Haute saison

Adèle Bréau · Chapitre 16 sur 39

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Haute saison

Bar du rayon vert

 

 

J’aime bien cette heure de calme relatif. Celle des douches. Lorsque la plupart des clients se retrouvent enfin dans leurs chambres et nous laissent l’hôtel. Pour eux, c’est parfois l’unique moment de la journée pendant lequel ils se retrouvent. Les gosses foncent parce qu’ils ont vite envie de se retrouver et ne voient pas grand intérêt à s’entasser des heures avec leurs parents dans ces habitacles exigus et sans télé. Mais il y a ce petit espace-temps pendant lequel on peut ranger, organiser les lieux pour que, lorsqu’ils reviennent coiffés et parfumés, ils aient la surprise d’un décor toujours renouvelé. « Chaque moment de leur séjour doit avoir quelque chose d’exceptionnel », répète souvent Jean-Michel. Et il a raison. Nos coups de mou, nos engueulades ne doivent pas les atteindre. Ils ont payé pour oublier leurs soucis.

Ce soir, c’est la grande animation karaoké. Une soirée culte du club, que les habitués attendent avec tant d’impatience qu’on la programme désormais en début de séjour. Greg, le chef des activités, installe enceintes, micros, et quelques décorations de fortune qui donnent un air joyeux à la salle quelque peu défraîchie. La tête de Lilo repose sur un tabouret de bar. Je la mettrai à la dernière minute, on étouffe, là-dedans. Alex me sert un verre d’eau. Lui aussi se prépare aux heures à venir. Tous ceux qui possèdent un bracelet « all inclusive » vont bientôt s’agglutiner devant son comptoir pour commander des mojitos, des cocktails du jour, des sodas, des grenadines avec du sucre autour du verre, et surtout des chips. Il y a les petits malins qui arriveront les premiers, quitte à venir séparément, envoyant le grand en éclaireur ou le papa pressé de se réserver la meilleure table, celle du bout de la terrasse qui surplombe les bassins éclairés avec vue sur l’océan. Ce sont souvent les mêmes que ceux qui balancent leurs serviettes sur les chaises longues à l’aube avant d’aller se recoucher. On a bien essayé d’imposer des règles de vivre-ensemble, mais c’est peine perdue.

Alex lance une musique jazzy, parfaite pour cette heure magique de début de soirée, et je savoure ce doux moment avant la joyeuse cacophonie à venir, que j’entendrai même depuis la réception. Cette nuit, c’est moi qui m’y colle. D’habitude, j’adore cet observatoire nocturne qui me permet de surprendre les secrets de certains, les intrigues les plus clandestines du club. Mais on est trop tôt dans le séjour. Les couples ne sont pas encore formés. Les amitiés tâtonnent encore, et les vacanciers continuent de se coucher tôt. À partir de demain, ça basculera enfin. Mais ce soir, j’aurais aimé profiter de ma soirée pour répéter avec Carole. J’ai beau me passer Thriller en boucle depuis la calamiteuse répétition d’hier et visualiser la chorégraphie, je redoute la catastrophe. Si le spectacle était un fiasco à cause de moi ? Le groupe bosse dur, et si je rate, tout rate et les autres m’en voudront à mort. D’autant que Maryline ne risque pas de venir à mon secours.

J’aperçois Jean-Michel au loin. Il porte sa chemisette bleue, celle du mardi. Je me suis toujours demandé si j’étais le seul à remarquer sa rigidité vestimentaire. Il me reste cinq minutes avant l’arrivée des douchés. Et si je lui faisais part de mes doutes ? Si je lui demandais simplement de me faire remplacer pour le final ? Hélas, il reste accroché à son idée fixe. Je pourrais peut-être prétendre que je me suis foulé la cheville ce matin en faisant mon footing dans les hauteurs ? Le chemin qui monte à Biarritz met les articulations à rude épreuve. C’est crédible. Sauf qu’il me faudrait traîner la patte pendant des jours pour faire vivre mon mensonge, et je suis un piètre bonimenteur. Jean-Michel fait tinter son verre d’eau sur le bar, colle son poing contre celui d’Alex, puis de Greg, passe derrière moi et me donne une petite tape dans le dos.

— Mets ta tête, la soirée commence, me souffle-t-il avant de se diriger vers le restaurant.

J’obéis et j’enfile la tête de Lilo, ajuste mes yeux face aux petits trous percés à cet effet et tâche d’oublier l’odeur épouvantable qui se dégage de cet habitacle de mousse dans lequel l’intégralité de mes collègues a déjà frotté son cuir chevelu.

