Haute saison
Chambre Étoile de mer
— Je ne vois pas ce que ça change. Tu m’as bien fait comprendre que passer du temps avec moi ne t’intéressait pas vraiment.
— Ah oui ? Quand ça ?
— Constamment !
Fanny est assise sur le lit. Victor reste debout près de la fenêtre grande ouverte. Le phare de Biarritz éclaire par intermittence le ciel, indifférent à l’orage qui gronde dans leur chambre. Des vêtements sont éparpillés un peu partout, les serviettes pendent çà et là. Ils se sentent tellement seuls et démunis dans ce petit espace qui aurait pu être celui du bonheur. Victor allume une cigarette qu’il tient au-dehors de la pièce pour ne pas faire hurler l’alarme fixée bien en évidence au plafond. Il contemple l’horizon pour ne pas croiser le regard de Fanny. Elle redoute ce qui va suivre. Après ce silence. La vie, songe-t-elle, peut prendre une autre direction, pour toujours, seulement guidée par une interrogation, ou une parole, venue écorner un destin trop lisse. Alors, pour une fois, Fanny se tait et retient ses larmes. Elle repense à l’histoire de Chantal. À ses dix années mises entre parenthèses. Ça n’a rien à voir, bien sûr, mais elle mesure le courage qu’il faut pour bousculer les choses, pour accepter de se poser les questions qu’on n’a cessé d’écarter, quitte à avoir mal un bon coup. Ou de choisir de rester pour de bonnes raisons.
— Tu veux que je parte ?
Elle a l’impression de recevoir un coup de poing en plein ventre. Parce qu’ils ont fait si longtemps semblant que leurs problèmes n’en étaient pas. Et parce que c’est finalement lui qui a pris l’initiative d’aborder le sujet, lui laissant ainsi le choix de la décision finale.
— Et toi, tu veux partir ? réplique-t-elle.
— Pourquoi tu me retournes la question ? C’est moi qui te la pose. Merde, Fanny, qu’est-ce que tu souhaites vraiment ? Tu vois bien que ça ne marche plus, nous deux. On s’ennuie. On ne sait plus comment s’aimer.
— Tu ne m’aimes plus ? insiste Fanny, car c’est tout ce qu’elle a retenu. Et puis où, d’abord ?
— Là n’est pas la question.
— Si. C’est la seule qui compte !
— Tu réagis comme une gamine. On n’a plus vingt ans. Le couple, ça ne se limite pas aux sentiments. Ce qui compte, c’est le désir d’avancer ensemble, continuer à faire des projets. C’est la nécessité de se sentir soutenu par l’autre. Tu comprends, ça ?
— Parce que je ne te soutiens pas ?
— Non ! Justement. Tu ne te rends compte de rien, parce que tu es obnubilée par ta petite personne. Oh, tu peux écarquiller les yeux et prendre tes airs de martyre, moi, je ne t’ai jamais traitée autrement que si tu avais tes deux jambes ! Oui, j’ose te le dire, Fanny, tu es devenue égoïste. Il n’y a que ton boulot, tes enfants – moins, maintenant qu’ils ont grandi –, tes copines, et ce besoin viscéral de prouver au reste de l’univers que ton handicap ne change rien. C’est pour cette raison que je suis tombé amoureux de toi, je ne le nie pas. Mais moi, là-dedans, je deviens quoi ? Je gravite autour de ton petit monde parfait, je suis le gentil mari qui a épousé une femme au courage admirable, celle sur laquelle on se retourne parce qu’elle est un symbole pour tous ceux qui ont perdu le leur, ou parce qu’ils ont pitié. Je sais tout ça, Fanny. Mais moi ? Merde ! Ça fait des années que je m’efface. Que tu m’effaces. Moi aussi, j’ai besoin de figurer sur la photo, tu comprends ?
