Haute saison
Salon du panorama
Il ne manquait plus que cette pluie torrentielle. Pourtant, en se couchant hier soir, Matthias était plein de bonnes résolutions. Une fois dans sa chambre, il s’est rendu compte qu’il allait beaucoup mieux. Parler avec Fanny lui avait fait du bien. Il a compris qu’il était resté seul trop longtemps. En négligeant de s’intéresser aux autres, de confronter son point de vue au leur, il était incapable de voir le monde sous un angle différent, avec une autre perspective que la sienne. Cette femme avait vu sa vie lui échapper, et puis elle s’était relevée. Elle avait choisi de continuer son chemin avec de nouveaux paramètres. Comment lui pourrait-il se plaindre, se laisser abattre ?
Il a été abasourdi par l’attitude de Germain hier soir, il n’a pas compris pourquoi le jeune homme ne s’est pas expliqué, ni excusé. En le voyant s’empêtrer dans son silence, Matthias s’est convaincu qu’il fallait agir pour avancer. Ça lui a donné l’idée d’envoyer un message d’excuse à Camille Levard. Il a déjà récupéré un téléphone antédiluvien avec lequel il met un temps infini à écrire trois mots. Oui, il va écrire un beau texte qui arrangera tout. C’est en y réfléchissant qu’il s’est endormi, plein d’enthousiasme, résolu aussi à rejoindre le groupe de joggeurs matinaux, tiens, s’il se levait à temps. Oui, s’est-il dit, il laisserait un petit mot aux filles et les retrouverait pour le petit déjeuner, en forme, prêt à passer ces quelques jours privilégiés avec elles.
Mais voilà, évidemment, la pluie continue de tomber. À travers la large baie vitrée du grand salon intérieur où la quasi-totalité de la clientèle s’est réfugiée, Matthias contemple l’océan déchaîné. Autour de lui, les vacanciers, en short et au bronzage incongru face à la colère des éléments, errent comme des âmes en peine.
— L’hiver, ça n’arrive jamais, vous savez ?
Combien de fois a-t-il entendu cette phrase depuis qu’il a échoué sur ce fauteuil ? Tout le staff semble avoir été formé à la gestion de crise météorologique, répétant à l’envi que ça ne dure jamais, que ça n’arrive qu’en été, que de toute façon il y a mille trucs pour s’occuper dans l’hôtel et que, franchement, c’est pas mal de reposer sa peau, non ?
Chantal, la grand-mère des petits, s’est assise près de lui, en sueur, après son cours de fitness. Elle est contrariée par l’annulation de l’aquagym, mais a déclaré en souriant ne pas en faire un drame. Elle a débarqué alors que Matthias réécrivait pour la dixième fois son message à Camille Levard. Il aimerait que, lorsqu’elle le publiera sur les réseaux sociaux – ce qu’elle fera certainement –, les gens lui pardonnent, comprennent que tout ça n’est qu’un immense malentendu. D’ailleurs, sous les excuses qu’il compte envoyer, il veut glisser une plaidoirie qui le tirera d’affaire. Mais, avec Chantal à côté, il n’y arrive plus. D’autant que Fanny a elle aussi débarqué pour raconter à Chantal, dont elle semble très proche, leur mésaventure de la veille, son envie de dénoncer Germain, ses hésitations parce qu’elle n’aime pas faire ça, qu’on n’est jamais sûrs, et que Margaux lui a juré qu’il n’avait rien fait.
— Dans ce type de cas, les victimes osent rarement parler, non ? fait remarquer Chantal. Est-ce qu’on peut vraiment croire ta fille ? Et qu’en pense le papa ?
Aussitôt, Fanny paraît se fermer. Elle d’ordinaire si gaie, qui lui a donné une belle leçon de vie, semble tout à coup perdre pied. Matthias lève les yeux de son écran, enregistre un brouillon de son pitoyable message et se joint à leur conversation. Le mari a disparu. Il est parti la veille sur un coup de tête. Enfin, pas tout à fait. Matthias comprend à demi-mot que la situation se dégradait depuis plusieurs années. Il a l’impression que Fanny a peu ou mal évalué l’étendue du mal-être de son époux, qui lui a tout balancé.
