Haute saison

Adèle Bréau · Chapitre 14 sur 39

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Haute saison

Au Tennis Club

 

 

— Alors, jeune fille, on est venue s’inscrire au cours confirmé ?

— Oui… j’ai raté celui de ce matin. Est-ce qu’il reste des places pour le reste de la semaine ?

— Mais bien sûr ! On n’est pas à la mairie, ici. On vient quand on veut. Lorsqu’on a la pêche, et qu’on a envie, ou alors on sèche si on a passé la soirée au night. Je t’ai vue au réveil musculaire tout à l’heure, non ?

— Oui, Chantal…

— Eh bien, tu n’arrêtes pas, Chantal ! Il faut aussi te détendre un peu. Enfin, je te dis ça, mais moi aussi, c’est le sport qui me relaxe, finalement. J’aime bien ton côté grand-mère dynamique.

— C’est vous qui faites le cours ?

— Ah, non ! Je suis seulement là pour la gym. Le footing du matin. Et le stretching le soir, en alternance avec la marche nordique. Au coucher du soleil. Tu devrais venir. C’est mon premier, tout à l’heure. On n’y verra pas le rayon vert parce que c’est un peu tôt mais il paraît que, vers 21 heures, on est idéalement placé du restau pour l’apercevoir. Tu l’as chopé, hier ?

— Quoi donc ?

— Le rayon vert ! Tu es bien arrivée hier, non ? Ou peut-être que tu étais là la semaine dernière ?

— Non, c’est mon premier jour. C’est quoi, le rayon vert ? demande poliment Chantal tout en cherchant des yeux quelqu’un qui pourrait la tirer de ce mauvais pas.

— T’inquiète, moi non plus je ne connaissais pas. C’est Jean-Michel, le directeur de l’hôtel, qui m’en a parlé. Tu connais Jean-Michel ? Bref, ce rayon, c’est un truc dingue qu’on distingue quand le soleil se couche dans la mer. Le dernier rayon, quand il touche l’eau, bam ! Il devient vert. Avant que le globe disparaisse dans l’océan. Comme ça, en une seconde. Un truc à voir au moins une fois dans sa vie, paraît-il. Le club est connu pour ça. Parce qu’il est idéalement situé. Ce n’est pas facile, tu sais. Certains habitants de la région ne l’ont jamais vu. De ce que j’ai compris, même ici, il y a ceux qui y croient, et ceux qui n’y croient pas. Mais je peux t’assurer que je ne partirai pas d’Anglet sans l’avoir photographié. Tu m’écoutes ?

— Oui, oui. Savez-vous où est le prof de tennis ?

— Au club house, j’imagine. Tu sais que ça n’est pas l’heure des cours collectifs ?

— Oui, seulement je ne suis pas libre pour les leçons en groupe, puisque je fais la gym avec vous.

— Toi.

— Quoi, moi ?

— Non, dis-moi « toi ». Tu sais, au club, il n’y a pas de vouvoiement. Pas d’âge, et pas de discussions de boulot.

— Tant mieux. Pour une fois qu’il y a quelque chose d’astucieux dans cette organisation.

— Tu n’es pas bien, ici ?

Alors que Chantal s’apprête à râler une nouvelle fois, quelque chose la retient. Ce professeur de sport n’a pas à subir ses remarques. Il n’y est pour rien, le pauvre. D’ailleurs, son cours était plutôt pas mal – et Chantal s’y connaît en la matière. Et puis, à y réfléchir, depuis qu’elle a laissé les enfants au père irascible, elle passe un bon moment. Elle a apprécié sa séance de yoga, donnée par une jeune femme très douce au bord de l’océan. Pas trop près, pour ne pas être embêtés par le sable. Ni trop loin, pour pouvoir entendre le ressac qui apaise. Oui, ç’avait été un moment très agréable. Ensuite, elle est sortie du club et s’est installée sur la plage, à l’écart, là où la baignade n’est pas surveillée, et donc la foule moins dense. Autour d’elle, il y avait seulement quelques amoureux qui faisaient la sieste, des solitaires comme elle qui bouquinaient, des jeunes filles qui discutaient. Elle aurait dû en profiter pour aller ranger un peu la chambre, passer un coup de balai. Ou bien aller prendre une douche. Téléphoner à sa fille, pour la rassurer. Ou se laver les cheveux – ils sèchent toujours mieux à l’air libre. Mais pour la première fois depuis longtemps, Chantal s’est laissée aller à ne rien faire. Elle a simplement scruté l’océan, comme s’il pouvait lui apporter des réponses aux questions qu’elle n’ose pas se poser. Depuis combien de temps n’a-t-elle pas été seule face à la perspective de n’avoir rien à accomplir d’important ?