Fanny en a le souffle coupé. Elle s’était tant préparée à ce que Victor tombe amoureux d’une autre. Elle a toujours redouté qu’il soit tenté par une vie plus simple – des promenades à vélo avec une femme debout sur ses jambes, avec des fesses qui ondulent devant ses yeux, des danses corps contre corps, des footings au petit matin, des soirées dans un petit bar clandestin, seulement accessible par un escalier étroit, ou des pique-niques en amoureux au sommet de chemins escarpés… Oui, il a beau n’avoir jamais évoqué son handicap comme un élément déterminant de leur vie de famille, et elle a beau avoir toujours feint de croire que ce n’était pas un problème, quelque part au fond d’elle, elle pensait que ça l’était. Mais jamais dans le sens où Victor l’entend ce soir. Alors qu’il rallume une cigarette et que le silence retombe sur la pièce, un feu d’artifice éclate dans le ciel. Et, sans se retourner, comme mû par le besoin vital d’exprimer toute sa frustration contenue, Victor reprend :
— Au début, j’étais fier de ça, de la façon dont tu avais transformé ton accident en force. Si tu savais le nombre de fois où des collègues, des commerçants, même mes amis et ma famille ont profité de ton absence pour m’exprimer leur sollicitude, me dire combien cela devait être dur d’avoir à supporter « ça ». Comme si j’étais ton aide-soignant, ou quelque chose du genre. Ça me rendait dingue, parce que ça n’a jamais été les rapports que nous avons eus toi et moi, et tu le sais. J’avais beau leur répondre que pas du tout, que tu te débrouillais très bien sans moi, qu’au contraire le plus dépendant de nous deux, c’était moi, je continuais à voir dans leurs yeux cette putain de pitié. Mais je n’en avais rien à fiche, et c’est toujours le cas aujourd’hui.
» Tu te souviens, quand j’ai fait ma dépression, après la mort de ma mère, et que tu me caressais les cheveux toute la nuit, pendant que je sanglotais comme un gamin ? J’avais tellement besoin de toi. Depuis quinze ans, quand tu t’approches, le bruit de tes roues, c’est comme le son des pas des enfants. Ça me rassure, c’est ma vie. Les gens me demandent souvent si je rêve que tu remarches, mais je m’en contrefous, moi, que tu remarches ! Ce que je voudrais, c’est qu’ils arrêtent tous de me regarder comme ça, avec leurs yeux pleins de commisération. Qu’ils cessent de prendre nos putains de places sur les parkings, ou de me jeter des regards noirs quand je sors de la bagnole sur mes deux jambes, avant d’apercevoir le fauteuil et de détourner les yeux. Ce que j’aimerais, c’est qu’ils construisent des rampes partout, et qu’ils rangent leur compassion. Parce que je n’en ai jamais eu besoin. Non, Fanny, tout ça n’a jamais été un problème, pour moi. Jamais…
Il pousse un long soupir, passe sa main sur sa barbe, comme il le fait souvent lorsqu’il est mal à l’aise ou soucieux, et poursuit :
— Ce qui l’est devenu, c’est ton besoin obsessionnel de prouver que tu n’es pas un poids. Pour moi, pour les enfants, pour la société. Tu ne t’en rends pas compte mais tu m’as oublié en cours de route. Et comme tout le monde semble considérer depuis le début que je suis au troisième plan de la photo de notre couple – après ma femme et son fauteuil –, eh bien c’est ce que je suis devenu : un fantôme. Même pour toi.
— Comment peux-tu dire des trucs pareils ? Je…
Fanny n’arrive pas à parler. Elle est trop bouleversée par les paroles de Victor. Par l’immense amour qu’elles expriment, mais surtout par tous les reproches qu’elles contiennent. Elle aimerait pouvoir tout poser à plat, réfléchir, remonter le fil de leur histoire. En vain. Elle a toujours eu horreur des conflits, et, dans ces moments-là, son esprit fonctionne au ralenti. Victor la regarde, attend. Mais Fanny est incapable de penser, d’articuler le moindre mot, malgré les supplications qu’elle lit dans ses yeux.
La musique joyeuse du spectacle, puis la voix lointaine d’une des animatrices leur parviennent, ponctuant de façon incongrue la gravité de l’instant. Leurs corps sont trop loin. Fanny parviendrait-elle à parler à Victor s’ils se tenaient l’un contre l’autre ? Elle lui demande de s’approcher. Mais il fait mine de ne pas l’entendre. Alors elle tire le fauteuil vers elle, s’appuie sur ses bras et s’assoit avec difficulté.
— Tu te casses ? s’étonne Victor avec humeur, sans comprendre qu’elle désire juste lui prendre la main, le serrer fort, presser son visage contre sa poitrine, sentir son cœur qui bat, comme autrefois.
