Haute saison

Adèle Bréau · Chapitre 10 sur 39

Pages du PDF

Haute saison

Chambre Surfing Paradise

 

Heureusement qu’il a dégoté la mamie. Sinon, il aurait dû coller les filles devant l’iPad pendant qu’il ajoute sa slide. Qu’est-ce qu’ils ont foutu, les juniors ? Il leur avait bien recommandé de tout lui envoyer avant son départ. « C’est bon, Matthias, tout est OK. Tu peux partir tranquille. » Tu parles. S’il pouvait exercer sur eux la même autorité que celle qu’il subit lui-même… Il s’en veut. Il s’en veut tout le temps. Il est pris en étau. Entre le Dubouche qui l’exploite, le presse jusqu’à la dernière goutte pour ne rien perdre de ce collaborateur efficace et soumis, et puis les autres qu’il doit superviser. Hein, Matthias ? Les RH ont été formelles : problèmes de management. Vos collaborateurs sont livrés à eux-mêmes ; ils ont besoin qu’on les félicite, qu’on débriefe, qu’on leur apprenne quelque chose. Mais quand trouverait-il le temps de faire ça ? « Prenez une journée, Matthias, figurez-la sur un cercle, voilà. Quelle proportion diriez-vous que vous accordez à l’organisation de vos tâches professionnelles ? Et personnelles ? Ensuite, prenez chacune de ces tranches et subdivisez-les. Vous voyez, ça n’est pas très compliqué. »

On lui a collé une coach. Comme s’il avait le temps d’intégrer ça dans son putain de planning. Aujourd’hui, tout le monde se prétend coach. Mais chacun sait que c’est des conneries, non ? Alors pourquoi est-ce qu’on a pris sur le budget formation de la boîte pour payer cette bonne femme qui vient chaque vendredi après-midi s’enfermer avec lui deux heures dans une salle de réunion pour lui parler comme à un gamin ? « Vous devez apprendre à vous adresser à vos collaborateurs avec compassion, bienveillance. Vous êtes un bleu, c’est très bien. Les bleus sont méticuleux, appliqués. Mais ils ont du mal à travailler en équipe, contrairement aux rouges et aux jaunes, qui savent emmener les autres. Ce n’est pas parce que vous êtes exigeant avec vous-même que les autres peuvent encaisser la même chose. Faites-vous un point hebdomadaire avec tous vos N-1 ? Les félicitez-vous ? Prenez-vous des nouvelles de leur santé ? De leur famille ? De leur bien-être au travail. C’est important, Matthias, le bien-être au travail, vous savez ? Primordial, même, aujourd’hui. Vous ne le savez peut-être pas mais dans l’entreprise de demain, on prend ça très au sérieux. Et demain, c’est aujourd’hui. Vous comprenez ? »

Le Dubouche, ça n’a pas l’air de le toucher, les injonctions de l’entreprise de demain. Pourtant, il est rouge, à ce qu’il paraît. À aucun moment, il ne lui a demandé où, quand et comment il partait en vacances. Au boulot, personne ne sait qu’il est en train de se séparer – il pense encore « en train de se séparer » mais pour Annabelle, l’affaire est pliée. Elle est comme lui, pragmatique, concrète, inflexible. C’est pour ça que ça avait si bien collé entre eux, malgré leurs différences de culture. Ils s’étaient rencontrés en école d’ingénieur. Des filles, il n’y en avait pas beaucoup. Des types comme lui, en revanche – réservés et interchangeables –, il y en avait des pelletées. Alors il n’avait pas bien compris pourquoi cette jolie blonde aux cheveux ondulés avait porté son choix sur lui plutôt que sur un de ces bourgeois venus valider un diplôme avant d’intégrer la boîte de papa ou prendre un poste de directeur dans la région familiale. Sans doute Annabelle avait-elle justement envie de rompre avec une tradition qui lui pesait, elle la petite dernière d’une fratrie de cinq passés par Saint-Cyr, Normale ou médecine.