— Bonsoir, les enfants !

— Oh, Lilo, il boit un verre, s’esclaffe le gamin rouge de soleil qui tire sur mon bras.

Vaillamment, je serre l’enfant dans mes bras, agite ma grande main gantée et lance une blague à un père, qui veut prendre une photo avec les petits. C’est tout l’intérêt de cet accoutrement : sous le masque, je peux sourire bêtement. Un réflexe dont je n’arrive pas à me défaire. Au loin, j’aperçois la jolie Fanny qui pousse difficilement son fauteuil sur la moquette jusqu’à ce que son fils prenne le relais. Ils sont en famille. Pour une fois, le père fait bonne figure. On dirait que l’air marin lui a fait du bien. Je sais que je suis de parti pris, mais je ne peux m’empêcher de prendre fait et cause pour elle. Je fais tout le temps ça, j’analyse les familles, les gens et, d’après les maigres renseignements qu’ils me laissent sur leur fiche d’entrée, et quelques échanges, j’imagine leur vie, leur caractère. Tandis que le mari se dirige vers le bar et que les enfants bavardent avec un groupe de jeunes, Fanny roule vers la fameuse table « vue imprenable ». À peine ai-je le temps de me réjouir pour elle, que le père qui vient de me photographier se précipite pour lui griller discrètement la politesse. Je dis discrètement pour rester poli. D’où je suis, je l’ai vu sursauter d’effroi, accélérer, contourner le fauteuil et jeter ses larges fesses sur une chaise en osier, sommant sa femme d’en faire autant.

— Non mais, quel abruti ! ne puis-je m’empêcher de fulminer sous mon masque.

— Lilo, il dit des gros mots, s’exclame l’un des gamins qui m’entourent.

J’hésite. J’ai très envie d’aller dire deux mots à cet homme grossier. Mais j’ai peur que Fanny pense que je le fais à cause de son handicap. D’ailleurs, est-ce que je me poserais la question si elle avait été debout avec son verre et ses jolies sandales dorées ? Et puis, son mari la rejoint. Elle a pris place, sans rien dire, un peu plus loin dans le fond. Une table lui gâche la vue mais elle ne paraît pas s’en soucier. Elle ferme les yeux et je vois le vent qui fait frémir son corsage léger. Je ne sais pas pourquoi ça m’émeut aux larmes. Ou plutôt, si. Mais je chasse ces souvenirs.

Le bar d’Alex est pris d’assaut. Ils sont maintenant trois à s’affairer. Ils remplissent des verres de grenadine sur laquelle ils versent un sucre pétillant qui fait glousser de bonheur les gamins. Ils en parlent toute la journée, ne cesse de rouspéter Maryline qui reproche à Alex de détourner l’attention des enfants. Jean-Michel, en revanche, est ravi de la trouvaille de son chef des boissons. Certaines familles reviennent au club quasiment pour cette raison. « Séduire les plus jeunes, c’est s’assurer la fidélité de leurs parents », répète-t-il toujours.

Greg, qui a lancé les festivités, s’époumone, alpague les vacanciers, trouve toujours un bon mot pour les faire rire. Il connaît leurs prénoms à tous – c’est un vrai don que je continue de lui envier, moi qui en retiens difficilement quatre ou cinq par semaine. Mais, attention, il ne faut pas croire, je sais exactement qui est qui. « La mamie dynamique », « le père tout rouge », « le gamin au nez jamais mouché que sa grand-mère passe ses journées à chercher partout », « la pré-ado narcissique qui ne peut pas s’empêcher de toucher ses cheveux », « la fille timide qui s’inscrit à toutes les activités mais n’adresse jamais la parole à personne », « le papa veuf et mignon qui lit des journées entières dans le patio », « le gamin maladroit qui trottine derrière le groupe pour s’intégrer sans jamais y parvenir », « la célibataire déprimée qui s’est trompée de club et cherche à se rabattre sur le personnel devant la pauvreté de l’offre bien trop familiale », « la famille toujours de bonne humeur mais qui parle si fort que plus personne ne les supporte »… Je les connais tous, et je les range mentalement dans des petites cases de mon esprit. Greg me fait un signe discret pour que je le rejoigne dans le patio. La musique y est forte et les tables sont déjà bien remplies. Les gamins courent dans tous les sens entre les adultes qui participent à un jeu de culture générale pour gagner une bouteille de Patxaran. Tout le monde est aussi excité que s’il s’agissait de repartir avec une voiture de sport ou une villa à Bidart. Ici, on ne dépense rien. La plupart des activités sont en accès libre et les quelques boissons hors forfait sont mises sur une note que les clients règlent en fin de semaine.