Ça rappelle à Matthias le jour où Annabelle lui a annoncé qu’elle ne voulait plus vivre avec lui – elle n’en pouvait plus de son boulot qui, selon elle, le dévorait. À l’époque, il a souffert, bien sûr, mais il n’a jamais pris un moment pour réfléchir à tout ça. Il avait bien trop à faire – un gros appel d’offres auquel il devait répondre. Il lui a même reproché de venir le perturber en pareil moment. Ne faisait-il pas tout ça pour elles trois ? Et Annabelle était partie comme ça, sans qu’ils en aient vraiment parlé. Il écoute Fanny expliquer qu’elle n’a pas dormi de la nuit. Qu’elle n’a cessé de se repasser leur histoire, pour essayer de comprendre comment leur relation avait évolué et son propre ressenti. Elle s’en veut, parce qu’à certains égards son mari a raison. Elle a consacré trop d’énergie à prouver au monde entier qu’elle pouvait se débrouiller seule, qu’elle était capable d’être à la fois mère, femme et salariée, malgré le handicap. Dans un premier temps, Matthias a envie de lui répondre qu’elle a tort de se remettre en question, que dans sa situation elle a bien le droit de faire des erreurs, que son mari exagère… Mais il finit par se dire que Fanny a sans doute raison.
Alors qu’ils sont tous les trois, perdus dans leurs pensées et regardent la pluie dégouliner tristement le long des vitres, le fameux Thierry du tir à l’arc, qui dévore des yeux Chantal, se plante devant eux pour leur proposer un tournoi de Scrabble. En vain. Matthias, qui n’en peut plus d’être enfermé entre ces quatre murs, suggère plutôt une sortie en ville.
— Il faut qu’on se change les idées ! On ne va quand même pas passer huit jours ici sans visiter la région ?
Les deux femmes hésitent, parlementent et puis finissent par céder à cette invitation inattendue. Tiens, oui, pourquoi pas ? Elles partent prévenir le mini-club, et reviennent en se moquant de la colère de Maryline face à ces parents qui fichent en l’air son organisation. Tout en gloussant, elles montent dans la voiture de Matthias, les cheveux trempés, heureuses de cette escapade improvisée.
Ils longent un moment la côte brumeuse qu’ils trouvent sublime, bien à l’abri dans le petit habitacle ronronnant sur fond de jazz, lancé par Fanny, installée devant, ravie de jouer les copilotes. À l’arrière, Chantal a posé ses avant-bras sur chacun de leurs sièges, comme le faisaient autrefois les enfants. Puis ils décident de prendre les petites routes pour s’enfoncer dans les terres et découvrir les paysages extraordinaires de cette région dont ils ne connaissent que la devanture pour touristes paresseux. Ils traversent des petits villages endormis, s’émerveillent devant les immenses maisons basques à colombages rouges, s’étonnent de la taille des terrains de pelote, admirent les immenses montagnes vertes piquées de dizaines de moutons.
Ils finissent par s’arrêter dans une petite auberge, parce qu’ils sont affamés, et qu’après la nourriture du club ils ont envie d’authenticité. Matthias et Chantal aident Fanny à s’installer sur son fauteuil. Elle ne refuse pas. La pluie tombe dru, il n’y a pas de temps à perdre. Les paroles de Victor continuent de résonner à ses oreilles. Mieux encore : lorsque ses deux complices, qu’elle ne connaissait pas quelques jours auparavant, se penchent pour l’installer, Fanny sent une onde de chaleur la traverser.
Ils doivent avoir une drôle d’allure en entrant dans le restaurant désert, à en croire l’expression déconcertée de la patronne. Celle-ci les installe néanmoins près d’une vieille cheminée où un feu crépite agréablement. Ils commandent une planche de charcuterie, une omelette aux cèpes et une piperade, qu’ils se partagent gaiement. La conversation n’est plus un problème. Sans qu’ils s’en soient rendu compte, quelque chose a cédé entre eux. Leurs a priori, les barrières, les convenances aussi. On ne se confie jamais mieux qu’à un inconnu. Ils sont à la fois cela, tout en devenant étonnamment proches, poussés par le temps qui file. Dans deux jours, ils se quitteront, alors ils parlent sans retenue.
Chantal et Fanny expliquent à Matthias que, dans l’affaire Camille Levard, il a tout faux. Que s’il souhaite s’excuser, il ne doit pas chercher à justifier ce qui ne peut l’être. Que penserait-il si ses filles, plus tard, faisaient face à de tels préjugés ? Que serait-il arrivé à Fanny, si son patron n’avait pas fait preuve d’ouverture d’esprit, acceptant volontiers de lui donner sa chance sans penser que ça allait être « compliqué, quand même » ?
