monsieur le réceptionniste traîne avec des gamines du club. Et il doit en profiter. Et moi qui te faisais confiance.
Fanny repense au moment où Margaux a soudain réapparu dans la soirée en compagnie de Germain. Sa dispute avec Victor et le soulagement de retrouver sa fille l’ont empêchée d’y prêter vraiment attention… C’est vrai, que fichaient-ils ensemble ? Et pourquoi ce garçon étrange tourne-t-il depuis le début autour d’elle et sa famille ? Peut-être que ce qu’elle prenait pour une attention désintéressée ne l’était pas en fin de compte. Elle est parfois tellement naïve…
— Germain, c’est vrai ?
— Non ! s’écrie le jeune homme, pétrifié.
— Qu’est-ce que tu faisais avec Margaux ?
— Rien. Je l’ai croisée sur le parking.
— Sur le parking ? Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
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