Pendant des mois, des années, elle a pris soin de Suzanne. Quand Chantal a pris sa retraite, elle n’a pas eu le temps de paniquer, de se demander ce qu’elle allait faire de tout ce temps qui s’offrait à elle, de ce sas vertigineux qu’il allait falloir investir. Parce que Suzanne est tout de suite tombée malade. Et que tout a été progressif, lent, mais inéluctable. Au diagnostic originel se sont ajoutés jour après jour d’autres maux qu’il a fallu gérer, endiguer, panser. Alors Chantal s’est oubliée dans ce nouveau sacerdoce. Elle y a mis un point d’honneur. Mais à quel prix.

— Si… Enfin, je n’ai pas vraiment de point de comparaison.

— Tu n’es jamais partie en vacances organisées ?

— Jamais en vacances tout court, surtout.

Stupéfait, le coach la dévisage comme si elle venait de lui avouer qu’elle n’avait jamais fait l’amour ni goûté le Coca-Cola.

— Qu’est-ce que tu me racontes ? C’est impossible, ça.

— Bien sûr, j’ai déjà pris des congés. D’autant que je travaillais dans l’Éducation nationale. Mais je n’ai jamais quitté ma région. Ni ma maison.

— Ça alors… Comment ça se fait ?

— Pas le temps. Pas l’argent. Pas l’occasion. C’est si surprenant que ça ?

— Ah oui ! Surtout aujourd’hui. Tout le monde peut se payer des vacances, non ? Ne me dis pas que tu vois la mer pour la première fois !

— Je l’ai vue avec mes parents quand j’étais petite fille. On allait parfois dans la maison d’une grand-tante en Normandie. Je me souviens du sel qui pique le nez et des petites épuisettes qu’elle me donnait pour m’occuper.

— Et, depuis toutes ces années, tu ne l’as jamais revue ? C’est dingue !

— Dites donc, ça ne fait pas si longtemps, plaisante Chantal, surprise de se laisser aller à rire avec cet inconnu.

— Pardon. C’est vrai, tu es encore très jeune. Et très en forme. Pour ton âge.

Chantal ne relève pas. D’habitude, les gens qui pensent lui faire un compliment en lui disant qu’elle est « bien conservée », ou pire, qu’elle a dû « être une belle femme », l’exaspèrent. Comme si, à partir de la cinquantaine, on n’avait plus qu’à se contenter de sauver les meubles. D’écoper chaque jour un radeau qui prend l’eau. D’avoir la politesse de cacher les outrages du temps sur un visage, et la perspective d’une fin inéluctable qu’on n’aime finalement pas plus voir sur les traits d’autrui que sur les siens. Mais ce type a l’air gentil, plein de bonne volonté. Et Chantal n’a aucune envie de lui faire subir un de ses coups de sang. Quoi qu’il en soit, ils sont interrompus par l’arrivée bruyante du professeur de tennis, accompagné de trois jeunes femmes visiblement sous le charme de son agréable compagnie. En effet. Ce n’est pas parce qu’elle a « passé l’âge » que Chantal ne sait plus repérer un bel homme. Et celui-ci en fait indéniablement partie. Un peu intimidée, elle s’avance vers lui. Elle a eu raison, le professeur, très aimable, la renseigne sur les possibilités de trouver un ou une partenaire. Oui, bien sûr, il suffit de venir ici en matinée, il y a toujours des gens qui veulent jouer. Mais elle peut aussi laisser une petite annonce, qu’il accrochera au tableau de liège. Et est-ce qu’elle veut participer au grand tournoi ? Chantal refuse poliment, mais accepte de rédiger un petit mot indiquant qu’elle souhaite faire des échanges avec un joueur de son niveau, en toute détente, de préférence l’après-midi. Puis elle laisse son numéro de téléphone portable, parce que ce sera plus simple, lui explique l’apollon que ses fans attendent avec impatience. Jusqu’à ce que débarque une quinzaine d’adolescents escortés par deux animateurs braillards, interrompant du même coup tout espoir de rapprochement pour les trois jeunes femmes.