Soudain, quelque chose se déploie, chez Matthias. Comme si, brusquement, une porte s’ouvrait sur un horizon qu’il n’avait pas imaginé. Tout est possible, se dit-il. Après avoir réglé cette histoire, il pourrait tout à fait changer de vie, de métier… Puis il se reprend : il rêve, il s’emballe parce qu’il a bu un verre, qu’il est en vacances avec ces deux femmes si gaies.
— Allez, écris ! l’enjoignent Chantal et Fanny, prêtes à s’emparer de son téléphone.
Il s’exécute et rédige un message simple, qui résume sa pensée. Il est un sale con qui n’a rien compris. Il souhaite à Camille beaucoup de joie dans son métier, lui recommande de ne pas se laisser bouffer par cette vie-là, que tous les impératifs n’en sont pas. C’est dit sans aigreur.
— On sent la vérité, dans tes mots, s’exclament les deux femmes. Allez, sans regrets, envoie !
Puis Fanny se met à parler de Victor, qui lui manque, alors que quelques jours auparavant, en arrivant au club, elle ne supportait même plus sa présence près d’elle. Elle se demande si tout est bel et bien terminé. Elle ne sait plus où elle en est. Elle sent un vide immense dans sa poitrine, parce qu’il ne répond plus au téléphone, qu’elle ne sait pas où il est, ni si elle lui reparlera un jour. Et s’il exigeait qu’ils se séparent comme ça, après une dispute dans la tristesse impersonnelle d’une chambre d’hôtel ? Elle a été tellement bête de se laisser enfermer dans ses certitudes, de continuer sa route sans se retourner, sans faire attention à ceux qui l’accompagnent. Elle se croyait forte, courageuse, admirable, reconnaît-elle. Mais elle était égoïste. En refusant l’aide de ses proches, elle a puisé dans son énergie pour tenir droit sans en garder assez pour les soutenir, eux. Jérémy a souffert, elle le sait. Mais elle désirait qu’il soit invulnérable, comme elle, qui a appris seule à passer outre le regard des autres, sans le concours de personne. Et puis Margaux, enfermée dans son silence d’ado, dont elle se pensait si proche parce qu’elle est une « mère-copine ». Pourtant, ce matin, elle est restée mutique, seulement capable de défendre Germain. Dit-elle la vérité ? Fanny sent bien qu’il y a autre chose, que l’insouciance des journées précédentes s’est envolée. Elle se sent perdue ; tout lui échappe. Tout en se livrant, elle les regarde droit dans les yeux, comme si elle ouvrait le couvercle d’une boîte dans laquelle on a enfermé trop de secrets. Matthias et Chantal se taisent, la laissent déverser ses remords.
Et puis Chantal prend la parole. Elle aussi aurait dû lever la tête de son vélo. Elle ne comprend pas comment elle s’est laissée glisser comme ça. Elle voulait aider Suzanne. On doit tout à sa mère, n’est-ce pas ? Les médecins et les infirmières avaient beau le lui répéter : « Vous devriez prendre un peu de temps pour vous. Quelques vacances, deux trois jours pour vous aérer. Vous avez le nez dans le guidon, ce n’est bon pour personne. » Elle se contentait de plaisanter : « Le guidon, c’est le cas de le dire. » Elle promettait d’aller rendre visite à sa fille. Ça faisait bien longtemps qu’elle n’avait pas vu les petits, Lily le lui reprochait assez. Et puis les semaines, les mois, les années avaient passé. Et sa vision du monde s’était assombrie. Suzanne voulait mourir. Elle la suppliait. D’abord de temps en temps. Puis de plus en plus souvent. Chantal faisait mine de ne pas comprendre. Elle refusait d’entendre ses appels. Qu’est-ce que tu racontes, enfin. N’importe quoi. Ça va aller mieux, tu verras. Quand Suzanne n’a plus été capable de parler, elle l’écrivait. De sa main si faible, sur des petits bouts de papier, les mots croisés qu’elle ne faisait plus depuis longtemps. Et dans ses yeux qu’elle rivait à ceux de Chantal, il y avait la supplication.
Chantal avale une gorgée de vin. La patronne vient débarrasser la table mais aucun d’eux n’y prête attention. D’ailleurs, elle ne leur demande rien.