Fanny s’apprête à répondre mais la porte s’ouvre avec fracas sur Jérémy, rouge d’avoir couru.
— Elle est avec vous, Margaux ?
— Non, pourquoi ? Elle est au club avec sa copine. Elles devaient répéter le spectacle.
— Ils ont dit dans le micro qu’elles étaient introuvables. Vous n’avez pas entendu ?
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? s’écrie Victor. Qui a dit quoi ?
— Je ne sais pas. Ils ont demandé si quelqu’un les avait vues.
— Non mais c’est quoi, cet hôtel ? On rêve ! Ils sont censés surveiller les enfants. C’est du délire. Fanny ? Tu sais où elle est ?
Ce n’est même pas une question. Presque une menace. Dans les yeux de Victor, il n’y a plus que de la colère.
— Bien sûr que non. J’ai les mêmes infos que vous. Calme-toi, on va l’appeler sur son portable.
— Le père de Lena dit qu’elles sont injoignables, répond Jérémy, qui a visiblement une longueur d’avance sur eux en termes d’informations.
— Bon, on ne va pas rester plantés là ! gronde Victor en se précipitant dans le couloir.
Jérémy s’est placé derrière sa mère pour pousser son fauteuil. Il a compris qu’il faut agir vite, et sait déjà qu’elle n’osera pas refuser son aide. Tous trois entrent dans l’ascenseur. Victor grommelle des reproches que Fanny s’efforce de ne pas écouter. Elle ne veut pas qu’ils se disputent devant leur fils. Et puis, il n’y a pas de temps à perdre. Elle espère que, plus tard, il s’excusera d’avoir prétendu, même à mi-voix, que sans son idée débile de club de vacances, ils n’en seraient pas là. Qu’on ne laisse pas sa fille de quatorze ans sortir avec des inconnus pour aller boire des verres. Que c’est vraiment n’importe quoi, ces vacances.
Victor marche à grandes enjambées vers le patio, suivi de Jérémy qui pousse sa mère en courant pendant que Fanny tente de le rassurer :
— Elle ne doit pas être bien loin.
Ils croisent des enfants qui ne sont pas Margaux. Ils font des signes à Jérémy, leurs parents sourient, inconscients du drame qui se joue dans leur famille. Et puis, soudain, Victor aperçoit au loin Margaux, accompagnée de Germain, le réceptionniste. Il s’élance vers elle. Fanny, qui a du mal à le suivre, presse Jérémy. Arrivé à la hauteur de sa fille, Victor la serre contre lui, l’étouffe presque, lui caresse les cheveux. Un peu en retrait, Fanny remarque les larmes qui roulent sur les joues de son mari. C’est de tendresse qu’ils manquent, comprend-elle brusquement. Parce qu’ils ne savent plus se la donner.
Pendant ce temps, Germain baisse les yeux, gêné d’être témoin de ce drame familial. Puis, desserrant son étreinte, Victor se tourne vers lui, ivre de colère :
— Qu’est-ce que vous foutiez avec ma fille ? Vous lui voulez quoi, à ma famille, à la fin ?
— Victor…, tente de s’interposer Fanny.
— Toi, tais-toi !
— Papa ! Arrête, supplie Margaux, affolée par la tournure que prennent les événements.
— Je te préviens, si tu as fait quoi que ce soit à ma fille… ! menace Victor en approchant son visage de celui de Germain, tandis qu’un attroupement commence à se former autour d’eux.
— Papa ! Il n’a rien fait. J’étais juste sortie avec Lena.
— Mais, ma chérie, qu’est-ce que tu fabriquais dehors ? Je pensais pouvoir te faire confiance, s’étonne Fanny.
— Pardon, maman. Je n’aurais pas dû, sanglote Margaux, qui vient nicher son visage dans le cou de sa mère, bientôt rejointe par Jérémy, bouleversé lui aussi par cette brève disparition et la tension qu’elle a engendrée.
Tous les deux s’assoient sur un des genoux de Fanny, comme ils le faisaient quand ils étaient tout petits, et que Victor venait refermer ce sandwich familial. Mais cette fois-ci, il ne bouge pas. Il se contente de les regarder tristement, avant de reculer de quelques pas et d’annoncer à voix basse qu’il s’en va. Fanny a juste le temps de voir sa longue silhouette un peu voûtée disparaître dans la nuit.
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