La langueur de l’après-midi se dissipe peu à peu, alors que les éclats de voix du groupe viennent emplir le local qui, s’il perd alors en quiétude, gagne incontestablement en gaieté. Le professeur de tennis, ou plutôt le « chef des sports », comme c’est indiqué sur son badge, allume même une enceinte d’où s’échappe un tube de l’été que Chantal pense reconnaître pour l’avoir déjà entendu au supermarché. À moins que ce soit la veille, à leurs jeux apéros. Peu importe, c’est le propre des tubes de l’été que de passer partout. Et si elle était un peu honnête, Chantal admettrait qu’elle ne déteste pas ces notes joyeuses et légères qui échauffent la bonne humeur générale. Il est 16 heures, il lui reste un peu de temps avant d’aller chercher Pierre et Romy au mini-club – s’ils n’ont pas été enlevés par Matthias-le père psychopathe. Alors, sans savoir pourquoi, elle pose une fesse sur le tabouret de bar qui jouxte celui du coach et observe ces jeunes gens qui se découvrent, inaugurent des amitiés fulgurantes, se dévorent des yeux tout en testant leurs raquettes avec de larges mouvements dans le vide.

— Oh, les jeunes, faites attention sinon on annule la disco de demain soir !

— Naaaaan ! répondent-ils, faussement effrayés, parce qu’ils ont bien conscience qu’ils sont là pour s’amuser.

— Vous enseignez ici depuis longtemps ? ose Chantal, parce que le fonctionnement de cette micro-société finit par l’intriguer.

Yannick vient tout juste d’arriver. Il est saisonnier et passe de clubs en clubs. Pas toujours pour le même groupe, d’ailleurs. Mais il aime bien cette chaîne-là. Pas des plus confortables, mais familiale et sans prise de tête, avec des clients simples. Pas des bourgeois habitués à se faire servir. Le reste de l’année, il est salarié dans une salle de sport, en Belgique. Il s’y sent bien. Il y travaille depuis des années, et certains de ses collègues sont devenus des amis. Depuis quelque temps, il développe aussi son activité personnelle sur son compte Instagram. Il y poste des lives.

— Tu connais les lives ? Tu devrais t’y mettre, toi qui adores le sport. C’est une bonne solution pour suivre sa « routine perso » sans avoir à subir les horaires d’une salle ou à faire des kilomètres pour la rejoindre.

Yannick lui montre son compte, et les vidéos qu’il a postées. Ce matin, il a pris quelques photos au lever du soleil avec son groupe de joggeurs. Sa communauté aime les photos de ciel bleu, d’océan, et les cours filmés dans de beaux endroits.

— Tu savais que les photos les plus « likées » sont à dominante de bleu ?

Il a de la chance, quand il voyage pour son travail, il a souvent à disposition de beaux décors. Cette année, c’est un peu particulier parce que, pour la première fois, il n’est pas venu seul mais avec Patricia, sa compagne. Il l’a rencontrée il y a trois mois seulement mais ça a été le coup de foudre. Elle est commerciale et a débarqué un beau jour à la salle pour vendre des boissons énergétiques qu’elle voulait placer dans les distributeurs. La jeune femme, plutôt gironde, lui a aussitôt tapé dans l’œil, et il s’est précipité dans la rue en short et maillot moulant pour la rattraper. Que pouvait-il faire d’autre ? Il n’a pas réfléchi, ça s’est fait comme ça. Il a pris son numéro et, le soir même, ils se sont échangé plein de messages. Le lendemain, ils se sont retrouvés dans un bar dont ils ont fait la fermeture sans même s’en apercevoir.

La semaine suivante, Yannick lui présentait Lena, sa fille de quatorze ans. Depuis, il se demande comment il a pu vivre sans Patricia aussi longtemps. Le club prévoyant des facilités pour les familles des employés, Yannick a obtenu une belle chambre tribu, donnant sur la mer, dans l’aile du personnel. La petite est enchantée, et Patricia aussi, car jusque-là elle n’avait jamais quitté Anvers. En revanche, elle déteste le sport. C’est fou, non ?

Chantal sourit. Elle aime les belles histoires, même si elle a toujours trouvé étrange cette propension qu’ont certains à se livrer de la sorte, à raconter leur vie comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Chantal ne s’est jamais ouverte à personne, elle a toujours tout gardé pour elle. Pour autant, elle ne juge pas cet homme qui parle trop fort et lui offre un peu de lui-même. Mais Chantal doit le quitter, parce qu’il se fait tard et qu’elle doit récupérer les enfants. Oui, oui, retrouvons-nous ce soir. De toute façon, où irait-elle ?

Soudain, elle regrette d’avoir lié connaissance avec lui. C’est bien sa veine. À présent, elle va être obligée de lui faire la conversation chaque fois qu’elle le croisera. Alors elle le salue froidement, et part en courant vers l’autre extrémité de l’hôtel.

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