— Li-lo ! Li-lo ! Li-lo !

Tous tapent dans leurs mains, encouragés par Greg visiblement épuisé par sa soirée de la veille. Je l’ai vu partir rejoindre la bande de surfeurs sur la plage vers 2 heures cette nuit. Il n’a pas dû beaucoup dormir parce que, ce matin, il avait une de ces têtes. Ce soir, il paye cher ses excès. La musique, l’entrain permanent, les gamins qui viennent lui crier les réponses de leur famille dans les oreilles, les blagues qu’il faut puiser dans un répertoire qui peine à se renouveler, c’est un exercice dans lequel il excelle habituellement. Heureusement, chacun n’y voit que du feu, mais je sens bien qu’il est proche de l’évanouissement. Alors je l’aide et j’improvise un petit pas de danse. Greg me lance un regard plein de gratitude et invite les plus jeunes à me rejoindre sur la petite scène extérieure.

— Prêts pour la choré, les jeunes ? C’est partiiiii ! gueule-t-il dans son micro avant de lancer, très fort, la musique emblématique du club.

Je lève le bras droit, puis le gauche, devant un public en délire. Au premier rang, quelques petites filles s’appliquent, mine sérieuse, mâchoire serrée, calant chacun de leurs mouvements sur les miens. D’autres s’en fichent totalement et balancent bras et jambes dans tous les sens, pris d’une transe estivale. Quelques mamans délurées intègrent ce cortège joyeux posant en rythme leurs mains sur leurs fesses, faisant tourner en cadence leurs bras et leurs têtes devant les mines ébahies de leurs enfants. « C’est ça, le club, dit Jean-Michel. Des familles qui se retrouvent, des familles qui se découvrent. » Dans les yeux des enfants brille un éclat de fierté. Pour une fois, tout le monde goûte aux mêmes plaisirs. Tout se mélange harmonieusement.

Je remarque la grand-mère sportive qui patiente à l’écart, seule, pendant que ses petits-enfants se dandinent gaiement devant moi. Elle ne boit rien, ne pianote même pas sur un téléphone. Elle paraît s’ennuyer ferme. J’aimerais la prendre par la main. Lui montrer les mouvements. Mais on ne force pas les clients. Chacun fait à son rythme et selon ses goûts. Le premier soir, j’ai entendu Greg qui la haranguait devant tout le monde. Je n’aime pas ces méthodes, et force est de constater que ça l’a braquée. Elle se tient droite, les bras croisés, très mal à l’aise. Pourquoi est-elle si pressée d’en finir avec ses vacances ?

— Vous en voulez une autre ? clame à nouveau Greg.

J’essaye de lui faire comprendre que je crève de chaud. Qu’il arrête la musique, le restaurant va bientôt être plein et les clients vont se plaindre de faire la queue. Mais non, il lance à nouveau le morceau sous les cris hystériques de mon assistance de petite taille. Et me voilà reparti pour un tour de bras levés, hanches qui tournent, tapes sur les fesses et mains qui font « coucou » sous le regard moqueur de mon collègue qui semble avoir retrouvé quelques forces devant ma prestation.

Lorsque les plus motivés ont finalement quitté les lieux, et que le patio a retrouvé son calme, je peux enfin souffler. Je meurs d’envie de me débarrasser de cette armure de malheur, que, fort heureusement, je ne reporterai pas avant la fin de la semaine, mais je dois d’abord ranger les accessoires qui ont été installés sur la pelouse en fin d’après-midi pour les Olympiades des juniors. Ça fait partie de mon pack « soirée douloureuse ». Sans compter la nuit que je vais passer à mon poste.

Encombré de ma tête énorme et de mon ventre factice, je me penche avec peine sur les cerceaux, que j’empile sur mes épaules, et les ballons que je jette un par un dans un filet fluo que je devrai ensuite rapporter au local du club enfants. Des familles me saluent en pressant le pas vers le restaurant. À quelques mètres, j’aperçois la fille du nouveau coach et celle de Fanny qui discutent, assises sur le banc planqué devant le terrain de volley. Tout à ma tâche, j’entends malgré moi des bribes de leur conversation.

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