— C’était un matin. J’y avais réfléchi toute la nuit. Et puis, comme chaque jour, je suis allée faire un footing dans la forêt. J’ai regardé l’aube se lever, si belle, qui me rappelait que dehors la vie continuait. La veille, maman m’avait une nouvelle fois suppliée. C’était son anniversaire. Le quatre-vingt-quinzième. J’avais compris qu’elle n’éprouvait plus aucune joie à fêter ces années-là. Ça avait été une soirée épouvantable. Des douleurs, des étouffements. Une de ces soirées où ni elle ni moi ne savions plus pourquoi on s’entêtait. Alors en rentrant, j’ai ouvert grand les rideaux, pour qu’elle voie le jour se lever une dernière fois. Ses yeux étaient clos. Elle était si maigre, si lasse. Déjà presque ailleurs. Je savais exactement quoi faire. Je lui ai pris la main, lui ai répété combien je l’aimais. Et je l’ai aidée à partir. Les médecins, Lily, tout le monde a cru qu’elle était morte dans son sommeil. Mais c’est moi qui ai fait ça. Moi qui lui ai ôté la vie. À elle qui me l’a donnée. Sur le moment, j’étais vraiment sûre de ma décision. Sûre de ne jamais regretter. C’était il y a quatre mois, et pourtant, je ne m’en remets pas.
On n’entend plus que le tintement des verres que la patronne range derrière son comptoir, et la pluie qui tapote aux carreaux. Et puis Chantal reprend :
— Je n’en ai jamais parlé à personne. Vous êtes les premiers.
Fanny pose sa main sur la sienne. Matthias, plus réservé, effleure maladroitement son épaule.
— Vous connaissez le kintsugi ? déclare-t-il brusquement. Annabelle ne parlait que de ça pendant un temps. Je n’y faisais pas attention mais, depuis quelques jours, j’y pense souvent.
— Non, c’est quoi ? demandent Chantal et Fanny, encore sous le coup de l’émotion.
— C’est un art japonais qui permet de recoller les morceaux d’un vase brisé. Pour le réparer, on utilise une laque dorée qui sublime les fêlures de l’objet. Et le rend plus beau que lorsqu’il était intact.
Matthias n’ajoute rien. Il pense aussi à la laque dorée qu’il pourrait appliquer ici ou là. Certes, il ne reviendra pas sur le passé. Mais, pour avancer, il peut choisir de bricoler joliment ce qui a été abîmé. La patronne leur apporte trois cafés.
— C’est pour moi, annonce-t-elle simplement.
Cette histoire de vase brisé lui plaît bien, tout comme le lien étrange qui a soudé un instant ces trois âmes endeuillées.
Lorsqu’ils sortent du restaurant, la pluie a cessé. Sur le chemin du retour, ils décident de s’arrêter à Bidart, pour se promener dans les rues qui s’éveillent de la sieste, puis de passer par Biarritz. Tiens, ils pourraient aller au casino, ce soir ? Non, ça ne serait pas raisonnable. Quand même. Quoique. Ils verront bien. Soudain, Fanny aperçoit les épaules larges de Victor, qui sort d’une boutique. Elle crie à Matthias de ralentir. Elle doit lui parler. Mais, de l’autre côté du trottoir, surgit une femme qui fonce vers lui. Ils se sourient. Le cœur de Fanny se brise. Son Victor, qu’elle croyait immuable, est sorti du cadre de la photo. Il est trop tard, songe-t-elle tristement. Elle ne pourra pas recoller les morceaux de leur amour avec de la laque dorée.
— Démarre, murmure-t-elle.
Ils ont tous les trois l’âme bousculée lorsqu’ils regagnent le huis clos de leurs vacances assistées. Là-bas, rien n’a changé. La musique joyeuse jaillit toujours des haut-parleurs, des enfants courent sur la pelouse, rient, encouragent leur équipe. Des adultes jouent au volley-ball, d’autres bouquinent tranquillement au bord de la piscine. Tout le monde attend le retour du soleil, qui pointe timidement derrière les nuages.
Chantal et Matthias partent ensemble récupérer les enfants au mini-club. Sur place, ils les prennent dans leurs bras, les embrassent avec effusion, comme s’ils ne les avaient pas vus depuis des jours. Héloïse, Pierre et Romy, d’abord surpris, ne boudent pas leur plaisir. Noémie, qui se tient à l’écart de ce brusque rapprochement physique, ne peut s’empêcher de sourire. Elle sent bien qu’il se passe quelque chose chez son papa. Elle retrouve celui qu’elle a découvert, il y a quelques jours. Et puis le portable de Matthias vibre dans sa poche. Il y jette un bref coup d’œil et se détend.
— Elle a répondu ? demande Chantal.
— Oui. Elle accepte mes excuses.
Ses yeux brillent. Il a l’impression d’avoir accompli un pas de géant.
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