Car si ce choix d’une école en région avait déjà surpris la famille, ce provincial sans histoire ramené un vendredi soir d’octobre après dix mois de relation plus ou moins clandestine, ça avait continué d’étonner. Quoique. Avec Annabelle, on ne savait jamais à quoi s’attendre. C’est toujours la surprise avec les petits derniers. Chez les Brunet, Matthias avait toujours eu l’impression de faire partie de ces bibelots rapportés de voyage, qu’on pose « pour rire » sur la cheminée à côté de la pendule du XVIII e siècle puis qu’on finit par oublier, parce que malgré leur incongruité ils finissent par se fondre dans le paysage.

Recroquevillé au-dessus de son écran, Matthias sent sa nuque se tendre. Demain, il ne pourra plus bouger. C’est chaque fois la même chose, quand il travaille en dehors du bureau. Et puis cette chambre, ça n’est vraiment pas possible. Il crève de chaud, dans son pantalon de toile et sa chemise à manches courtes. Alors il ouvre la fenêtre en grand. Ces quatre baies en longueur qui laissent entrer la lumière et l’horizon infini sont peut-être la seule chose qu’il aime bien dans ce cagibi.

Accoudé à la balustrade de son rez-de-jardin au centre du bâtiment, Matthias s’allume une cigarette en observant pour la première fois depuis son arrivée ce lieu étrange. Il contemple la mer à perte de vue, les vagues dans lesquelles les vacanciers se jettent, sous la surveillance des sauveteurs qui se donnent des airs de vedette de série. D’aussi loin, les rouleaux ont l’air trop minuscules pour susciter tant de cris effrayés et de proximité enthousiaste. Ça l’énerve, tout ce bonheur estival et insouciant. Est-ce qu’il est le seul à ne pas pouvoir se débarrasser de ses soucis ? Personne ne travaille donc dans ce putain de pays ? La plage est recouverte de serviettes et de parasols multicolores, sous lesquels s’abritent bébés et personnes âgées venues profiter en famille. Mais profiter de quoi ? Du sable qui reste entre les orteils ? Du sel qui gratte et attaque la peau brûlée par le soleil ? Matthias a la plage en horreur. Ça lui rappelle son enfance. L’ennui mortel à perte d’été, la glacière, les regards embarrassants de tonton Vincent. Même quand ils étaient partis en voyage de noces, avec Annabelle, il n’avait guère profité des étendues dorées et désertes qu’ils avaient pourtant arpentées pendant leurs huit jours aux Maldives. Ça leur avait coûté une fortune, ce voyage. L’intégralité de la cagnotte des cadeaux de mariage. Elle avait tout planifié. Il n’avait rien dit. Car il voulait avant tout qu’elle soit heureuse. Et qu’il avait appris à ne pas gêner. À éviter les conflits. À mettre en veilleuse ses dégoûts et ses désirs personnels ; parce que sinon, comment on s’en sort, hein ?

Sur la pelouse vert pétard gisent encore les plots et les petits cercles de plastique probablement disposés là pour un cours de sport – celui qui lui a fait fermer sa fenêtre tout à l’heure parce que les cris du prof l’empêchaient de se concentrer. Matthias remarque que l’affluence autour des trois bassins de natation a diminué. Mais les affaires restent – il faut bien conserver sa place, songe-t-il avec mépris.

Merde, 13 heures ! Il ne peut tout de même pas laisser les filles trop longtemps à cette grand-mère qu’il ne connaît pas. Matthias écrase sa cigarette contre le chambranle et coince le mégot contre la vitre. Il trouvera bien un moyen de s’en débarrasser, d’autant qu’il a promis aux filles d’en finir avec cette mauvaise habitude prise ces derniers mois. Depuis qu’Annabelle l’a jeté hors de sa vie. Depuis qu’il est seul. Partout. Et plus encore ici où les gens paraissent tellement proches.

Avant de claquer la porte, il vérifie qu’il a bien pris son téléphone professionnel, ses lunettes de soleil et la clé de la chambre. Il hésite un instant, ouvre la valise qu’il n’a pas encore pris le temps de défaire, attrape son maillot de bain et l’observe comme s’il s’agissait d’un objet inconnu. Puis son portable vibre. Alors il le repose et dévale les escaliers.

OceanofPDF.com